‹ Histoire de l'Empereur Nicolas (trente années de règne)Chapitre 283 sur 331 · CHAPITRE VINGTIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGTIÈME

son âme ; sa noble et majestueuse figure se couvrit d'une teinte maladive et bistrée ; le feu de son regard devint terne, son geste moins rapide, moins impérieux; sa Toix même perdit de sa sonorité. On ne le vit plus comme autrefois se promener le jour fièrement sur la perspective de Nevsky, trôner le soir dans une loge d'avant-scène au théâtre Michel ou à l'Opéra. Si quelquefois le matin on apercevait une ombre pâle errer silencieusement dans les environs du palais d'hiver, c'était l'empereur de toutes lesl Russies s'arrachant aux rêves sinistres qui avaient passé dans son sommeil. Tout en lui accusait sinon un découragement , un afiaiblissement moral, du moins la nature des pensées qui broyaient son cœur de fer. Chaque soir après son dîner, ses paupières alonrdies se fermaient pendant quelques instants sous un sommeil de plomb. Ces symptômes de torpeur inquiétaient l'Impératrice, dont la tendresse aimante suivait avec angoisse toutes les phases de cette lutte morale, qui devait avoir un dénoûment si triste et si prochain; elle écoutait alors avec son cœur les battements de ce eœur qui n'avait jamais battu que pour l'amour d'elle et de la Russie ; elle respirait délicieusement le souffle pénible qui sortait de sa poitrine oppressée; elle croyait ainsi respirer et retenir sur ses lèvres la belle âme qui allait bientôt lui échapper.

Chaque jour l'Empereur recevait un courrier de Crimée, mais chaque dépêche qu'il ouvrait d'une main tremblante lui apportait une triste nouvelle de plus; chaque nouvelle renfermait un nouveau mécompte. L'armée russe, en proie aux privations, faisait des prodiges de valeur et soutenait une lutte gigantesque contre les géants de la France et de l'Angleterre ; mais il était évident que la victoire abandonnait les aigles moscovites,

Page 1