CHAPITRE PftElIIKR. Vi
esprit natureliemeot sérieux; nul douté qu*il n^ait contribué encore à la rigidité de son caractère; mais ce gont des choses guerrières, justiGé par une imagination brillante et une âme élevée , a du produire aussi d^autres résultats. Il est certain que le grand-doc lui doit en partie la tournure chevaleresque de son esprit et son amour passionné pour les idées d'honneur, de gloire et de justice.
Bien jeune encore , Nicolas avait le sentiment du devoir qui maîtrise la fougue des passions, et l'iiisltnct du sen* timeot qui fait éviter le danger de la passion elle-même. Quoique né avec des passions violentes, il avait assez d^empire sur lui-même pour leur imposer an frein. Sans professer pour les beaux-arts et la littérature un culte enthousiaste, il avait le sentiment du beau et du bien; il les aimait par instinct plutôt que par goût, par rai* son plutôt que par passion. Ce calme dans ses goûts, au point de vue littéraire et artistique, n'était point un parti pris , mais une suite de la marche réfléchie de ses idées. La réserve qu'il s'imposait pour toutes choses en dehors des sphères de son action fit naître en lui cette espèce de recueillement qui ne contribua pas peu h fortifier sa sévérité naturelle. Le grand-duc Nicolas n'a pas eu de jeunesse; sans transition aucune il a passé de Tenfance à l'âge mûr. Rarement les grands hommes ont eo une adolescence.
Tandis que les aigles impériales de la France et de la Russie se mesuraient aux éclairs de la foudre sur les rives glacées de la Bérésina , le jeune grand-duc , condamné par la volonté de l'Empereur à un pénible repos, trouvait dans les Commentaires de Jules César les premiers éléments de la science qu'il devait affectionner le plus..,. Son goût prononcé pour l'art militaire prenait
chaque jour de telles proportions qu'il semblait être né soldat avant d'être prince.
S'il n'eût déjà compris les rigoureuses nécessités de la discipline, et surtout s'il n'eût craint d'attrister le cœur de sa mère par sa désobéissance aux ordres de l'Empereur, il se serait , des régions abruptes de la théorie , élancé dans les champs de la pratique pour combattre au besoin comme simple soldat les envahisseurs de sa patrie.
La victoire, fatiguée du joug que depuis si longtemps lui imposait le génie de Napoléon et de ses marches forcées à travers l'Europe , s'arrêta un jour tout à coup au pied d'un monticule de neige dont l'aspect représentait une forme humaine.... De longues files de fanlômes tout blancs semblaient glisser comme des ombres dans les steppes glacées de la Russie... La voix d'un soldat mourant implorant le nom de sa vieille mère, le cri des corbeaux réclamant leur part de cadavres, troublaient seuls le silence de ces mornes solitudes.... Une clarté rougeâtre brillait au loin et montrait à l'horizon , comme à travers un sinistre mirage, le squelette en feu de Moscou.... Donc la victoire s'arrêta tout à coup auprès de ce monticule qui recouvrait le corps d'un vieux soldat d'Egypte, et rebelle pour la première fois au commandement du vainqueur des Pyramides, elle brisa son épée, disant : a Je n'irai pas plus loin.... » De ses deux bras alors pressant sa poitrine d'acier. Napoléon, plus grand encore dans l'infortune qu'il ne l'avait été dans ses triomphes, en fit jaillir un long cri de douleur qui se perdit dans les hourras des Cosaques s'abattant comme des vautours sur les flancs de son armée aux prises avec l'hiver. II se reconnaissait vaincu.
La paix de Vienne succéda bientôt aux immenses