CHAPITRE QUINZIBUE
« Ne connaîtrais- tu pas à Saint-Pétersbourg, ]ui demanda-t-il, un charlatan quelconque habile à déraciner les dents sans douleur?
— Pardonnez-moi, Sire, je connais à Vassili-Ostroff un mougik qui se flatte de posséder ce talent.
— Prends un traîneau et va me le chercher au plus vite, sans lui dire le nom du patient qui doit passer par ses mains. »
Une demi -heure après, l'aide de camp présenta le charlatan à l'Empereur. C'était un homme de haute taille et d'une grande assurance. Nicolas lui montrant la dent malade, lui demanda ce qu'il en pensait.
a Je pense qu'elle doit être arrachée, répondit le mougik.
— Te sens-to de force à l'extraire?
— J'en ai arraché de bien plus difficiles.
— Ainsi tu crois qu'il n'y a pas de danger?
— Que Je la rate? vous allez voir. »
S'annant alors d'une clef préparée d'avance, il pratiqua l'opération avec beaucoup de dextérité.
Nicolas le récompensa impérialement, et fit enlever ie titre de dentiste de la cour à l'artiste timoré qui avait reculé devant les exigences de sa profession.
La scène suivante se passe à Moscou. Le prince G. faisait une cour assidue à la fille d'un marchand français établi dans cette ville. L'audace du prince était égale à la beauté de la jeune fille, qui à beaucoup d'esprit joignait beaucoup de vertu. Le père, justement alarmé Sttr les suites d'une affection qui ne pouvait être légitiiQce, à cause de la diiférence des positions, pria le prince liecesser ses visites. Celui-ci, plusfortement épris encore, écrivit secrètement à la jeune fille pour l'engager à se rendre chez lui. Mais la jeune fille , inébranlable dans sa
lis HISTOIRK Dfi L'EHFEaBUR MI€OLAS.
sagesse, loi répondît qu'elle ne s'estimait pas assez pour oser prétendre au bonhenr d'être sa iemme, et qu'elle s'estimait trop pour se décider jamais à détenir sa maitresse.
Le prince, irrité par ce refus, et voulant àtoolprii arriver à la possession du trésor qu'il ambilîonBait, ki fit dire par un de ses amis que de son côté il la respectait trop pour loi offrir une position contraire à rkooneur. C'est donc à titre d'épouse qu'il la recevrait dans sa demeure, le jour ou leur mariage aurait été béoi ilevaat Dieu par les mains d'un prêtre. Seulement il demandait, pour éviter les interprétations malveillantes du public, que la cérémonie religiense se fit à huis dos dans son hôtel. Le père de la jeune fille , dont la tendresse pour elle répondait à celle du prince, accepta ces conditions.
Trois semaines après l'enfant du peuple changeait au pied d'un autel improvisé et dans les mains d'un ministre du Seigneur, son nom vulgaire contre celui de princesse de G. . .
Mais e\h avait été la dupe d'une horrible machination^ la cérémonie du iuÉB| avait été simulée par un faux p rrli^d^^^rud en ^^^^B prince. Aussi la pauvre femme, J^^^^ dana^^^Hbeiu- de jeune fille, larda-1^^^^^^ étr^^^^^Hnée par sou îudigne sohorn^^^^^ «3^^^^^^^p , 1 1 j > ' ' j|ou veniear jé-
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ClAPITIB QmnZliME. 119
qu'eml Viata conrHsu», laquais de coor, faisaot méiier et marchaadise de l'honnetir et de la vertu y humbles devant les forts, insolents et superbes devant les fai* blés... Je ks briserai sous le talon de ma botte. » L'Im^ péntriœ eut mille peines à le calmer; il se trouvait sous l'iuAuence d'une de ces colères qui le rendaient si redoutable à tout ce qui l'entourait. « Si le crime a été grand y l'expiation sera terrible, « oontinua-l-il. Alors, prenant une plume , il écrivit lni*méme le rescrit suivant au gouverneur général de Moscou :
c Dans les vingt-quatre heures le prince G. . . épousera la jeune fiUe qu'il a odieusement trompée. Immédiatement après la cérémonie religieuse, il sera dégradé de ses titres et dignités, et envoyé au Caucase pour y servir dans nos armées en qualité de simple soldat. La princesse sa femme touchera en sa qualité de reuue le septième des revenus de la fortune matrimoniale; enâo, le complice qui s'est prêté à jouer le rôle de prêtre sera jusqu'à la fin de ses jours enfermé comme moine dans un couvent. » Ce rescrit fut rigoureusement exécuté.
L'empereur Nicolas ne transigeait jamais avec l'ao* complissement d'un devoir rigoureux, mais il savait discerner et résoudre avec un profoad sentin^nt de justice les cas les plus difficiles.
Un jeune lieutenant de cavalerie avait obtenu une
pomisaion spéciale et un congé d'un mois pour aller
^sister a ses derniers moments sa mère mourante. li
vait parcourir une distance de sept cents verstes avant ■ter au lieu de sa destination : aussi , pour l'abréger, t-il généreusement les chevaux de poste. Au skk de quitter l'un des derniers rdais qui lui restaient M, un général se présente à la poste, et de sa
JSû HISTOIRE DE L'EMPEREUR NICOLAS.
propre autorité ordonne aux postillons de dételer les chevaux de la voiture du jeune officier pour les mettre à la sienne. L'officier proteste contre cet abus d^aatorité^ et déclare qu'il ne le permettra pas. Le général s'emporte , menace , et finit par donner un soufflet à son inférieur. Celui-ci, tirant aussitôt un pistolet de sa ceinture, renverse mort à ses pieds d'un coup de feu le général qui venait de Toutrager d'une manière si odieuse.
Condamné à la déportation en Sibérie par un conseil de guerre, l'officier en appela à la justice de l'Empereur. Après s'être rendu compte de cette affiiire, tiicolas fit appeler devant lui le malheureux jeune homme , qui , la joue chaude encore du soufflet qu'il avait recn^ n'était arrivé auprès de sa mère que pour embrasser un cadavre.
tt Où se trouvaient tes pistolets quand tu as été souffleté? lui demanda Nicolas.
— Dans ma ceinture , répondit le condamné.
— Combien de temps as^tu mis pour faire feu?
-— Celui de tirer mes armes de ma ceinture, deux secondes.
— Ta vengeance alors n'a pas eu la liberté de la réflexion ?
— Non, Sire.
— Dans ce cas, moi l'Empereur, je te condamne à rejoindre ton régiment avec les épaulettes de capitaine. «
Le mariage de la grande-duchesse Marie avec le duc Maximilien de Leuchtenberg fut célébré avec un pompeux cérémonial, le 2-14 juillet, au palais d'hiver, en présence de toute la famille impériale, à deux heures de l'après-midi. Le canon de la forteresse et le son des cloches de toutes les églises annoncèrent aux habitante de la capitale le Te Detsm solennel chanté à cette occasion.
On raconte qu'avant la célébration de cette cérémonie
GHAFITRE QUINZIÈME. Iti
religieuse^ une scène solennelle avait en lien au palais d'hiver entre rempereur Nicolas et le duc de Leuchtenbei^. Celui-ci n'avait accepté la main de la grande-dnchesse Marie qu'à la condition expresse que les enfants issus de ce mariage seraient élevés dans la foi catholique. Cette question y ramenée au dernier moment par les exigences de la politique russe, venait de soulever entre le Czar et son gendre une orageuse discussion.
«Ha mère me maudira, disait le prince, si, infidèle à la promesse que je lui ai faite, je consens à ce que mes enfants soient élevés dans la religion de leur mère. » Prières, menaces de rupture même, tout échoua devant la nature indomptable de Nicolas. Enfin, ce que le prince aurait refusé aux exigences de Tautocrate , il l'accorda aux larmes de sa fiancée priant à ses genoux. Le duc dé Leuchtenberg recula devant les conséquences d'un immense scandale public. Il crut qu'il était trop avancé pour dénouer ce qui était fait, il consentit à tout. Mais les traces de l'orage que cet incident avait soulevé dans son cœur justement froissé restèrent longtemps sur son visage.
A trois heures et demie un somptueux banquet réunit les deux époux , les membres de la famille impériale et les hauts dignitaires de la eouroaae à la table de l'Empereur. Jamais la beauté de la grande-duchesse Marie épanouie par le bonheur n'avait paru plus étincelante. Le ciel comme son front était pur et serein. Cependant sur les quatre heures le ciel se teignit en noir, de sombres nuages enveloppèrent l'atmosphère, éclairée seulement à de fréquents intervalles par de larges éclairs. Les eaux de la Neva, soulevées par la tempête, mugissaient au pied du palais^ Les présages d'une grande catastrophe couraient dans les airs. Toutes les physionomies.
m HISTOIRE DE L'EMFfiRBUB MICOLAS.
de riantes qu^elles étaient quelques instants auparavant^ s'étaient assombries. A quatre heures no quart, aa moment ail Nicolas se leva pour porter la santé des époux , uqe longue gerbe de feu éclaira la salle de banquet, et un violent coup de tonnerre étoaffa sa voix prononcsat des paroles de bonheur. Le mariage de la grande-dochesse Marie ne devait pas être heurenx pendant , il ne le fut pas après.
Malgré ces détails insignifiants dans le moovemenl d'un grand corps constitué, renseoible de la siloafîoo était heureux pour l'empereur Nicolas. Sous l'adioo intelligente de sa politique , il avait vu trois grandes puissances se réunir à lui pour régler en dehors de la France les a£Gaûres de l'Orient d'une manière conforme à ses intérêts; plus encore, il était parvenu à briser l'alliaDce de l'iUigleterre avec la France, cette alliance que LoofS- Philippe avait eu tant de peine a cimenter et qu'on se plaisait à considérer comme la plus sàre garantie de la paL\ européenne. Il est vrai que par une convention signée le IS juillet, la France, un instant humiliée et rentrant dans le copcert des grandes puissances, enlevait à la Russie les drodts que lui assurait le traité de Kounkiar-Skelessi ; mais la diplomatie sovple et rosée de la Russie, toujours prête à sacrifier le présent à l'avenir, ne pouvait considérer cet ordre de choses comme un véritable échec. La force de l'empire moscovite existait moins dans les termes d'un traité à la veiUe d'expire^i que dans sa position avancée et l'influence politique qu'il avait conquise sur la mer Noire et sur les firontières de la Turquie. Plus que jamais le cabinet de Saint-Pétersbourg, fidèle au mot d'ordre donné par Pierre le Graod, caressait le rêve de Thistorien Karamsin apercevant dans les mirages de l'avenir les coupoles, dorées de