CHAPITRE QUATORZIÈME
monstrueux, l'audace des mauvaises passions , les es* pérances et les menaces des sociétés secrètes, tout cela n'était point fait pour le rapprocher de la France , que parfois dans son langage familier il appelait Toutre d'Eole. Aussi son antipathie pour la famille d'Orléans se tradoisait-elle à chaque occasion par les marques d'un dépit mal contenu. Il avait accueilli tout récemment le nouvel ambassadeur de Louis-Philippe par des mots flatteurs qui se rapportaient uniquement à l'homme chargé de représenter le roi des Français, a Monsieur de Barante, Ini avait-il dit, je suis charmé de recevoir en vous l'ambassadeur. . . des ducs de Bourgogne. » Cet éloge, accordé avec infiniment d'esprit à l'historien, renfermait un trait acéré contre l'ambassadeur.
La nouvelle de la mort du roi Charles X, qui parvint à Nicolas. vers la fin du mois de novembre, augmenta, s'il est possible, les sentiments hostiles qu'il professait pour un ordre de choses né dans le travail des barricades. Par contre, les regrets qu'il donna à la mémoire du vieux roi mort dans l'exil furent sincères; il les manifesta publiquement et à haute voix comme an pieux hommage rendu au malheur et aux vertus chevaleresques du roi de France.... 11 voulut que la cour impériale prit le deuil pour vingt-quatre jours, et se fit raconter en détail les derniers moments de l'illustre mort.
Le roi Charles X avait quitté Lintz pour se rendre à Goritz, sous le coup d'un sombre pressentiment. Plusieurs fois pendant ce voyage qui le conduisait vers une tombe, il témoigna le regret d'avoir quitté Lintz; il voulait même y retourner , mais les instances de la duchesse d'Angôuléme , à laquelle il n'avait jamais rien refusé, le déterminèrent à continuer sa route; il arriva
58 HISTOIiE DE L'EXPEREITR RIGOLAS.
sans accideni à Goritz. Le 4 novembre, jour de sa fêle, fiil célébré en famiUe par les rares eourtiaaiis do malhear. Malgré les tristesses de l'exii, le Roi rnoolra même de la gaieté pendast le repas ; sa santé n'avait jamais paru meilleure. Cependant vers le soir il se plaignit d'un malaise et reolra dans son appartement Pins tard, dans la nuit^ des vomissements accompagnés de crampes annoncèrent tous les symptàmes àm choléra. tf J'en ai fini avec les choses de ce monde, dit le Aoi; le malbeur comme la gloire, tout passe en ce monde. » L'évéqoe d'Hermopolis consola le monarque ^ mais il ne put lui administrer la sainte commimion en raison de la fréquence des vomissements. Les symptômes du choléra avaient cessé devant l'énergie des remèdes appliqués à temps, mais l'affaiblissement qui ssccédaà cette violente attaque fut tel, que l'âge avancé du Roi dut céder à ce dernier nud. L'évéqne administra l'estiréme ooelion à Sa Majesté, qui répondit d'ane voix distiiKile aux prières des agonisants. Ses dernières paroles furent pour le bonheur de la France, qu'il avait tant aimée. 11 expira à une heure du matin, dans les bras de la diachesse d'Angouléme, sublime holoeaaste de toutes les doaleurs humaines. Le nom de cette infortunée princesse se trouva plus d'une fois sur les lèvres de l'empereur Nicolas, uni à celui du roi Charies X. Un incident dont les conséquences auraient pu devenir graves eut lieu à cette époque dans les eaux de la mer Noire : les vaisseaux de la marine russe capturèrent k scbooner anglais k Vixen, le capitaine du bâtiment et le propriétaire de la cargaison qui se composait de sd) aa moment qu'ils étaieot venns dans ces parages pour débiter cette denrée aux habitants ; mais le Fixen, qe^ des journaux de Londres avaient accusé de porter des
CHAPitBS QiUATOR&lKlIE. M
miiitttions de guerre aux Circassieus, avaîl été Irente^ six heures en cooamuBkatioQ avec la eôte, ei n'avait plus que deux caDOUs au lieu des quatre qu'il devait porter. Le lait de livraison de munitions de guerre aux Circassiens était patent; il était également prouvé que le schooner avait violé les règlements de douane et de quarantaine de k Russie, sur la cote d'Abasie. Aussi fut«*il dédaré de bonne prise et conduit comaie tel dans le port de Sébastopol. Cependant le gouvernemest russe n'appliqua point toute la rigueur des lois à l'équipage, qui fut mis en liberté.
Le voyage d'inspection dans les provinces méridi^ nales, que Faccident arrivé à l'Empereor avait inéerrompu au mois de septembre dernier, fut repris cette année sur de plus larges proportions. En effet, l'Impératrice, le grand*duc héritier, le grand-due Michel et les principaux dignitakes de la éeiirenne accempagoèrent Nicolas, pour assister à de grandes manœuvres militaires qui devaient avoir lieu dans la plaine de Vosnesensk, située sor le Boitg, à cent trente-cinq kilomètres d'Odessa. Cooime au temps de Catherine 11, où les courtisans faisaient jaillir sur son passage au milieu des steppes des. villes de hcàs ou de carton peint, despakis, des jardins, des salles de coi^ cert et de bal avaient é^ improvisés dans cette plaise pour les fttes anxqueBes l'Emperenr avait convié un grand nombre de princes et de généraux étrangers. Les troupes, réunies sous le commandement en chef du comte de Witt , formaient un efifectif de quarante mille cavaliers, vingt mille fantassins et cent quatre-vingts bouches à feu, environ quatre-vingt miHe hommes. L'iuh fanierie avait assis son camp sur les hauteurs qui domir nent le village de Boug, la cavalerie avait dressé ses tentes sur les bords du fleuve; ses lignes, coupées par
des bouquets de verdure , occupaient un espace de seize kilomètres et formaient un coup d'œil des plus pittoresques. Toute la mise en scène des jeux guerriers, si chers aux princes de la famille Romanoff , fut déployée en cette circonstance : les prises d'armes, les alertes inopinées , les charges des escadrons faisant trembler le sol y les tonnerres de Farlillerie foudroyant des ennemis imaginaires, le bruit du canon le jour, Tharmonie de la musique le soir, les plaisirs du bal après le simulacre de la guerre , tel fut le programme des fêtés qui pendant quinze jours firent une diversion aux graves soucis de la politique.
Du camp de Vosnesensk , la famille impériale se rendit à Odessa, d'où elle s'embarqua pour la Grimée. L'intention du Czar était de visiter les ports de Nicolaîeif, de Sébastopol , et d'assister aux évolutions de la ûotie dans la mer Noire ; mais l'amiral russe allégua les tempêtes de l'équinoxe et le peu de sûreté de la rade pour ajourner cette partie du programme de la tournée impériale. Nicolas dut renoncer pour les mêmes motifs à son projet de traverser le Caucase, de se rendre à Tiflis, et de pousser jusqu'à l'extrême frontière orientale de ses Etats. A Érivan, l'une de ses dernières conquêtes, il se borna à visiter le camp de Ghelendjeck et la forteresse d'Anapa. Le 25 octobre-7 novembre, la famille impériale fit son entrée à Moscou , où elle comptait passer quelques jours.
Le voyage de l'Empereur en Crimée redoubla l'atteotion publique éveillée sur cette guerre de Circassie dont la Grande-Bretagne , inquiète pour son ccmimerce dans la mer Noire et pour ses possessions dans les Indes, se préoccupait si vivement.
De l'issue de la lutte engagée par la Russie contre les
tribus caucasiennes dépendait la sécurité des possessions anglaises; car, maîtresses des défilés par lesquels Fempire moscovite communique avec la Géorgie , ces tribus couvraient la roule qui, par les grandes étapes de Tiilis, Bagdad et Téhéran , conduit à Calcutta. Aussi un instant avait-on cru que le cabinet de Saint-James aurait profité de la prise du Vixen pour se prononcer ouvertement contre les prétentions de la Russie sur l'Abasie et en faveur de l'indépendance circassienne , mais il n'en fut rieo; l'Angleterre passa condamnation sur le fait du navire capturé, et n'accorda aux efforts des Circassiens combattant pour- leur indépendance, -que le concours stérile d'une sympathie négative.
Au reste, cette lutte avec la Gircassie, école militaire de la Russie, était une question qui remontait à plusieurs années : Pierre le Grand , le premier, l'avait soulevée. Ses projets de domination, conçus dès 1723, sur les provinces de la mer Gaspienne et du Gaucase, avaient é(é repris en 1783, époque à laquelle le souverain de la Géorgie, se déclarant lui-même vassal des Romanoff, prépara la réunion de ses États à l'empire russe. Le traité de 1806, qui sanctionna cette annexion, a cela de remarquable qu'il abandonne à la Russie non-seulement les provinces constituant la Géorgie, mais encore toutes celles qui en avaient fait partie autrefois et qualifiées par ces roots : Possemofis à reprendre.
Malgré son importance , la Géorgie proprement dite n'était point la conquête que l'ambition russe convoitait le plus 'y ce qu'elle revendiquait en vertu du traité d'Andrinople, c'était le territoire des Abases placé entre la mer Noire et la chaîne de montagnes qui sépare l'Europe de l'Asie. Elle en comprenait l'importance pour établir ane sorte de plain-pied entre ses possessions d'en deçà
6S HISTOIRE 0« L'EVP£ReUR NICOLAS.
el d^nu delà do Ca«cftse. Pour aller en (léorgîe et en Mâ^rélie, l'Abasie oBre une route plus sûre que les gorges profondes habitées par les Circassiens et oè quelques braves pourraient déGer une armée entière, de telle sorte que les marches des Russes dans le Caucase sont toujours des e^tpéditîons militaires et souvent des opérations nalheureuses. D'un autre côté, la Russie n'ignore point que la puissance qui s'établirait solidement sur oette ligne d'Apres sommets , fermée de chaque côté par une mer, en ferait un boulevard inexpugnable d'où elle commanderait à l'Asie centrale. De là cette continuité de persévérance dans ses projets qui tôt ou tard donnera raison à ses armes.
Quoi qu'il en soit et malgré les succès des Russes, les Circassiens et les Abases offraient dans ce temps Teiemple des prodiges que peuvent faire des gens déterminés à mourir pour conserver leur indépendance. Les Russes arrivèrent encore au terme de cette année sans avoir fait des progrès sensibles dans la soumission de ces rudes contrées. Chaque succès pour eux était acheté par des pertes cruelles , car dans cette guerre de montagnes ils avaient tout contre eux , l'ipreté du climat , les obstacles du terrain, les surprises imprévues, les embuscades habilement dressées et le courage indomptable des peuplades insoumises.
Depuis quelque temps l'empereur Nicolas semblait vouloir faire oublier les rigueurs que son gouvernement exerçait contre les populations catholiques de la Mogne par des actes de générosité en faveur de l'Église romaine établie en Russie, indépendamment de dépenses eonsidérabies faites dans diverses parties de Tempire pour la réparation et Tentretten des temples appartenant à cette communion, il assi^a sur le trésor impérial une