CHAPITRE DIX-SEPTIKME
frère bien^aîmé le graad-dnc Michel , le compagiKHi de son enfance , l'ami de ses joies et de ses tristesses, tomba foudroyé d'une attaque d'apoplexie, le 28 août , à Varsovie. Sa douleur fut immense, irréparable, comme la perte qu'il venait de faire ; on en retrouve l'expression dans le manifeste qu'il adressa le jour même à ses peuples :
a 11 a plu à Dieu, disait-il, de troubler par rnie perte ' iualtendae et douloureuse pour Nous, pour Notre maison et pour la Russie entière, la joie que Nous inspiraient, ainsi qu'à la nation, les heureux événements qui venaient de couvrir Nos armées d'une gloire noavelle.
» Nous avons perdu le grand-duc Michel Pavlowitseh, Motre frère chéri, décédé à Varsovie, œ 28 août, à la suite d'une grave et courte maladie. En pleurant en lui nn frère et un aoii dont l'existence entière, les travaux et toute la sdlicitude avaient été constamment consacrés au service de Notre trône et de la patrie , Nous invitons Mos fidèles sujets à joindre leurs ferventes prières aux Nôtres pour le repos de son âme dans les demeures célestes réservées par la grâce du Très*Haut à ceux qui par la pureté de leur cœur, de leurs actes et de leurs inten-tions, se sont rendus dignes du nom glorieux de chrétiens , de vrais enfants dn Père céleste.
» Signé Nicolas. »
A l'illustre mort on fît de solennelles funérailles, et u deuil public fut décrété pour trois mois.
Le grand-duc Michel, le quatrième fils de l'empereur Paul, possédait, sous une enveloppe abrupte et rude comme celle de son frère Constantin , un noble cœur. . . . D'ame sévérité excessive , brutale parfois , pour tout ce qui avait rapport à la discipline militaire , il avait dans la vie privée des mœurs douces et faciles. Ses compagnons
d'armes y qui le craignaient et l'aimaient en même temps, l'appelaient le bourru bienfaisant. Inflexible comme une consigne , il était à la fois le caporal et le père du soldat. Il avait une main toujours tendue pour la punition et l'autre toujours ouverte pour un bienfait. Terrible comme la foudre dans ses <;oIères, il devenait 'après l'orage doux et bienfaisant comme une rosée du mois de mai. On n'a jamais ouï dire qu'un officier se fùl en vain adressé à son cœur. « Le père Michel se fiche , disait le soldat, tant mieux... c'est bon signe, n En effet, de ses bourrasques il sortait toujours une grâce, une faveur nouvelle. Brave comme un digne Romanoflf qu'il était , il avait une âme droite comme la lame de son épée. Il joignait à un sens exquis un esprit d'une grande finesse et d'une tournure à la fois originale et pittoresque. Sans prétention aucune, il cultivait avec succès le calembour et le jeu de mots. Si parfois ses saillies n'étaient pas frappées au coin d'un goût parfait, elles se faisaient accepter toujours par l'incision du trait. Un boa mot glissé à propos au milieu d'une de ses colères le calmait aussitôt.
Un jour, lejgénéral comte de Langeron, vieil émigré français entré au service militaire de la Russie ^ se présentant à une de ses réceptions de gala dans un uniforme peu réglementaire, le grand-duc Michel lui en adressa des reproches et l'engagea à aller se mettre en tenue. Un quart d'heure après le comte revint avec son habit d'ordonnance, mais il avait conservé la culotte blanche et les bottes à l'écuyère, supprimées par un récent rescrit.
« Ah çà, monsieur, lui dit le grand-duc Michel, vous moquez-vous de moi?
— Ahl monseigneur, pouvez-vous le supposer?