‹ Histoire de l'Empereur Nicolas (trente années de règne)Chapitre 201 sur 331 · CHAPITRE QUIXZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUIXZIÈME

acles de courage et de dévouement : pour punir, il avait toujours une main levée sur le front du coupable , mais il en avait une toujours ouverte pour récompenser le mérite , sans distinction de classes et de rangs. Chef de la noblesse héréditaire , il disait souvent que les titres de la meilleure aristocratie se trouvaient plutôt dans les sentiments élevés du cœur que dans Tillustration souvent menteuse des vieux parchemins, a Je préfère aux œuvres tièdes et négatives d'un grand seigneur le dévouement inOme mais efficace du dernier employé. y> Il avait le pouvoir d'intimider les masses par un seul regard, mais il possédait celui d'enlever les cœurs par un de ces actes simples et généreux ou le souverain s'effaçait devant le père de famille. C'est à ce titre que sa mémoire est doublement chère au peuple russe.

Un jour, parcourant les rues de la capitale , il rencontra un modeste convoi conduisant au champ du repos éternel un cercueil de bois peint en noir '. Un seul cheval maigre et efflanqué le traînait lentement. Sur le cercueil on avait déposé un chapeau tricorne et une épée d'officier de l'administration civile de la maison impériale. Un seul domestique, aussi maigre que le cheval et aussi pauvrement couvert que le cercueil, suivait le convoi du maître qu'il accompagnait à sa dernière demeure, et dont le passage sur cette terre ne laissait après lui ni une larme amie ni une pensée de regret.

Nicolas, profondément ému à la vue de l'isolement (le cette bière , qui passait en étrangère au milieu des brillants équipages des heureux de ce monde, ainsi que

* I^es cercueils en Russie étalent ordinairement un grand luxe de couleurs et d'ornementations d*or ou d'argent. On dirait plut6t une châsse de saint ((irunc biùre de mort. Le cortège des morts en Russie n*a pas Taspcct lugubre dont on Tentonrc ailleurs.

s'était écoulée au milieu des homieurs et de la foriene sans y prendre part la vie du pauvre défont , s'approcha du serviteur fidèle et lui dit :

tt Quel est celui donl tu sois pieusemeal ainsi les dépouilles mortelles?

— Ua employé de Sa M^^sté, mari dans la nmère après avoir servi loyalement pendant vingi-on^ années sa patrie et son souverain, ...

— Puisqu'il étaii si pauvre ^ pourquoi ne s'esl-il pas adressé à l'Empereur ?

— Parce qu'il y avait ^ disai^il, des employés plus pauvres que loi qui ne demandaient rien ; parce qu'il était fier dans sa détresse....

— Mais il n'avait donc point de parents ?

— Il était orphelin.

— Point d'amis dans le nombre de ses camaindes qui aient eu la pensée de lui rendre les derniers honneurs ?

— C'est aujourd'hui jour de travail , et tous les camarades de mon pauvre maître sont occupés à leur service.

— Ce n'est pas une raison , répliqua Nicolas ; n'importe, je les remplacerai. » Alors , se découvrant, il se mit au premier rang derrière le convoi, et il le suivit tête nue, dans l'attitude d'un recueillement profondément senti.

A la vue du chef de l'Etat donnant ainsi l'exemple du respect dû aux morts et rendant hommage à la mémoire d'un serviteur infime, le bruit de la perspective Nevski, où se trouvait alors le convoi du pauvre , sembla faire place à une muette admiration. Des riches équipages arrêtés sur le passage funèbre on vit descendre des seigneurs, des fonctionnaires civils, des généraux, qui se

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