CHAPITRE SEIZIÈME
couronnée par dix-huit siècles dans la personne du successeur du prince des apôtres, trônait devant le successeur de Pierre le Grand. Malgré lui peut-être sa taille majestueuse s'inclina devant les cheveux blancs d'un simple moine camaldule. a Sire, lui dit le saint vieil* lard avec une voix dont chaque vibration retentit au fond de son âme , le temps approche où tous deux nous irons à Dieu lui rendre compte de nos actions, moi le premier sans doute, car je suis déjà bien vieux. Je comparaîtrais à ses yeux avec crainte si je ne prenais aujourd'hui près de vous la défense de la religion qui m'est confiée , et dont vos ministres se font les persécuteurs. Sire, songez-y bien. Dieu a créé les rois pour le bonheur des peuples, et non les peuples pour les caprices des rois. »
Lorsque après ce long et solennel entretien l'autocrate de toutes les Russies quitta l'appartement où le Souverain Pontife venait de le recevoir, il était pâle, une sueur froide couvrait son large front courbé en quelque sorte sous le poids d'une immense pensée. C'était la première fois qu'il se trouvait face à face avec un pauvre vieillard qui s'apprêtait à paraître devant le tribunal de Dieu ; mais dans ce vieillard faible et déjà penché sur le bord de la tombe il avait découvert toute la puissance et reconnu peut-être le signe divin de l'Église que Jésus- Christ a fondée sur les ruines de la capitale du monde païen. C'était la première fois que l'empereur Nicolas vivait pâli devant un homme et tressailli devant la puissance d'une idée. Nul doute q^ue les conseils de tolérance politique et religieuse donnés par Grégoire XVI à Nicolas n'eussent porté leurs fruits, si l'un des événements les plus graves de l'histoire de cette année (1846), par l'importance des questions qu'il réveilla en Europe ^
n'eèt exposé de nouveau sons les yenx île raofocrafe ce fantôme de révolution qui le poursuivait depuis son avènement au trône. La ville de Cracovie, reconnue libre , indépendante et neutre par le congrès de Vienne , venait d'ouvrir ses portes à une insurrection depuis longtemps préparée par les circulaires des comités secrets et les excilations des clubs organisés.
Le mouvement commença le 5-17 février dans les petites villes de Pilsao et de Dambiec. Quelques 3eigneurs à la tête d'une bande de paysans sommèrent Je bailli de Dambiec de leur livrer les deniers publics, et de se rallier avec ses subordonnés à la cause de Tinsurrection. Mais les paysans, qui supportaient avec impatience le joug de leurs seigneurs, ne tardèrent pas a tourner leurs armes contre eux. Les fonctionnaires, ex* ploitant avec intelligence les dispositions haineuses de ces hommes contre les nobles, les exhortèrent dans leurs propres intérêts à rester fidèles à rAulricbe, et ils leur promirent une prime de dix florins pour chaque rebelle qu'ils livreraient mort ou vivant. Aussi bientôt Viosurrection se trouva-t-elle partout en face de bandes années et soulevées contre elle par l'espoir d'un gain officiel ou celui d'un pillage qui, sans être permis, était tacite^ ment toléré. La Gallicie tout entière devint un vaste champ de carnage. Les châteaux furent livrés aux flammes; les seigneurs, traqués comme des bêtes faoves, furent massacrés; la torche d'une main, le poignard de l'autre , les paysans renouvelaient dans toutes ses horreurs le drame de la jacquerie. Trempant leurs lèvres altérées de vengeance et leurs mains avides de meurtres dans des flots de sang, ils n'épargnaient ni les femmes ) ni les enfants , ni les vieillards : tout ce qui portait le titre de noble était impitoyablemait voué à la mort Ce fut en