CHAPITRE Ql AT0R2IÈ1IE
somme de 200,000 roubles pour la conslruction d'une église catholique en pierre à Cronsiadt^ où ies caliioliques romaLos, étrangers pour la plupart à ce port, la réclamaient depuis de longues années. La petite église construite en bois dans cette ville tombait en raines et ne répondait plus aux besoins de la population catholique, augmentée par Taffluencedes voyageurs arrivant chaque année, à Tépoque de la navigation, de diiers pays, et trouvant de plus en plus difficile l'accomplisse^ ment de leurs devoirs religieux. La première pierre de cette nouvelle église , placée ^ous l'invocation des saints apôtres Pierre et Paul, fut posée solennellement, le 28 aoùt-9 septembre, par l'évéque Ignace Pavloski, président du collège ecclésiastique catholique romain , en présence de l'aide de camp général Kolcakoff, général de l'état-major général de la marine , du vice-amiral Bellingshâusen, remplissant les fonctions de gouverneur militaire de Cronstadt, du général-msyor Buhrmeîster, commandais t de place , et d'une nombreuse réunion d'officiers supérieurs de la marine , du génie et d'employés civils.
Cette même année, à la demande du prienr de la paroisse de Sainte-Catherine à Saint-Pétersbourg, Nicolas Itti accorda, sur la banque d'emprunt, un prêt de ^,000 roubles^ sans intérêts, pour quatre ans, afin de ^e reconstruire sur une plus vaste échelle la vieille ^fiaison dépendant de cette église. Au bout des quatre ^nées, ce prêt pouvait être atermoyé à vingt-six ans, saos prime , au proGt de la banque.
Cependant la Providence ménageait à l'Empereur une nouvelle épreuve qui devait mettre une fois encore en relief toute l'énergie de son courage et toute la force de ^ volonté. Dans la soirée du 17-29 décembre la cour
assîslait à une représenlation du théâtre français , lorsqu'au milieu d'une pièce on vit entrer dans la loge impériale un adjudant qui , s'approchant du ministre de la maison de TEmpereur, lui dit quelques mots à Toreille et se retira avec précipitation. Le prince Wolkonsky continua à regarder la représentation avec une distraction qui n'échappa à personne; il était inquiet , préoccapé. Une demi-heure à peine s'était écoulée que l'adjudant revint et lui adressa quelques mots à voix hasse. Le prince aussitôt les transmit à l'Empereur, que l'on vil se lever précipitamment y et sortir de la loge sans prévenir l'Impératrice du motif de son absence. Il s'élaoça sur un cheval qu'on lui avait amené devant la porte du théâtre , et partit au galop dans la direction du palais d'hiver. Une foule immense se pressait dans les rues et marchait du même côté. Il était neuf heures et demie, et cependant la nuit resplendissait comme si elle eût été éclairée par une immense aurore boréale; de longues gerbes de flammes s'élançaient dans les airs , et répandaient au loin de sinistres lueurs. Le palais d'hiver était tout en feu.
Le tableau qui s'oiTrit aux regards de Nicolas lorsqu'il arriva devant ce vaste foyer d'incendie était effrayant. De toutes les fenêtres des colonnes de feu , se dessinant en courbes ardentes, jaillissaient avec un sifflement aigu comme doit l'être le râle d'un damné, et semblaient lécher en montant vers le ciel les pieds des statues symboliques qui ornent la partie supérieure du palais, et qui devaient résister à cet immense naufrage. Nicolas lit aussitôt prévenir l'Impératrice de ce qui se passait, en l'engageant à se rendre au palais d'Anitschkoff, où ses augustes enfants avaient été transportés. L'Impératrice se disposait en effet à les rejoindre , lorsqu'elle se rap-
pela qu'une de ses demoiselles d'honneur, la comtesse S. Golénislcheff-Koutousoff, se trouvait gravement ma* lade au palais. Craignant alors qu'on ne l'oubliât dans ie trouble et le désordre de l'incendie , elle se rendit ifflmédialement sur le théâtre du sinistre , et ne le quitta qu'après s'être assurée que la malade se trouvait en sûreté.
Pendant ce temps y l'Empereur, conservant un admirable sang-froid au milieu du tumulte général, faisait le tour du palais pour relever les sentinelles, qui, refusant (le se retirer sans les ordres de leurs chefs , attendaient Tarnie au bras avec une héroïque résignation , malgré Tépouvantable chaleur qui les dévorait. Plusieurs déjà , nciimes de la discipline militaire , avaient péri au poste du devoir. Nicolas, pénétrant ensuite dans l'intérieur du palais, reconnut au premier coup d'œil le danger d'un prochain écroulement. II se rendit aussitôt dans les salles les plus menacées pour en éloigner les hommes occupés à arracher à l'incendie les meubles précieux; il dut employer la violence pour accomplir cette œuvre de salut. Quatre travailleurs occupés à détacher une magni- ^ue glace ne voulaient pas se retirer avant d'avoir exécuté leur mission ; alors Nicolas tira son épée , et de 'a poignée il frappa la glace avec tant de violence , qu'elle tomba en éclats sur ces hommes dévoués. Ils avaient à peine franchi la salle , que le plafond s'écroula derrière eux avec un fracas épouvantable.
Dans ce moment on vint avertir l'Empereur que sur ttn autre point de la ville , à l'extrémité de Wassili- (^stroff, le feu s'était manifesté au port des galères. A I la nouvelle de ce nouveau désastre , Nicolas ordonne au grand-duc héritier de se rendre sur les lieux pour diri* Séries secours. Le jeune prince se jette dans le premier
66 HISTOIRE DE L'EUPEREUR VICOLAS.
traîneau qu'il reooontre, puis, passanl à fond de (raia devant les casernes du régimenl des gardes de Finlande, il envoie sur-le-cbamp le premier bataillon au secours 4es incendiés. Quelques iostanis après son traîneau verse, il s'élance sur le cheval d'un gendarme qui passait et poursuit sa course précipitée. Son arrivée inattendue au port des galères Gt rentrer l'espoir dans le ocenr des habitants menacés d'une conflagration générale. Son exemple, ses paroles ranimèrent le zèle des travailleurs. En peu d'instants leurs efforts habilement dirigés se rendirent maitres de l'incendie.
Rassuré sur ce point , le grand-duc héritier revint rendre compte au Csar du succès de la mission qu'il lui avait confiée, et partager avec lui les angoisses de eette nuit terrible. De son côté, le grand-duc Michel, jt la tète de la garde dont il était le commandant en chef, disputait le palais de l'Ermitage, contigu au palais d'hiver, aux flammes qui le menaçaient Les soldats, stimulés par l'exemple de l'intrépidité et du dévouement que leur donnait le frère de l'Empereur, rivalisaient de cèle et d'empressement à exécuter ses ordres. Plus d'une fois Michel dut ralentir le courage de ces braves gens, qui se précipitaient sans les calculs de la prudence au milieu du plus grand danger. Cest ainsi que, par le concours unanime de tous les efforts et de toutes les volontés, le prince parvint à poser des bornes À l'action dévastatrice du feu sans exposer le bien le plus précieux des souverains, la vie de leurs sujets.
A minuit, l'on dut renoncer à l'espoir de sauver le palais d'hiver; tout ce que le courage et le dévouement peuvent inspirer avait été vainement empl<^*é; Tincendie, se jouant des efforts qui s'épuisaient à le combattre, dévorait avec une rapidité effrayante toutes les parties de
GHAPiTRK QUAT0H2(IÈIIË. «7
Tédifice : il seinhlaît braver le^t eaux de la Neva, paralysée sous ses pieds par l'hiver. Telle était son intensité ^ que saus l'aelMU péoétfanle de l'alaiosphère embrasée eo quelque sorte, on voyait fondre les glaces du fleuve, e( cependaot le thermomètre marquait viogt-cioq degrés au-dessous de zéro. L^eau gelait dans les airs , malgré la précaution qu'on avait eue d'employer les pompea à fourneau , dans lesquelles Teau se maintient tiède et liquide.
Pendant que l'œuvre de destruction sç coosommait, les efforts des travailleurs, changeant de nature» ne leudirent plus qu'à mettre en sûreté les objets précieux menacés par les progrès irrésistibles de l'incendie , et à les transporter àTkAtel de Vétai-ùiapr général et au palais voisin de l'Anirauté. On réussit à sauver de cette mauière Lea insignes et les diamants de la couronne , ainsi que les liamaols de l'Impéraifdrice et des grandes -duchesses. Uiile objets précieux , tels que les portraits et les ta^ bleaux qui rappdaûeot les époques les plus glorieuses de la Russie, le meuble chinois qui décorait l'appiarte^ méat de Catherine II, tous les trésors que renfermait celui deTlnoipératrice, Ie« vases précieux^ les stalues de prîx^ i«s riebea candélabres, les bronxes, les pièces d'or et <l'argenterie , les étoffes rares furent également déposés en lieu de sûreté. L'Empereur ne songea qu'à dérober <Qx flanmes la earrespondauce intime de rimpéralrica Veiandra, le trésor le plus cher à son cœur.
A ces actes d^ 4ému«aient se inélaieut les scènes l«« plus étranges. Malgré la gravité de la circonstance , Nicolas ne put s'empêcher de sourire à la vue d'un troupeau de vaches et de chèvres que les serviteurs du palais, disputant aux ravages de Tincendie, faisaient descendre des ^pomUes ^e l'édifice, ou, pour l'exploita-
tion d'une industrie cupide j les pauvres bétes se trouvaient secrètement détenues '.
Les prêtres attachés au service religieux du palais , oubliant dans la terreur panique qui les faisait fuir les devoirs de leur ministère , refusaient aux prières des sentinelles résolues à ne point abandonner leur poste périlleux une bénédiction suprême qu'ils leur lançaient en courant.
Malgré la rigueur du froid y cent mille curieux , debout sur la place, immobiles, consternés, contemplaient en silence ce lugubre spectacle. A minuit moins quelques minutes le timbre de l'horloge se mit à sonner comme un glas funèbre la dernière heure du palais impérial. Chaque coup frappé sur l'airain rendait une vibration stridente précipitée. La foule en compta jusqu'à onze; mais au moment oii le timbre allait frapper le douzième, l'horloge, se détachant avec un sifflement aigu , roula du faite de l'édifice sur les débris enflammés des splendeurs souveraines. Après avoir assisté à cette dernière scène du drame qui venait de se dérouler sous ses yeux, le peuple consterné se retira en silence, mais Fempereur Nicolas ne quitta le lieu du sinistre qu'après , avoir vu la magnifique résidence de ses prédécesseurs ' entièrement consumée.
tt Dieu soit béni, dit-il en rejoignant sa famille au palais d'Anitschkoff, personne n'aura péri, je l'espère. ■ Tout le cœur de Nicolas se trouve dans cette pieuse action de grâces rendue à Dieu. Que lui importaient les splendeurs d'un palais auprès de la vie d'un homme!
< Uiic partie des combles du palais élait transforuM^ k Tinso de la ffliDÎlle impériale en une véritable vacherie. Le bétail Dourri avec les debrîi des cuisines f procurait en fait de crème, de lait cl de beurre, d*ab«iH dnnis bénéûces aux gens qui avaient eu ridée de celte exploitation.