CHAPITRE DEUXIÈHK. ffi
la Russie après moi?... Et les noms de ConslantlD, de Nicolas y les mots de trahison y de révolte , de bataille et de sang expirèrent sur ses lèvres.
Un instant après, nne heure venait de sonner à la pendole ; l'Empereur, sans apparence de fièvre aucune , se dressa tout à coup sur son séant. . . ses yeux étaient hagards : « 0 ibon ami , s'écria-t-il en fixant sur lé docteur un regard dont l'expression terrible pénétra jusqu'au fond de son cœur, quelle action , quelle horrible action I ils l'ont assassiné traîtreusement pendant ■la nuit, et pour commettre leur crime ils se sont servis de mon nom , les infimes 1 Malgré moi ils ont mis siir mon front une couronne que je ne voulais point... Ils m'ont donné un cadavre pour marchepied do trdne, ils ont jeté sur mes épaules un manteau de sang,... et à la place du sceptre j'ai trouvé un poignard dans mes mains. Oh I les iniâmes , ils ne lui ont pas même permis la prière que les mourants doivent à Dieu. Oh! n'est--ce pas, docteur, que ce sont de grands misé* râbles!... v Disant ainsi, la voix de celui que le meurtre de Paul avait fait empereur avant le temps devint brève et saccadée, haletante.... « Arrachez-moi ces tableaux, docteur, quittons ces palais qui sentent le crime et suent du sangf Allons en Suisse, docteur, sur les bords du Léman , Laharpe m'y a fait construire un chalet ; c'est là que j'aurais dû nattre, c'est là que je veux mourir... Partons, docteur.... Mais où donc est l'Impératrice?...
— L'Impératrice repose en ce moment, là, dans cette chambre. Ne parlei pas si haut, Sire, vous pourriez la réveiller:
— Vous avez raison, docteur... Eh bien, nous partirons quand elle sera prête. » L'Empereur se trouvait sous l'impression d'un affreux délire. Sa main, perdue
Tom I. *
Ma HISTOIRE DE L'EMPEREUR NICOLAS.
4ao8 le vi4e, cherchait à repousser loio de lui um ûnifilre image , cdle de Paul^ sans doute.
Le lendemain , le dMteur Wylie fil appeler les pks habiles médecins de la Crimée pour les consulier et se ooiH^erter avec eux. Us épuisèrent tout ce que Fart et le talent leur ofirirent de ressources, mai& ce fut eu vain... La douleur de Tlmpératrice faisait mal à voir : « 0 DKm Dieu, prenez ma vie, s'écriait-elle, mais conservez les jours d'Alexandre I »
L'état du malade empirait d'heure en heure. L'Empereur demanda d'une voix ferme la saiate communion ) c'était le 27 ; il reçut le saint viatique avec les sentiments de foi dont toute sa vie il avait fait preuve. Il passa la |0urnée du 28^ presque tout entière sans connaissance, saos parole , et dans une somnolence létljiargique d'où il ne sortait que pour tomber aussitôt dani^ des c<mviiljîons nerveuses.
Dans la nuit du 29 , les médecins eurent une lueur 4'espérance qu'ils s'empressèrent de communiquer à l'impératrice Elisabeth. Cette pieuse p'rincesse la transmit aussitôt à l'Impératrice mère par une lettre écrite au •chevet du lit qu'elle ne voulait plus quitter. Un peu avant le crépuscule du jour, au moment où la population de Taganrog, réunie dans l'église , entonnait un Te Daan pour demander à Dieu la conservation de son souverain , ^elui-ci s'endormit et ne s'éveilla qu'à neuf heures*
Quelques instants avant son réveil, le soleil s'était levé radieux et promettait un beau jour d'automne. Alexandre fit ouvrir les stores, et à la vue des rayons qui se répan- •dirent aussitôt dans sa chambre, il s'écria avec un air de satisfaction : « Oh 1 que le soleil est bon à voir 1 ... » Puis, se tournant vers l'Impératrice, il lui prit la main, et la pressant sur ses lèvres : « Combien vous devez être iatiguée I »
CBAPinE BKOIIËMS. M
lui dU4L Un îMlaot «près il pekN»ba daat an afiMMBOieàt eflfrttjfant. Le mâme soir plusieurs symptdaies rarveous dans son état «ninetifirefit fes gawes d'espérance qu'en avait conçus dans la matinée sur sa guérison. Un vésiealoire, appll^é à propos, avait dégagé restemaCy la respiraliou était plvs libre, la prestratioa des fiMrcea moins aemblante , un mieux sensible ae décfatrail dane la marcbe de la maladie. Vain espnir ! le rayon i|Bi briliaiC dans les yeux du malade était le dernier éclat de la iampe qui va s'éleindre.
Le 30, les médecins déclarèrent cpi'un nsirade seul pouvait conserver les jours de Sa Majesté. . . Tonte la jonfnée, l'impératrice, à genoux auprès do htj le demanda • à Dieu ; mais le nniucle ne devait point se £aire... Dans la soirée, Alexandre éprouva une faiblesse telle qu'il ne put recevoir les remèdes qu'on bii administrast
Le 1^'' décembre, à dix heures vingt minntcs du matin , l'Empereur sortant du sommeil lélhai^pque dans lequel il était plongé depuis la veille, ouvrit les yeux et promena lentement son regard snr les ipersonnes qui l'enleuraient; c'étaient sur le premier plan llmpéralriee, puis, un peu en arrière, le uaajor général Diebitscli, le docteur sir James Wylie et le prince Wolkonsky. Alexandre ne pouvait plus parler^ unis il possédait encore tonte sa connaissance ; il sourit à son anguste compagne, lui prit la main, et la portant à ses lèvres, il la serra sur son eoBur pour lui dire que la mort seule pouvait mettre fin en ce monde à la tendresse qu'il lui avait Touée pendant sa ine. Un aiienee religieux et solennel régnait dans cette chambre, où le maître de soixante millions d'hommes allait monrir. Elisabeth, courbée sur le front de son époux , cherchait à retenir le reste d'une vie qui s'éteignait. Il était dix heures cin-
84 HISTOIME DE L'EUPEREI/t KIGOLAS.
quante minotes ; toot à coup» elle j«la un cri terrible de désespoir et tomba à genoux ; elle venait de sentir passer tnr ses lèvres le dernier soupir de son époux. Alexandre était mortl...
Après avoir prié pendant quelques minutes pour le repos de Fàme de celui que ses oraisons n'avaient pu conserver à la vie, elle se releva, calme et majestueuse dans sa douleur; elle ferma les yeux de l'Empereur qui étaient restés ouverts, lui serra la tète avec un mouchoir, pour empêcher les mâchoires de s'écarter ; elle lui lava les mains et le visage , humides par la sueur de l'agonie ; puis, ces pieux devoirs remplis, ne désirant plus rien en ce monde, elle s'abandonna à toute l'effusion de sa douleur, en se jetant sur le corps inanimé de son époux.
Lorsqu'elle eut satisfait ainsi aux droits de la nature, se rappelant qu'elle avait encore des devoirs , elle écrivit à l'Impératrice mère cette lettre admirable de sentiments :
tt Notre ange est au ciel I et moi je végète encore sur la terre. Qui aurait pensé que moi, pauvre femme bible et malade, je devais lui survivre I
» Maman , ne m'abandonnez pas , car je suis absolument seule dans ce monde de douleurs. Notre cher défunt a repris son air de douceur et de bienveillance ; il me sourit, et son sourire me prouve qu'il est heureux et qu'il voit au sein de Dieu des choses plus belles qu'ici-bas...
» Ma seule consolation, dans cette perte irréparable, est que je ne lui survivrai pas ; j'ai l'espérance intime que je me réunirai bientôt à lui... Adieu, ma chère maman , priez pour lui , priez pour mol »
Ainsi venait de mourir, à l'âge de 48 ans, après en