CHAPITRE QUAT0R2IËHE
personnel de cinquante-trois personnes, parmi lesquelles étaient douze femmes, dont une, âgée de dix-neuf atis à peine, allaitait son enfant, se trouvèrent exposés sur ce banc de saUe à toute la fureur des flots et des venls,* ainsi qu'à toutes les horreurs de la faim. Un sombre désespoir ne tarda pas à s'emparer d'yeux ; mais la jeune mère, dont le courage et la résignation relevaient encore les séductions d'une grande beauté, prit assez d^empire sur ses compagnons d'infortune pour les décider à mettre tout leur espoir en Dieu, a Dieu seul peut nous sauver, dit-elle , invoquons sa miséricorde. » Et levant son en-* fant entre ses bras pour toucher le cœur de Celui qui a dit : tt Laissez venir à moi les petits enfants, » elle prononça une prière répétée avec recueillement par tous les naufragés agenouillés près d'elle. Cette femme, priant ainsi et grandissant la faiblesse de son sexe au^ssus du courage des hommes les plus forts, semblait l'ange qui sauve des naufrages. La prière fut sans doute agréable à Dieu , car un instant après , la mer apporta sur le banc de sable, parmi quelques débris du navire perdu, une futaille de harengs et une barrique d'eau-de-vie. 11 y avait vingt-huit heures que les naufragés souffraient de la soif et de la faim.
Ces faibles provisions furent bienidt épuisées, et avec elles disparurent les dernières espérances qu'elles avaient apportées au cœur de ces malheureux. Les angoisses de la faim se firent de nouveau sentir implacables, désespérées, tt II faut, s'écria après quatre jours d'horribles souffrances un jeune homme, le second o£Bcier du navire, il faut qu'un de nous serve de pâture aux autres I » Celte proposition, repoussée d'abord avec un sentiment d'horreur, fut acceptée le lendemain comme une indispensable nécessité. Les hommes se décidèrent alors à
demander au sori le nooi de celui d'entre eux qui devait par sa mort conserver la vie des autres. Par une de ces bizarreries dont seule la Providence connaît le secret, le sort désigna pour victime le jeune homme qui le premier avait eu la pensée de cette ressource de cannibales, a Le sort est juste , s'écria l'officier, et je m'y soumets avec résignation.... Je suis prêt à mourir n Ses
camarades d'infortune lui demandèrent quel genre de mort il préférait.
<c Je désire être étranglé, répondit-il avec fermeté; on prétend que cette mort ne fait pas souffrir. » Aussitôt il se mit à genoux , se recueillit , murmura à voix basse une courte prière , délacha sa cravate , en fit une espèce de cordage , et la remit au matelot que le sort avait également désigné pour remplir le rôle de bourreau. Déjà celui-ci s'était mis en mesure d'accomplir sa triste mission ; la tête pâle de sa victime reposait sur son genou, sous l'étreinte d'une main convulsive, lorsque la jeune mère, quoique épuisée elle-même plus que les aulres par l'allaitement de son enfant, se jeta au milieu d'eux, et s'écria, d'une voix inspirée comme son cœur, que jamais elle ne permettrait un semblable meurtre. « Si vous êtes réellement chrétiens, conlinua-t-elle, vous n'éloignerez pas de nous par un crime la miséricorde que Dieu nous prépare peut-être ; vous aurez foi comme je Tai moi-même dans sa bonté divine ; vous ne voudrez pas qu'au jour du jugement.dernier il nous demande, comme autrefois à Caïn, ce qne nous avons fait de notre frère. Regardez-moi, je ne suis qu'une pauvre femme, qu'une pauvre mère, je dois vivre pour deux : eh bien I mille fois la mort plutôt que la prolongation de mon existence par un crime abominable — Je vous demande la vie de cet homme , et si vous la refusez à la mère , vous l'accor-