CHAPITRE DIX-HUITIEME
ne pas m'y établir en propriétaire; en dépositaire, je ne dis pas : il pourrait advenir que des circonstances me missent dans le cas d'occuper Constantinople si rien ne se trouve prévu et si malgré mes avances on laisse tout aa hasard. »
Le ministre de la Grande-Bretagne remercia TEmpereur de la loyauté de ses déclarations et du désir qu'il manifestait d'agir cordialement et ouvertement avec le gouvernement anglais; il lui fit observer en même temps qu'une semblable entente lui paraissait la meilleure garantie contre le danger auquel Sa Majesté Impériale venait de faire allusion. Il ajouta que, quoiqu'il ne fût pas autorisé à exprimer une opinion positive sur des questions si graves et si délicates , il lui paraissait possible de conclure entre son gouvernement et celui de la Russie on arrangement de nature à prévenir certaines éventualilés, plutôt qu'à y pourvoir.
Le Czar termina en rappelant une conversation qu'il avait eue à ce sujet avec le duc de Wellington y lors de son dernier voyage en Angleterre , et des motifs qui l'avaient engagé à s'ouvrir le premier au duc : « Alors comme à présent il était, dit -il, désireux de prendre des mesures contre des événements qui, faute de concert préalable, pouvaient le forcer d'agir contrairement aux vues de Sa Majesté Britannique. »
ËQ faisant part de cette conférence à son gouvernement, ainsi que Nicolas l'en avait prié, sir Hamilton fit observer à lord Russell que ces ouvertures ne pouvaient ^^ns inconvenance être passées sous silence par le cabinet de Saint-James.
A cette communication francbci et loyale de son ministre a Saint-Pétersbourg, lord Russell répondit par une dépô- <^be confidentielle conçue dans un ordre d'idées fort élevé,
SOS HISTOIRE DE L'EifPElEUR XIGOLAS.
qui pouvait se résumer ainsi : k Phildt que de son^r a régler la succession du malade, il vaudrait mieux chercher les moyens de le faire vivre. «
Le Czar, qui ne cessait, dirons-nous pour rester dans la couleur locale, d'interroger le pouls du prétendu moribond , ne se déconcerta point en apprenant ce résultat de la consultation des docteurs politiqnes de la Grande-Bretagne.
Le 20 février, il rencontra sir G. H. Seynoor à une réunion chez la grande -duchesse Césairevna; il le prit à part et lui exprima en termes flatteurs la confiance qu'il avait en lui, et de noaveau il déclara qu'il était prêt à lui parler sans réserve, a Et il est bien , ajo«ifr-t41 , qu'il en soit ainsi, car ce que je désire le plus, c'est qu'il règne entre mon gouvernement et celoi qne vous représentez, une intimité qui n'a jamais été anssî nécessaire que dans ce moment... Vous avez reçu one réponse à vos dernières dépêches?
— Oui, Sire.
— Vous me l'apporterez demain ?
— J'aurai cei honneur, Sire; mais Votre M^esté sait déjà que cette réponse est celle qne je lui ai fait pressentir.
— C'est ce que je regrette d'avoir appris^ fit Nicolas ; mais je crois que votre gouvernement ne comprend pas bien mes intentions : je suis moins impatient de sMoir ce qui sera fait lorsque le malade mourra, qne de déterminer avec l'Angleterre ce qui ne sera pas fait lorsque cet événement arrivera.
— Mais, Sire, répliqua le ministre, permettex-moi de vous faire observer que nous n'avons ancnne raison de croire que le malade, pour me servir de l'expression de Votre Majesté, soit à l'artidedela mort. Nous avons
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autant d'iiilévét qa/e nous en sapposon» à Votre Majesté à la conservation de son existence; et quant à oioi, j'oserai ajouter que l'expérience nous apprend que les États ne meurent pas si vite. La Turquie, je n'en doute pas, vivra encore bien des.années, à moins qu'il ne survienne quelque crise imprévue. C'est précisément, Sire, pour éviter toutes les circonstances qui seraient de na^iiure à amener une telle crise, que le gouvernement de la Reine compte sur votre généveux concours.
— Si votre gOBvernemant, eontinoa l'Empereur, est porté à croire que k Tuarquîe conserve quelques élé^ ments d'existence, il faut qu'il ait reçu des renseignements inexacts. Je vous le répète, le malade se meurt, et nous ne pouvons permettre qu'un tel événement sous prenne au dépourvu. Il nous faut en venir à une entente, et je suis convaincu que naos y arriverions- si j'avais seulement dix minutes de conversation avec vos ministres, avec lord Aberdeen par exemple, qui me eomMat si bien , qui a en moi une csonfiance aussi grande que celle que j'ai en lui. Ne l'oubliez pas , je ne demande ni un traité ni un protocole; une entente générale est tout ce que je désire. Entre gens comme il £Hit^ cela suffit, et je suis sûr, dans ce cas, que la confiance du càté des ministres de la Reiœ serait aussi grande: que de aum côté. Restons-en là pour le moment; venex me voir de^ main; et toutes les fois que vous croires qu'une conversation ftvee moi puisse contribuer à une enAcnle sur un point quelconque, faites -moi dire que vous déaicez me voir. »
Sir Hansilton remercia l'Empereur avec effusioB et ajouta, qu'au nom du gouvernement de la Reine, il con-* sidérait sa parole comme ayant la valeur d'mi eooixat Le même ^our le dif^omate envof a a son gowernement
264 HISTOIRE DE L'EMPEREUE MCOLAS.
un courrier porteur d'une dépêche qui contenait en substance les résultats de cet entretien secret et confidentiel. Le lendemain j 21 février, sir Seymour se rendit au palais d'hiver et eut avec Nicolas un entretien qui dura une heure douze minutes. L'Empereur commença par le prier de lui lire la dépêche qu'il avait reçue de lord John Russell, le prévenant qti'il l'interromprait quand il voudrait, lui faire faire quelque observation ou le prier de lui traduire quelque passage. C'est ainsi qu'au quatrième paragraphe de la dépêche, le Czar l'arrêta tout court et lui fit observer qu'il était certaioemenl très-désireux de s'entendre avec le gouvememeot de la Reine, dans le but de pourvoir à une éventualité aussi probable que celle de la chute de l'empire ottoman ; qu'il était peut-être plus intéressé que l'Angleterre elle-même à empêcher une telle catastrophe, mais qu'elle était évidemment imminente; qu'elle pouvait survenir à fout moment , soit qu'elle fût amenée par une guerre extérieure ou par une lutte entre le vieux parti turc et celai des réformes nouvelles et superficielles d'origine française, ou enfin par un soulèvement des chrétiens impatients de secouer le joug ottoman. Quant à la première de ces causes, l'Empereur dit qu'il avait le droit d'en parler, puisque s'il n'eût pas arrêté la marche victorieuse du généra] Diebitsch en 1829, le pouvoir du Sultan eut dès lors cessé d'exister.
Le diplomate reprit la lecture de la dépêche ministérielle, mais le Czar, l'arrêtant une seconde fois, lui fit encore observer que le gouvernement britannique ne paraissait pas s'apercevoir que le but principal de la Russie était d'obtenir de l'Angleterre une déclaration ou du moins une opinion touchant ce qu'il ne faudrait pas tolérer dans le cas de la chute subite de l'empire musulman.