CHAPITRE PREMIER. Sf
Sémiramis du Nord écrivait peu de temps avant sa mort à Fun de ses amis : a Je suis devenue grand'mère d'un n troisième fils y qui y par la force extraordinaire dont il r> est doué, me semble destiné à régner^ quoiqu'il ait T> deux frères atnés. »
Ses deux frères aines étaient Alexandre et Constantin ; le premier avait près de vingt* années de plus que loL Cette grande différence d'âge explique le peu d'attention que la Russie prêta à la naissance de celui-ci.
Les premières années de l'enfance du grand«duc Nicolas, semblables à ces grands fleuves de l'Amérique dont la vie ne prend de l'importance qu'en s'éloignant de leur source, ont laissé peu de traces dans l'histoire intime des princes de la Russie.
Soas la surveillance attentive de l'impératrice Marie , leur mère , dont l'esprit judicieux et éclairé a constamment présidé à leurs études , le grand-duc Nicolas et son frère , le gi*and«duc Michel , qui vint au monde après lui , grandirent sans ambition sur le plan secondaire qu'assure aux princes cadets des grandes dynasties l'ordre de succession au trâne.
Accoutumés de bonne henre à voir dans leur frère Alexandre non-seulement leur souverain, mais encore un père, un bienfaiteur, ils lui avaient voué pendant sa vie une espèce de culte pieux qu'ils lui conservèrent même après sa mort. Leur éducation première fut confiée au général comte Lambsdorf, sous la direction duquel fonctionnèrent, en qualité de précepteurs, les conseillers d'Etat Storch et Adlung, le comte Muravieff et le professeur Dupuget de Lausanne. Adlung était frère du célèbre philologue allemand.
L'éducation du grand-duc Nicolas n'a pas en le côté brillant que l'on donne aujourd'hui aux héritiers des
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grandes races, mais elle a élé solide, vigonreose, simple dans son ensemble comme dans ses détails. Les hommes d'éliie chargés de guider et d^éelairer ses preBuers pas dans la vie n'ont poini fait luire à ses premiers herizcms Féclat des grandeurs souveraines, mais ils ont fait naître dans son esprit une appréciation juste et mnaîe des chwes au point de vue moral et humanitaire; ils se sont appliqnés à lui donner cette justesse de pensées , celfe délicatesse de sentiments, cette rectitude de jugement dont il avait reçu le germe en naissant , mais que l'enseignement devait développer si rapidement en InL
Dans sa nature précoce, ainsi que chez tous les RomanoiT, s'éveillèrent de bonne heure les dispositions guerrières de l'empereur Pierre Hl, son aietrl : un sabre fut son premier jouet, le son du tambour iîit le premier bruit qui frappa son oreille; la vue d'un soldat sons les armes le faisait rêver.... La plus grande récompense qu'on pouvait lui promettre était celle de le conduire sur un champ de manœuvre un jour de parade. Il aurait passé des journées entières à écouter le récit d'un corn* bat mémorable, celui d'une bataille décisive. 11 fallait voir alors comme 900 grand œil bleu s'animait, et l'attentimi enthousiaste qu'il prétait à la voix du narrateur, surtout quand celui-ci, acteur et témoin des grandes guerres, en racontait un dramatique épisode.
»Si le ciel ne vous avait pas créé prince , lui demanda un jour le général Lambsdorf, quelle position choisiriesvous dans le monde?
— Celle de tambour, répliqua résolument le jenne grand-duc.
— Et pourquoi, monseigneur?
-«- Parce que le tambour marque le pas à la gloire. ...» L'enfimt n'avait pas encore atteint sa sixième année.
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A âiE ans y il savait par cœar toote Thistoire militaire de laltaasie, et il la commentait avec une netteté d'appréciatioii bien an^egsns de son âge. 11 savait également bies rbistoire de la France, et discotait avec beaucoup d'aplomb le mérite de ses grands bommea... II était séduit par le cMuctére chevaleresque de François !**; il aimait Henri IV; il admirait Louis XIV, et, cbose remarquable , il devait un jour résumer en sa personne les diverses qualités de cette trinité royale qu'enfant il choisissait pour modèle.
Les infortunes de la famille royale au Temple lui arra* cbaiêBl des larmes de douleur; les cruautés et les crimes de la Révolution lui faisaient verser des larmes de colère et de sang....
« Qh ( si j'avais été empereur de Russie en 1793 , dit-il un jour à son professeur d'histoire , Louis XVI ne serait point mort sur l'échafaud du 21 janvier.
— Qu'auriez-vous fait pour cela?
— Je serais allé à Paris.... A la voix des défenseurs du roi-martyr, j'aurais joint ma voix... aux tigres de la Convention, j'aurais, au nom du peuple russe, qu'ils appelaient barbare, demandé la vie du meilleur des souverains.... A la prière, ils auraient accordé ce qu'ils refusaiait à la menace , et la France n'aurait pas souillé sa gloire par le plus exécrable de tous les forfaits!... »
La haine instinctive que le grand-duc Nicolas portait déjà aux hommes, aux choses de la Révolution , devait croître encore avec la raison de l'âge et les lefcons de l'expérience. En revanche , sa tendresse et son admiration pour son frère Alexandre grandissaient à mesure qu'il pénétrait plus avant dans l'histoire de sa vie.
Ces sentiments se traduisirent souvent par des mani^ festatioos où l'inspiration du cœur complétait toujours
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celle de Tesprit. Une fois (c^était par une belle matinée du mois de septembre), la cour était à Tsarskoé-Sélo; Teoipereur Alexandre, réveillé par les premiers rayons du soleil, venait de se lever, quand tout à coup il entendit un bruit de pas cadencés à la porte de sa chambre, où cependant il avait défendu qu'on mit des factionnaires. • . « C'était le grand-duc Nicolas, qui, de son propre mouvement, avait pris un fusil et s'était mis en faction à la porte de son frère. . . .
(c Que fais- tu donc là ainsi, mon ami? lui demanda l'Empereur.
— Vous le voyez. Sire, répondit l'enGuat, je monte la garde devant la chambre du plus grand homme de notre siècle....
— Tu te trompes , mon enfant , répliqua vivement Alexandre, ou bien ceux qui te l'ont dit ont menti... le plus grand homme du siècle n'est pas en Russie....
— Où donc est-il. Sire?
-^ En France , et il ne se nomme pas Alexandre.
— Comment s'appelle-t-il alors?
— Napoléon.... »
A douze ans, le jeune grand-duc parlait avec facilité, avec élégance même , les principales langues vivantes ; il montait à cheval daus la perfection, recherchant de préférence lés montures fougueuses , difficiles. De bonne heure sa main s'apprenait à dompter; déjà le pressentiment de son caractère altier et superbe en certaines occasions se trahissait dans des nuances imperceptibles.
Sains d'esprit, robustes de corps, les deux jeunes grands-ducs , vivant de la même vie , par le même cœur, pour ainsi dire , et en dehors des pompes de la cour, d'où leur âge devait les exclure, se livraient avec ardeur à l'étude, d'une part, et aux exercices violents, qui,