CHAPITRE DIX-NEUVIÈME. fH
Sans juger pour le moment la Russie en état de pousser le vol de ses aigles à travers les immenses contrées qui séparent ses frontières des possessions britanniques dans les Indes , la Grande-Bretagne prévoyait avec angoisse le jour où, franchissant des obstacles qui lui paraissaient alors insurmontables, la Russie se rapprocherait assez des régions anglo-indiennes pour soufQer des paroles incendiaires aux oreilles de cent millions d'esclaves courbés sous le joug d'un cruel despotisme. Le danger dont un jour l'empire moscovite doit infailliblement menacer sinon les Indes orientales elles-mêmes , du moins Féchafandage sur lequel repose l'influence anglaise sur le continent asiatique, ne pouvait échapper à la clairvoyance des hommes d'Etat du parlement britannique, qui devaient aviser aux moyens d'arrêter le mouvement progressif de sa formidable rivale.
A mesure que cette nécessité devenait plus impérieuse, elle devait amener des préoccupations plus graves. Le gouvernement anglais savait que pour attaquer la Russie avec des chances de succès, il fallait à ses flottes le concours d'une armée de terre; mais comment se ménager ce concours sans avoir l'air de demander d'énorifies sacrifices au bénéfice d'une nation qui s'est fait, à bon droit, la réputation de tout immoler à son intérêt spéculatif, à son égoïsme calculateur?
Cette double question explique les transports de joie qu'elle fit éclater en apprenant la restauration du régime impérial en France. Dans Louis-Napoléon président, elle n'avait vu qu'un homme ambitieux , entreprenant , le destructeur d'une république qui possédait foutes ses sympathies en raison de l'affaiblissement moral et matériel qu'elle imprimait à sa vieille rivale d'outre- Manche; mais dans l'avènement de Louis -Napoléon
à l'empire, avènement coïncidant avec les témérités imprudentes de l'empereur Nicolas,, elle aperçut le paratonnerre qui devait détourner la foudre prèle à tomber sur l'Allemagne, sur son propre sol peut-être, et la lancer sur l'empire moscovite. En quelques heures l'homme qu'elle attaquait la veille devint le héros du lendemain, et l'effigie de Néron prit les traits de Titus, délices du genre humain. L'Angleterre seule possède le secret de ces subites transformations.
Donc à la Grande-Bretagne aussi la guerre était nécessaire , à un autre point de vue sans doute. Elle tendit alors à son ennemi séculaire une main que la France accepta , assurée qu'en marchant avec elle sur le même terrain elle ne s'exposerait jamais au reproché d'être traînée à sa remorque. Les événements ont justifié ses prévisions , de même qu'ils ont justifié l'attitude habile de l'Autriche dans ce conflit. Les vues et les intérêts de l'Autriche différaient également de ceux de la France ; elle ne pouvait admettre sérieusement les projets de conquête que l'on prêtait à Nicolas sur l'empire ottoman, ni la nécessité qu'on en déduisait pour faire la guerre à la Russie ; mais elle ne pouvait voir avec indififérence un ordre de choses qui devait débiliter son formidable voisin.
Le projet du cabinet de Vienne n'était pas de concourir à l'affaiblissement de la Russie avec cet ensemble et cette précision de détails qui poussaient la France dans le champ des aventures; il ne convenait nullement à ses projets de joindre ses armes à celles des parties belligérantes : il préférait laisser au temps seul le soin de travailler en sa faveur sans avoir à dépenser une seule goutte du sang autrichien. Il avait assez de foi, dans les forces réunies de la France et de l'Angleterre,;