CHAPITRE DEUXIKUi
qo'à la lie. » Puis lui présentant une lettre cachetée de noir, il ajouta : a Courage, monseigneur, courage, c'est à TOUS qu'il appartient d'en donner Texemple.... La force dans l'adversité est la vertu des grandes âmes. »
Nicolas sentent ses forces défaillir, mais se trouvant dans l'implacable nécessité d'annoncer la fatale nouvelle à sa mère, fit appeler le docteur Ruhl, son médecin, qui se trouvait dans l'église, afin qu'il l'assistât dans cette rude épreuve. Alors, accompagné du docteur et du comte Miloradovpitscfa , il rentra dans la chapelle et tomba à genoux près de l'Impératrice en jetant sur elle un regard suprême — L'Impératrice comprit tout ; mais en proie à une indicible douleur, elle ne proféra aucune parole et ne laissa échapper aucune larme. Les grandes douleurs sont muettes*
Effrayé par le silencieux désespoir de sa mère , Nicolas traversa rapidement le chceur, et montant les marches de l'autel^ ou dans ce moment officiait le Père Krinitzki , confesseur de l'Impératrice et aumônier du palais , il lui remit la sinistre missive, et le chargea d'apprendre à sa pénitente la nouvelle qu'elle contenait.
Au même instant, et sur un signe du Père Krinitaki, toutes les voix se turent; alors détachant de rautel le crucifix qui le décorait et sur lequel il jeta un voile noir, symbole des douleurs terrestres que la religion seule peut consoler, il s'avança lentement, au milieu d'un silence de mort, vers l'impératrice Marie, et déposa sur ses lèvres glacées le crucifix voilé
« Que la volonté de Dieu soit faite ! » s'écria l'Impératrice, et un torrent de larmes se fit jour à travers son désespoir.... A la vue du Christ, la mère d'un empereur mort avait compris la résignation de la mère d'un Dieu crucifié.
m HISTOIRE DE L'EHPEAEUB NICOLAS.
Ces pénibles devoirs remplis envers sa mère, le granddoc Nicolas se rappelant ceux qu'il devait à la Russie y confia rimpératrice aux soins de sa femme, et, se dirigeant vers le corps de garde du palais, il annonça la mort d'Alexandre aux deux compagnies du régiment de Préobragenski, ainsi qu'aux chevaliers-gardes qui s'y trouvaient de service, et leur fit prêter serment de fidélité au grand-duc Constantin, devenu , par la mort d'Alexandre, l'empereur légitime de toutes les Russies.
Attsstiôl après, le conseil de l'empire, les hauts fonctionnaires de la couronne et les ministres se réunirent au palais, où le grand-duc Nicolas prêta serment à Sa Majesté l'empereur Constantin, et re^t en son nom celui des membres présents*
Quand il rentra au palais, il trouva l'Impératrice mère agenouillée devant une image de la sainte Vierge, et attendit qu'elle se fut relevée pour lui annoncer le grand acte qui venait de s'accomplir. En apprenant que le grand-duc Constantin venait d'être proclamé empertur, œite fémitie énergique, maîtrisant son désespoir, lui dit :
«Qu'avea-vous (ait, au nom de Dieu, mon fils, qu'aves-Tous bki ?
— Le devoir d'un bon et fidèle sujet, répondit Nicolas.
— Mais vous ne saviez donc pas que, par un acte irréuocable, vous êtes seul héritier présomptif de la couronne?
— Je ne sais si cet acte existe et la Russie l'ignore ; mais noua savons tous que mon frère le grand-duc Constantin est à celte heure notre maître et notre souverain légitime. En lui prêtant le serment de fidélité que nous lui devons comme empereur, nous avons rempli notre devoir.... Arrive que pourra. »
GHâMTRE DEUXli^MK. n
Sur ces entrefaites sorviot le chancelier de Fempire, prince Gaiitsin, qui, ainsi qae nous Tavons dit plus bant, était initié au contenu du testament d^Alexandre« U confirma pleinement les paroles de Tlmpératrice, ti s'inclina devant Nicolas comoie devant le représentant légitime de la puissance impériale ; mais le grand-dnc ne voiilaot rien entendre , resta inébranlable dans ses réso^ lutions.
Cependantlepe^ple^ qai pense et raisonne, le peuple, qui ignorait la renonciation formelle du grand -doc Constantin à l'empire, et que cette renonciation, somnise à rimpératrice mère, avait été solennellement acceptée par Tempereor Alexandre, attendait avec impatience le manifeste qui devait officiellement mettre fin à la vacance du Irône; il fallait à tout prix s'arréler à on partL A cet effet, le conseil de l'empire se réunit en séance extraordioaire , à deux heures, sons la présidence 4a partoce tialitxin, qvi, les larmes aux yeux , raconta à ses GoUègues le serment prêté, malgré ses insluaees, par le grand-duc Nicolas au Césarovilsch le grand<-duc Constantin. U ajouta qu^il connaissait le conlenu du lesta*» ment de feu l'empereur Alexandre, et q«ie d'après son contenu et les annexes qui y étaient joints , le véritable empereur de tmites les Russies était légitimement le g^nd«dnc Nicolas.
tf Comment coanaissejE-vons le testament de feu l'Em«> pereur ? demanda une voix.
-— Parce que je l'aï copié moinnéfoe.
-** Pourquoi ne l'aves^vous pas déclaré plus tdt ?
-<~ Parce quej'éiaisengagéparuoepar^^led'bonneur. »
Le ministre de la jnstice, le comte Dmilri Lobanoff Bustoipski, prenant alors la parole en sa qualité de membre du comeil de l'empire, répliqua au président
100 HISTOIRE DE L'EUPEREIR XICOLAS.
que les morts couronnés n'avaient plus de volonté , et que lui-même, ministre de l'empire, il s'opposait de toutes ses forces à ce que l'on prêtât serment à un prince qui n'avait aucun droit au trône, lorsque l'héritier légal et naturel ne s'était pas encore prononcé. Avant toutes choses, l'on devait attendre la volonté du grand-duc Constantin , qu'en son âme et conscience il considérait comme le seul véritable successeur de l'empereur défunt A son tour le prince Galitzin répliqua que les volontés des morts couronnés devaient avoir force de loi , lorsque ces volontés étaient sanctionnées par celles de l'héritier direct à la couronne^. Enfin après de longs débats , l'assemblée finit par décider le ministre opposant à ouvrir le testament, dont la lecture fut faite à haute voix au milieu d'un profond silence.
Après la lecture de ces documents , la question de ia succession au trône n'était plus douteuse; aussi les membres du conseil de l'empire , se ralliant aux volontés de l'empereur défunt , s'apprétèrent-ils à les sanctionner par un protocole, lorsque le comte Miloradovritsch, paraissant tout à coup au sein de l'assemblée , annonça que le grand-duc Nicolas, quoique connaissant le contenu du testament d'Alexandre , persistait dans sa résolution à reconnaître son frère le grand*duc Constantin comme autocrate de toutes les Russies. Cette déclaration imprévue souleva une tempête au sein de l'assemblée.
Ce moment est l'une des phases les plus critiques de l'histoire de la Russie; cette lutte inouïe entre deux frères dans la force de l'âge et de l'ambition pour céder l'un à l'autre la plus considérable, sinon la plus belle couronne du monde, est un des actes les plus émouvants, les plus dramatiques de l'histoire des nations. Maia ce nMMBent et cette lutte étaient une lacune momentanée