CHAPITRE DIX-HUITIÈME. S
aPeut-éire, répondit sir Seymour, Voire Majesté daignera-t-elle m'esprimer ses propres idées sur celte politique négative? » Le Czar garda quelques instants le silence comme s'il eût hésité à le faire, cependant il reprit, di* sant : « Eh bien ! il y a certaines choses que je ne souffrirai jamais; je commencerai par ce qui nous regarde. Ainsi, je ne veux pas Toccupation permanente de Constantinople par les Russes; et je ne veux pas non plus que Constantinople soit jamais au pouvoir ni des Anglais ni des Français , ni d'aucune autre grande puissance. De même, je ne permettrai jamais qu'on tente de reconstituer un empire byzantin , ni que la Grèce obtienne une extension de territoire qui en ferait un État puissant. Encore moins pourrais-je souffrir que la Turquie fût morcelée en petites républiques , destinées à servir d'asile aux Kossuth, aux Mazsini et autres révolutionnaires de l'Europe. Plutôt que de subir de tels arrangements, je ferais la guerre et je la continuerais tant qu'il me resterait un soldat et un fusil. Voilà, ajouta l'Empereur avec un geste qui prouvait la valeur qu'il voulait donner à ces paroles, voilà quelques-unes de mes idées : donnez-moi les vôtres en retour. »
Sir Hamilton fit ressortir l'assurance donnée dans la dépêche de lord Russéll , que l'Angleterre était décidée à ne jamais tenter de s'emparer de Constantinople , et il insista fortement sur la répugnance qu'éprouvait le gouvernement de la Reine à entrer dans des arrangements éventuels. Mais le Czar l'ayant pressé de s'expliquer, il dit :
tt Eh bien. Sire, la pensée que je vais émettre ne plaira peut-être pas à Votre Majesté , elle déplaira peut-être au gouvernement de la Reine, mais il me semble que ce qui est applicable aux individus est souvent applicable aux
5m HISTOIRE DE L'EMPEREUR NICOLAS.
États. Supposons qu'il arriTO une catastrophe en: Turquie : pourquoi rAngleterre et la Russie ne déclareraient-elles pas qu'aucune puissance ne sera admise à prendre possession des provinces ottomanes, et q«eja propriété de^ meurera sous les scellés jusqu'à ce qu'il ait été pris des arrangements amiables pour son adjudication définitive ?
— Loin de moi la pensée, répliqua le Czar, qu'une telle marche soit impossible à suivre , mais an moins serait-elle hérissée* de diiBcultés : il n'y a pas d'éléments de gouvernement provincial ou communal en Tarqoie. Vous verriez les musulmans attaquer les chrétiens et les chrétiens se jeter sur les musulmans; les différentes communions chrétiennes se quereller entre elles; en un mot , tout serait anarchie , confusion et chaos.
— Sire, ajouta sirSeymour, si Votre Majesté me permet de parler franchement, je dirai que la grande différence entre nous consiste en ce que voos insister toujours sur la chute prochaine de la Turquie, et sur les arrangements à prendre , soit avant soit après cet événement ; tandis que nous , au contraire , nous cherchons à voir la Turquie demeurer ce qu'elle est, et nous nous préoccupons des mesures les plus propres à empêcher que sa Situation ne vienne à s'aggraver,
— Ah ! s'écria Nicolas , c'est là ce que le chancelier me répète sans cesse , mais la catastrophe éclatera un jour et nous prendra au dépourvu I » Puis , abordant le chapitre de la France , il reprit : « A Dieu ne plaise que j'accuse quelqu'un à tort , mais il se passe à Coaslaalinople et au Monténégro des choses qui ont l'air bien suspectes. On dirait que le gouvernement françafisdierche à nons engager du côté de l'Orient , dans l'espoir d'arri* ver plus sûrement par ce moyen à ses fins, dont l'uiie est sans doute d'obtenir la possession de Tunis... r »