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CHAPITRE QUINZIÈME. lOi

Denx motifs d'action étaient alors à considérer : d'ane partie cabinet rosse, envisageant l'avenir, pouvait craindre que Méhémet-AIi , le représentant actif de l'islamisme, ne vint un jour à s'emparer de Constantinople et ne rendit à la vie ce cadavre politique , se soutenant à peine sous le galvanisme de l'enthousiasme religieux. D'autre part les périls dont sans cesse l'Egypte menaçait l'empire turc étaient pour la Russie une occasion heureuse d'imposer au Sultan sa pesante protection; la politique du Czar avait donc pu tenir en de certaines limites au maintien de cette puissance; mais les mobiles de cette politique n'avaient plus leur raison d'être, depuis le jour où l'Europe s'était réunie pour mettre un frein à l'ambition envahissante du Pacha.

D'accord sur ces deux points, la Russie et l'Angleterre, également intéressées à affaiblir Méhémet-Ali en séparant la Syrie de l'Egypte , se donnèrent la main pardessus l'épaule de la France, veillant à la fois à Constantinople contre la première et au Caire contre la seconde. Puis , par une politique plus habile peut-être que loyale, isolant la France au milieu des intérêts européens, elles amenèrent l'Autriche et la Prusse à signer le fameux traité du 15 juillet. C'était une grande insulte faite à la dignité de ^a nation dont Frédéric le Grand disait : « Si j'étais roi de France, il ne se tirerait pas un coup de canon en Europe sans ma permission, n

La France n'était pas habituée à ce que l'on complet sans elle, aussi dévora-t-ette amèrement cet affront en espérant des jours meilleurs; les aigles de Wagram dormaient sur les lis de Fontenoy jetés au vent des révolutions. L'empereur Nicolas triomphait dans ses rancunes; car il avait atteint, sans l'avoir cherché peut-être, un résultat moral qui donnait gain de cause à sa politique,

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^oi eoDsiâteit à souffleter la France de 1830 sur la joae de Louifl-Phîiîppe , le représentant du principe révoloiionnaire en Europe.

L'anlocrate ne laissait éckapper aucune occasiea de témoigner son mauvais vouloir et ses antipathies pour Télu des barricades de juillet; il ne dédaignait même point d'imprimer à Taction passive de ses agents diplomatiques en France des allures taquines dont la forme cadrait peu avec la grandeur de sa puissance. Dans ce lemps-là) un incident de celte nature faillit compromettre Tentente problématique qui régnait à la sur&ce entre les deux pays.

Quelques jours avant le l" janvier, le comte de Pafalen , remplissant provisoirement pour la Russie les fonctions de chargé d'affaires à Paris, et devant, d'après les règles de la hiérarchie, présider le corps diplomatique aux réceptions officielles des Tuileries en J'ai>sence du président habituel, le nonce du saint-siége, demanda des instructions à la cour de Russie. « Simules fine maladie et abstenez-vous, » lui répondit l'empereur Nicolas. En effet, le comte de Pahlen, se conformant aux ordres de son maître, prétexta une indisposilMio subite, et parvint par ce moyen à éluder le compliaotent officiel qu'il devait au représentant de la France. Louis- Philippe dévora cet affront; mais il promit de s'en venger. La fête de l'empereur Nicolas devait lui en Ibomir bientôt l'occasion.

A cette époque, IL Casimir Périer, fils du célèbre ministre mort sur la brèche. en 1832, remplissait à Saint-Pétersbourg les fonctions de ministre plénipotentiaire. Nicolas l'honorait d'une distinction toute particulière, et il lui avait donné réeeoiment une prenve éclatante de ses sympathies en se faisant présenter,

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contre Ftisage, au ailieu d'un bal doané par k coiiite»e WoroDzoff, à madame Casimir Périer, qui ne lui avait pas encore été présentée offideilemenL Ce fut sor lui qne M. Gnixot jeta les yeux pour venger l'injure du 1*' jaarier. A cet effet, il lui intima par une dépêche Tordre de simuler à son tour, mais ostermbiementj une indisposition dont il lui indiqua la forme et le caractère. a La veille de la fête de l'Empereur, lui manda-t-il, vous aurez soin de vous montrer avec tout votre personnel dans votre loge au tliéàlre Michel; le jour de la fête vous serez malade, et vous vous excuserez de ne pouvoir paraître au palais d'hiver. Le même jour, à Theure de la promenade, vous aurez soin de vous faire voir sur la perspective Nevsky, et la France insultée dans la personne de Louis- Philippe sera vengée dans celle de Nicolas. »

Croire qne M. Guizot, peu soucieux des intérêts et de l'honneur de la France, ait sacriSé sa dignité pendant le cours de son pouvoir, est une erreur systématique et de parti pris. M. Guizot, menacé à l'étranger par un mauvais vouloir parfaitement accentué , à Tintérieur par les divers partis qui se disputaient l'avenir, se trouvait placé dans un milieu négatif, dans une position passive dont il a dû subir toutes les exigences. D'un autre côté, Louis-Philippe ne se dissimulait point que les taquineries dirigées contre sa personne étaient autant d'atteintes portées à la dignité de la France ; aussi disait-il souvent à son ministre : « Je ne veux pas d'une question parsonnelie faire une question d'intérêt général et compromettre la sécurité du pays pour la satisfaction d'un vain sentiment d'amour-propre. »

Quoi qu'il en soit, M. Casimir Périer, se conformant aax instructions qn'il avait reçues , assista la veille de la

fêle du Czar à la représentation du théâtre Michel ; nuis prenant sur lui de modifier une partie du programme de H. Guizoty il se retira au milieu du spectacle. Le lendemain il n'accompagna point le corps diplomatique au palais d'hiver, et se promena dans la journée sur la perspective Nevsky.

Le coup monté par M. Guizot parvint droit au cœur de Nicolas ; il était touché dans la partie la plus sensible de sa nature ardente et passionnée, son amour-propre. Cependant, trop fin pour montrer un côté vulnérable y il dissimula son ressentiment. La cour et la noblesse seules prirent fait et cause pour lui. De ce jour le vide se fit instantanément autour de H. Casimir Périer; les fêtes où il avait été invité furent décommandées, les deux loges qui avoisinaient la sienne au théâtre Français furent abandonnées, les salons où naguère, conjointement avec sa femme , il assurait à la France son incontestable supériorité en matière d'esprit, de verve, d'élégance et de goût, se fermèrent devant lui. Ses meilleurs amis, ses courtisans, car tout homme de valeur a des courtisans en Russie, l'évitèrent comme un pestiféré; il n'obtint même pas sa grâce le jour où Nicolas lui ayant dit : a Je vois avec plaisir, monsieur, que vous n'êtes plus malade; » Casimir Périer lui avait répondu : « Sire, ma maladie n'a duré juste que vingt-quatre heures, comme celle du comte de Pahlen. n II se vengeait de celte espèce de quarantaine établie autour de lui par des traits d'esprit qui charmaient le corps diplomatique resté fidèle à sa disgrâce. Un jour que la foule s'écartait sur son passage, il dit à son secrétaire : « Les Russes auront beau faire , ils seront toujours à l'ombre des Français. ^

Cependant cette position devenait intolérable. M. Casimir Périer demanda son rappel à M. Guizot Le ministre

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de Louis-Philippe lui répondit par la poste que le Roi appréciait trop l'importance de ses services pour en priver son gouvernement y tout en ne comprenant pas que l'empereur Nicolas, si grand par son caractère et par sa personne , s'abaissât à des taquineries d'enfant. Il l'engageait à continuer le rôle qu'il avait adopté devant le servilisme rancunier de la société russe jusqu'au jour où sa position ne serait plus tenable. » La France, ajoutait-il, peut bien fermer les yeux à des taquineries d'enfant, mais elle n'abdiquera jamais devant des questions de principe. i*

Le soir même du jour où cette lettre était arrivée à Saint-Pélersbourg, un membre du corps diplomatique alla voir M. Casimir Périer, et lui fit part en substance du contenu de cette lettre, qui ne devait lui être remise que le lendemain matin. Une personne intime de l'empereur Nicolas, à qui elle avait été communiquée après avoir été ouverte à la poste , lui en avait donné connaissance. Ce fait insignifiant en lui-même répondait aux prévisions de M. Guizot. Le timbre de la poste avait servi ses intentions , de donner une leçon indirecte à l'empereur Nicolas. Ce ne fut pas la seule qui lui parvint de cette manière.

Le comte de Nesselrode et lord Palmerston avaient joué les principaux rôles de la comédie jouée au détriment de la France sur le théâtre où se débattait la question d'Orient. Sur une autre scène, dans^ les steppes de l'Asie, entre la mer Caspienne et le lac d'Aral, le gouvernement russe déployait un autre genre d'activité. La, ^ingt races nomades, tribus autrefois puissantes, mêlées à tontes les révolutions qui avaient remué le continent asiatique, les Turcomans , les Khirgis, les Tartares, les Usbeks, les Mongols, etc., etc., avaient dressé leurs

tentes dans ces régions, d'où à diverses époques élaient sortis les conquérants de la Chine et les Tares. Anjoard'huî déchoes, quelques-unes avaient plié sous les armes du Céleste Empire, les autres avaient accepté la domination des aigles russes; les plus belliqueuses, telles que les Khiviens et les Turcomaus, étaient restées debout et fermes dans leur indépendance. La guerre et le piHage étaient les seules occupations de ces nomades, qui, dans leurs incursions sur le territoire russe, faisaient souvent des captifs, qu'ils vendaient aux Persans et aux Boukhares; parfois même ils arrêtaient, pillaient, rançonnaient ou mettaient en esclavage les caravanes qui partent chaque année de Semipalatinsk pour le Thibet et les frontières de Flnde britannique.

Ainsi que nous l'avons vu l'année précédente, cet état de choses avait provoqué des mesures sévères de la part du gouvernement russe, qui avait déclaré la guerre au khan de Khiva. Le corps d'armée entré en campagne sous les ordres du général Berowski s'était mis en marche au cœur de l'hiver, pour suppléer par la neige à l'eau , que l'on rencontre si difficilement dans ces contrées insalubres; mais l'intensité de la saison força l'armée à se replier sur la Emba, après avoir toutefois taillé en pièces un fort détachement ennemi. Les nomades vaincus portèrent à Khiva la nouvelle de leur défaite, et y répandirent la consternation. On songea sérieusement alors aux moyens d'empêcher une invasion du territoire. Un officier prisonnier des Khirgis fut immédiatement appelé au palais du Khan pour y délibérer sur des propositions de paix. D'accord avec les réclamations da gouvernement russe , un firman proclama que tout Kbivlen qui oserait attenter à la vie ou à la liberté d'un voyageur moscovite serait mis à mort sans autre. forme de

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procès. Quatre cent quinze Russes captifs à Khîva i>ecouvrèrenl aussitdt leur liberté.

Cette paix, en accordant salislaclion pleine et entière au cabinet de Saint-Pétersbourg, assurait la tranquillité des frontières de Test et ouvrait aux caravanes le pas» sage du centre de VAsie.

Dans les montagnes du Caucase, les Cireassiens, n^espérant plus un secours actif des sympathies britanniques, D^en continuèrent pas moins leur héroïque résistance. Mancour-Bey, Tengouse le Loup et Hadji-Tue-Bey, surnommé le Lion du désert, ayant rassemblé sept mille guerriers, surprirent une forteresse défendue par deux mille cinq cents Russes, qu'ils passèrent en partie au fil de l'épée. Les forts d'Aboen, de Nicolaî, de Mazgah, etc. , furent également pris et rasés. Ces succès inespérés augnMntèrent encore le courage indomptable de ces patriotes montagnards.

Cependant un héroïque fait d'armes couvrit de gloire le drapeau moscovite : cinq cents soldats, assiégés dans Mikhaîloif par onze cents Cireassiens, repoussèrent tous les efforts de l'attaque; mais épuisés par leur propre succès, ils se virent réduits à la dernière extrémité. Cette poignée de braves , réunis en conseil de guerre , cherchèrent les moyens de prolonger la défense, reconnue bientôt impossible. Pas une voix cependant ne prononça le mot de reddition. Tous résolurent de mourir platôt que de céder ; un simple soldat du régiment d'inianterie Tengenski, demandant alors la parole, s'écria : K Puisque nous sommes décidés à mourir, il faut que nous emportions avec nous la vengeance de notre mort 1 Je vous propose de mettre moi-même le feu à la poudrière lorsque les ennemis seront assez près de nos baïonnettes pour faire avec nous le saut périlleux dans

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Taulre inonde !... » Celle proposition, faite en un moment si grave sous la forme pittoresque habituelle à Tesprit militaire de toutes les nations y fut accueillie avec enthousiasme.

« tt Comment t'appelles-tu? demanda au simple soldat Tofficier remplissant les fonctions de commandant en chef.

— Archix Ossipoif , pour vous servnr, mon commandant.

— Eh bien, Archix Ossipoif, tu es un brave?... > Et le prenant par la main, il le pressa sur sa poifrioe.

tt — Comme tous les camarades, qui sauteront aussi bien que nous , soyez-en sûr. y*

Dès lors la garnison se prépara à cet héroïque holocauste , ainsi que Tavait proposé celui qui s'était volontairement chargé du rôle de sacrificateur. Les assiégés laissèrent les Circassiens s'engager assez avant sous la torche d'Ossipoif, qui, debout au poste de la mort, attendait le moment favorable pour mettre le feu aux poudres. Tout à coup une épouvantable, détonation se fit entendre, et vainqueurs et vaincus, subissant un sort commun, disparurent dans un immense tourbillon de flammes.

Pour conserver le souvenir de l'immolation glorieuse du soldat Archix Ossipoif , mort sans laisser de parents ,^ l'empereur Nicolas, ne pouvant le récompenser dans sa famille , ordonna que son nom fût toujours maintenu en tête de la liste de sa compagnie. Depuis ce jour, chaque fois que ce nom est prononcé, le plus ancien sous-officier de la compagnie répond à l'appel : a Mort pour la gloire des armes russes dans le fort de Mikhaïloff »

Dans les plus grandes comme dans les plus petites occasions, l'empereur Nicolas savait rendre justice aux

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