CHAPITRE QUATORZIÈME
» Envoyez-moi des hommes d'intelligence et de talent , je traiterai avec eux. Si vous désirez la paix, je vous traiterai en amis; si vous préférez la guerre, je vous la ferai vigoureusement, et si vous avez à vous en repentir, vous ne pourrez accuser que vous. La paix deviendra entre nous chaque jour plus étroite, la guerre plus acharnée... Choisissez... »
« Depuis douze ans, répondirent fièrement à cette excentrique harangue les princes, les nobles et les ha-* bîtants de Notkuhatch, depuis douze ans, vous vous vantez d'être les maîtres et les conquérants de ce pays. Vous mentez depuis douze ans;
n Général Rajevt^ski, vous ne l'ignorez point, tous vos forts ne sont pour nous ni plus ni moins que les vieilles tombes dans nos bois : ils ne nous font ni bien ni mal. Dieu sait que jamais, quoi que vous fassiez ou disiez, nous ne deviendrons vos sujets. Avec l'aide du Roi des rois, nous saurons résister à votre sublime empereur. S'il le faut, nous passerons tous jusqu'au dernier dans cette guerre à mort.
" Vous nous comparez aux juifs , et il vous plaît de nous dire que depuis quatre ans nous sommes le jouet du peuple anglais; nous n'en espérons pas moins dans l'Angleterre... Voulez-vous savoir ce que nous pensons? Marchez seulement à une heure de distance de votre forteresse, et nous vous le dirons...
V Si sincèrement vous désirez devenir nos amis, écrivez à votre empereur, engagez-le à rappeler ses armées, à démanteler ses forts de Sookoom à Anapa, et d'Anapa à Karotchas. Alors nous pourrons arranger nos affaires, sans cela rien n'est fait, n
Ces hommes énergiques réclamaient en même temps avec de vives instances les secours de la Grande-Bre-
m HISTOIHB DE L'EMPBREUII NICOLAS.
tagne. A cet effet , soixanfe^einq nuigisCrats choisis parmi les pkis âgés lui adressèrent la supplique suivante :
tt Depuis dottse ans nous sommes en guerre avec la Russie. Tous les ans nous avons à nous défendre contre l'invasion d'une nouvelle armée. Notre résistance est opiniâtre, bien qu'au seiA de l'hiver nous soyons forcés d'envoyer nos femmes et nos enfants au loin dans les forêts, oii ils n'ont d'autre protection que des fenx immenses contre les intempéries de l'air. Hais nous nous résignons à la volonté de Celui qui règne sur fous les souverains de la terre; il veut que nous souffrions pour la défense du pays. Il faut que l'Angleterre le sache, nous sommes sans cesse en guerre avec la Russie... Nous vous conjurons de nous prêter secours... »
La résolution des Circassiens de s'ensevelir an besoin dans le linceul de leur indépendance et de ne jamais transiger avec la Russie était si bien arrêtée, que dans le courant du mois de juin un chef des Avares, le bey Ocly-Kiseljar s'étant soumis à l'autorité moscovite, ils l'attaquèrent avec fureur, le décapitèrent avec trentedeux personnes de sa famille et envoyèrent ces tëies sanglantes aux autres chefs des Avares, les menaçant du même sort s'ils persistaient à pactiser avec les esBemis.
Dans ce temps, un de ces hommes supérieurs que suscite le fanatisme religieux parut tout à coup au nûliea de cette guerre acharnée. Schamyl, acclamé comme le représentant du prophète, possédait tout ce qu'il faut pour exercer une grande influence sur les masses. Une fijgure sévère, une taille imposante, un coaragc: à toute épreuve, une réputation de sainteté justifiée por nne foi sans bornes dans son étoile, une activité incessante, ua coup d'ttil rapide et sur, un sang-froid imperiurbable dans le danger, un profond mépris de la mort, Ini dknnè-
CHAPtTHE QUATORZIËVer. m
rent bientôt un ascendant dont il profita pour s'emparer dn pouvoir religieux et militaire. Uve fois maître de la position, il comprit la nécessité d'établir une autorité solide en agissant sur le peuple plutidf par la crainte des cbèliments et Tespoir des récompenses que par des discours. Il s'entoura dès lors d'un appareil menaçant. Pour aides de camp il airait deux bourreaux, dont la hache était toujours prête à fiiire tomber une tête désirée par un seul geste. Le gouvernement de Scbamyl defint bientôt nne théocratie militaire vigoureusement établie.
Ses débuts dans la guerre ne furent pas heureux ; les généraux russes Rajewski et Grabbe, informés de ses ^incursions au nord de la ligne , se mirent en marche au commencement de septembre, pour l'attaquer dans un lieu fortifié nommé Aschulge, qui lui servait de quartier général. Scbamyl se défendit avec acharnement; mais ne pouvant tenir devant le courage et la discipline de l'attaque, il parvint avec quelques milliers de combattants \ franchir les hauteurs escarpées du Caucase et à se jeter dans la province de Dscher, d'oà bientôt après il fut refoulé dans les montagnes par le colonel Bésobrasoff, commandant sons le général Fesfaf.
De son cb^k^ le général Grabbe, repoussant au loin les peuplades établies le long du Kouban et dans k Daghestan septentrional, les avait repoussées dans leurs retraites inaccessibles des montagnes, et manœuvrait de manière à les cerner de toutes parts. Cette opéralion habilement exécutée annonçait de nouveaux succès, lorsque les Cîrcassiens, commandés par le chef SramboK et dirigés, par plusieurs officiers anglais et polonais , se jetèrent inopinément sur tous les postes de la cavalerie moscovite établis le long de la ligne de
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Sundscha et dans les plaines d'Alaron. Ils les battirenl si complètement, qu'après avoir perdu trois mille six cents hommes, parmi lesquels comptaient plusieurs officiers d'un mérite incontestable, les débris de ces corps furent obligés de se réfugier sous le canon de leurs places fortes. Ce fut à la suite de cet échec que le générai Grabbe , laissant le pays ouvert aux Circassiens , évacua le Daghestan, à l'exception de quelques forteresses.
Sur ces entrefaites, l'empereur Nicolas, dans le secret dessein de contre-balancer l'influence de l'Angleterre en Asie, déclara la guerre au khan de Khiva, sous prétexte de mettre un terme aux exactions des habitants du khanat de Khiva contre les caravanes des négociants russes, et afin d'obtenir des garanties qui fussent de nature à assurer la vie, la liberté et les biens des sujets moscovites établis dans ces régions.
A côté de ces complications étrangères, il s'accomplissait à l'intérieur de la Russie un fait qui, préparé dès longtemps par les promesses et les séductions de l'orthodoxie gréco-russe , devait donner un lamentable scandale au monde catholique. Près de trois millions d'âmes, égarées par l'exemple d'indignes évéques, étaient précipitées dans le schisme que depuis près dé trois siècles leurs pères avaient abjuré. Ces évéques appartenant à l'Eglise grecque unie de Russie , se détachant de TÉgUse catholique romaine à l'aide de moyens iniques mis en œuvre pour l'accomplissement de cet événement déplorable , passèrent avec une partie du clergé et du peuple qui leur était confié dans le camp des schismatiques.
Ce (ait , que la liberté de conscience ne saurait trop reprocher au despotisme religionnaire de l'orgueil rosse, s'accomplit le 12-24 février à Polotzk, dans une réunion où les évéques de l'union grecque habitant la Russie,