CHAPITRE SEIZIÈME
— Je n'en dois compte qu'à Dieu et à l'Empereur.
— Et si j'étais l'Empereur?
— Toi l'Empereur ! allons donc, farceur ! » Et l'ivrogne se mit à rire aux éclats en frappant avec le revers de sa main sur le ventre du Czar.
B Eh bien , oui , si j'étais Nicolas , que dirais-tu ?
— Je dirais que Sa Majesté Nicolas a bien de la bonté ou bien du temps à perdre. pour causer, comme tu le fais, avec un mougik ivre. »
En rentrant au palais, l'Empereur dit en riant à l'Impératrice : tf Je viens de recevoir une fameuse leçon , i> et il loi raconta tous les détails de sa rencontre avec le mougik égaré dans les vignes du Seigneur.
Une autre fois, rencontrant sur son passage un étudiant fredonnant un air français fort à la mode à cette époque, il l'aborde et lui dit :
tt Qui es-tu ?
— Étudiant, et toi?
— Empereur.
— De la lune ou de la Chine ?
— De Russie.
— Eh bien-, Sire, pour la Russie , je vous en félicite.
— Et moi, je te félicite de ta gaieté. Que désires-tu ?
— La conservation de vos jours et celle de ma gaieté.
— Rien de plus?
—.liais rien de moins.
— Pour toi, c'est possible; mais pour ton père? -— 11 prie là-haut pour les jours de Votre Majesté.
— Pour ta mère ?
— Elle n'a besoin de rien.
-*- Pour ta sœur, enfin , si tu as une sœur?
— C'est juste.. . j'oubliais... La permission d'épouser nn officier qu'elle aime et qui l'accepte pour elle-même.
TQtt II. is
— Je me charge de la dot, et je permets le mariage. »
Quinze jours plus tard, Tétadiant fêtait joyeusement le verre ea maiii les noces de sa sœor, et |Hroposait pour premier toast ta santé de leur snpârial bîen£aitear.
La bonté formait le caractère instinctif de Mcolas : la sévérité dont il se grimait le visage n^étâdlqa'one morgue d'emprunt pour joaer son réle d'antocrate en fiace d'uo peuple accoutumé à confondre avec la crainte du châtiment le respect dû à la puissance souveraine.
En 1844, pendant les manœuvres militaires de Gatchine, le colooel Gretsch, frère du spirituel rédadeor en chef de V Abeille du Mord, fut renversé de cheval au moment où il rattachait les coorroies de son casque. Sa tête nue frappant sar le sol, il resta qnelqoe temps sans connaissance. L'Empereor, averti de cet accident, se rendit immédiatement auprès du blessé, et le fit transporter au palais dans une pièce voisine de son propre appartement.
Sans être désespéré , Tétat du colonel inspirait les plus vives inquiétudes. Nicolas le cenfia aux soins de ses plus habiles médecins; puis , s'informant quel étaii son meilleur ami, il fit venir un capitaine de son régiment et l'installa au chevet du blessé en qualité d'infirmier. Aussi longtemps qœ dnoa la maladie du colonel, rKnupereur ne passa pas un seul jour sans le visiter deux on trois fois , et il ne lui permit de quitter le palais qne lorsque les médecins eurent déclaré la guérison complète. Ce jourlà, le colonel Gretscb, an lieu de rqoindre s<m régiment, alla prendre le commandement d'une place inifertante qu'il convoitait depuis longtemps sans en avoir jamais témoigné le désir autrement que dans Le délire de la fièvre. Trois ans plus tard^ en appreaant la mwt de cet excellent officier, l'Empereur dit ans personnes qui Fen-
CHAPITK£ SEIZÎÈlfE. 170
toQraient : a Gretsch était le pins digne des hommes que j'ai connus, n Pikroles mémorables que Gretsch, le pnbli» ciste, a fait graver sar la tombe de son frère; il ne pouvait lui donner une plus belle épitaphe.
Après Dieu , Nicolas ne reconnaissait que deux maîtres au-dessus de lui, le devoir et ia discipline, et dans son obéissance à ces deux puissants mobiles auxquels il ne faillit jamais , il suivait non^seulement l'esprit , mais en^ core la lettre. A l'une de ses visites à Potsdam , l'élite guerrière des jeunes princes de l'Allemagne rejoignit la cour du roi de Prusse pour rendre hommage au grand empereur. Un jour, à la suite d'une brillante parade militaire , Nicolas proposa au prince héréditaire de Prusse de former nn escadron d'élite avec les princes et les généraux présents ; le prince , enchanté de la proposition, ordonna au comte Finck de Finckenstein d'en prendre le commaudeioent el de le faire manœnvrer. An premier rang de cet escadron figuraient l'autocrate de tontes les Russies, son fils le Césaréwitsch et cinq princes hérédi^ taires. Après différentes évolutions exécutées avec un ensemble parfait, le comte de Finckenstein ordonna une charge à fend de train jusqu'à l'avenue de Sans^Soud, où l'Impératrice, les princesses souveraines et leurs cours attendaient l'arrivée de cette illustre cavalerie.
Après avoir défilé en bataille devant cet aréopage de tètes couronnées, le comte de Finckenstein commanda pied à terre^ Deux hommes seuls restèrent en tenue d'ordonnance, debout, immobiles auprès de leurs chevaux, tandis que les autres cavaliers, après avoir remis leurs montures aux écuyers accourus en bâte, se dirigeaient vers les princesses. C'était l'Empereur et le Césaréwitscb. « Qu'attendez'vous donc ainsi ? leur demanda le prince royal de Prusse.
— Nous atlendons, répondit l'Empereur avec un fier sourire, que notre chef d'escadron ait prononcé le dernier commandement : Rampez vos rangs! » Que de caractère dans ce trait insignifiant en apparence I
Nicolas adorait l'Impératrice; il n'oubliait jamais de lui baiser la main en l'abordant... Il consacrait sa vie à deviner ses désirs pour les prévenir avec une délicatesse charmante : tantôt c'était une nouvelle résidence d'été construite comme par enchantement , et dont il loi ménageait la surprise ; tantôt c'était la reproduction exacte d'un site cher aux souvenirs de la Czarine, celle d'un endroit où sa santé chancelante s'était améliorée. Ici un chalet suisse , là des avenues mises sous verre et chauffées comme des serres; plus loin, sur une petite éminence, un pavillon dont la charpente en fonte était couronnée par une toiture élégante , et dont l'intérieur était orné d'un buste d'Alexandra avec cette inscription : 4u bonlieur de ma viel Sur les bords de ce lac, c'était une cabane de paysan russe et rustiquement meublée. La première fois que l'Impératrice , conduite par son fils le grand-duc héritier, aperçut cette merveille construite en huit jours, un sous-officier du régiment de Préobrajenski se tenait immobile à la porte pour lui rendre les honneurs militaires... et deux jeunes paysannes russes, resplendissantes de grâce et de beauté, se tenaient dans la première pièce pour loi offrir des bouquets aussi frais que leurs jolis visages. L'invalide était TEmpereur; les deux paysannes étaient les grandes-duchesses Marie et Olga. Depuis ce jour, les vêtements et Tuniforme qui ont servi à cette scène touchante sont précieusement conservés dans la cabane.
Là, c'était encore l'ile de l'Impératrice, Zarizîo-Ostrov, et le moulin où l'Impératrice se plaisait à faire moudre