CHAPITRE QUINZIÈME
rangèrent avec un pieux empressement derrière TEmpereor. En moins de cinq minutes , plus de dix niille personnes appartenant à toutes les classes de la société formèrent au cadavre du pauvre employé un immense cortège, où se confondaient sans distinction les riches uniformes des officiers , les cafetans des travailleurs, les traditionnelles peaux de moutons des mougiks , la no* blesse et le peuple , le sabre et la hache \ la fortune et la pauvreté , la tête , le cœur et le bras de Tempire. Jamais ua cortège plus imposant, plus solennel n'avait suivi un convoi de deuil.
Devant cet humble cercueil isolé naguère , entouré à cette heure par toutes les forces vitales de la nation, tous les fronts se découvraient avec respect, les feounes se signaient au front, et chacun se demandait quel pouvait être celui qui recueillait après sa mort des hommages qu'envierait un prince pour ses funérailles. Tous ignoraient encore la généreuse initiative de l'Empereur et les tristes phases qui avaient accompagné la carrière obscure mais loyale du trépassé.
Lorsque le convoi , grossissant à chaque minute, parvint à la hauteur de la cathédrale de Casan, Nicolas, se toamant vers la foule, prononça d'une voix pleine d'é« motion ces paroles : a La mémoire des morts est l'éloge des vivants; elle est aussi un culte agréable à Dieu. J'ai été profondément affligé à la vue de l'isolement où j'ai trouvé le cercueil d'un employé qui a fidèlement consacré sa vie au service de l'Empereur et de la patrie ; voilà pourquoi le premier j'ai voulu rendre hommage à ses dépouilles mortelles : les graves affaires de l'empire réclament ma présence, je suis obligé de me retirer.
' L'ouvrier lusse porte généralemeiit une hache fiiée & U ceinture de son cafetan.
Quant à vous, mes eufants, je vous prie tous d^accompagner le corps d'un loyal serviteur à sa dernière demeure : je vous en remercie d'avance, et Dieu vous bénira, n
L'empereur Nicolas, nous l'avons dit et prouvé par des exemples, par l'éloquence logique des Taits, possé* dait au suprême degré la passion du droit et les instincts d'une justice à laquelle, si haut placé qu'il fut, nul ne pouvait se soustraire... Quelque temps après ces hommages rendus à la mémoire d'un serviteur mort à la peine, le Czar, faisant manœuvrer les troupes de la garde dans les plaines de Tsarskoé-Sélo, aperçut à une grande distance du point où il se trouvait , un officier général remonter dans sa voiture , alors que lui-même se trouvait encore à cheval sur le terrain. L'éloignement ne lui avait point permis de distinguer ses traits : ne voulant point, cependant, laisser impunie une action répréhensible au point de vue de la discipline militaire , il mit son cheval au galop et rejoignit la voiture an moment où elle s'apprêtait à quitter le champ de manœu-> vres. Elle renfermait l'un de ses officiers le mieux aimés et le plus en faveur, le général BenkendorlT. Malgré ces titres, Nicolas l'apostropha durement et lui reprocha en termes sévères, devant toute une division . de cavalerie, une action qui constituait à ses yeux non-seulement un délit contre les convenances et l'étiquette, mais encore une faute grave contre la discipline. a Monsieur, lui dit-il en terminant, votre conduite est indigne d'un général. y>
Le soir même, regrettant la forme sévère qu'il avait donnée à sa leçon, Nicolas dit au comte Orloff : a J'ai eu tort d'humilier ce matin ce pauvre Benkendorff; aussi quelle mauvaise idée a-t-il eue de remonter en voiture