CHAPITRE VINGTIEME
gloire, dans les neiges , sar des chemins impossibles et même dans les angoisses de la faim. Ces malheureux soldats , marchaot ainsi dans le ¥ide, sans étapes préparées, sans provisions assurées, atteints de maladies graves, tombaient par centaines sur les bords de la route avec ce stoïcisme ironique qui brave la mort et forme le trait le plus saillant du caractère moscovite. Rien n'avait été préva , tout avait été livré au hasard , tout iSeiisait défaut an dévouement
Ce fut alors que, les mensonges officiels faisant place à la vérité implacable dont nous venons de parler, le Czar, qui se croyait invincible dans sa puissance presque divine , découvrit sous la servile incapacité de ses agents la négligence, l'imprévoyance , doublées d'actes immoraux et antipatriotiques. Pas une pierre n'était debout là ou des monceaux d'or avaient été accumulés pour la construction des forteresses, pas un canon n'était braqué dans des batteries élevées*., sur le papier, pas une arme ne se trouvait dans des arsenaux imaginaires, pas un grain de blé n'était déposé dans des magasins déserts, les remèdes même manquaient dans les ambulances ; il n'y a pas jusqu'aux ballots de charpie envoyés par le zèle pieux des dames russes qui ne devinssent l'objet d'un odieux trafic. Les camps étaient de vastes bazars où les fonctionnaires civils et militaires , transformés en marchands, spéculaient sur les vivres qui devaient soutenir la vie du soldat, sur les médicaments qui devaient le protéger contre la mort. La rapine et l'incurie en étaient arrivées à ce point qu'on ne put trouver du qoinqunia pour couper un accès de fièvre dont le brave Tottleben venait d'être atteint A défaut de la poudre, qui plus d'une fois vint à manquer à ses troupes, HenschikoflPleor offirit de ooauvais jeux de mots : a On loit bien qne le
prioce Dolgorouky, notre ministre de la guerre , ne Ta pas inventée. . . la poudre. «
Partout les registres officiels, en contradiction avec les faits y exposaient effrontément le mensonge, la fraude et la trahison aux yeux de l'Empereur. Des caisses de l'État les subsides de la guerre avaient passé dans celles des fonctionnaires, qui cachaient leur vénalité et leurs instincts cupides sous le masque de la loyauté et du désintéressement. Aussi, pendant que les soldats de la France entretenaient la gloire avec leur sang, les fonctionnaires de Nicolas entretenaient des prostituées avec l'or volé de la Russie. La brillante étoile d'un règne de trente ans s'effaçait ainsi dans- la pénombre d'un présent plein de déceptions. Un avenir plus sombre encore pointait à l'horizon de l'empire. Ce fut alors que le cœur de Nicolas, si longtemps dominé par son esprit inflexible, douta de lui-même pour la première fois. Reportant ses regards en arrière et mesurant froidement la distance qu'il avait parcourue, la taille et la valeur des hommes nuls dont il s'était entouré : a Me serais-je trompé? demanda-t-il un jour au maréchal Paskevitch.
— Non^ Sire, répondit le courageux soldat, mais on vous a trompé.
— Qui, maréchal?
— Vos généraux de boudoir et de salon, vos fonctionnaires fanfarons de vertus et soutenenrs de vices, vos courtisaqs^ ceux-là mêmes que vous avez honorés de votre amitié et comblés de vos bienfaits. »
L'Empereur ne pouvait survivre à la désfllnsion de lui-même , à la chute de son orgueil , au réveil de son rêve. « Je suis frappé au cœur, n dit-il au vieux et loyal guerrier.
Depuis ce moment une tristesse amère' s'empara de