‹ Histoire de l'Empereur Nicolas (trente années de règne)Chapitre 7 sur 331 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

désastres de l'armée française. L'empereur Alexandre, recQ en libérateur plotôl qu'en ennemi dans la capitale de la France , car ce n'était pas à la France, qu'il aimait, que, fier Brennus du Nord, il venait dicter la loi du glaive, c'était à l'orgueil d'un presque demi-dieu dont Ja main avait jeté si longtemps le poids de l'ambition dans les plateaux de la balance européenne. Alexandre entra donc dans Paris entouré de ses trois frères, les grands-ducs Constantin , Nicolas et Michel. De lui-même, au commencement de la campagne, il avait offert aux deux plus jeunes ce qu'il avait cru devoir refuser en 1812 à la prière de Nicolas , le périlleux honneur d'assister aux dernières convulsions de l'aigle napoléonienne.

Le grand-doc Nicolas avait à cette époque mémorable dix-neuf ans. Sa taille haute, élancée, n'avait pas encore atteint cette majesté de forme qui devait en faire plus tard le plus bel homme de son empire , mais les qualités de son âme précoce pour le bien réalisaient déjà cette parole fameuse prononcée quelques jours après sa naissance par la grande Catherine : Cet enfant sera le che-vaUer de la Russie. Insensible aux séductions de Paris, dangereux écueils pour les natures impressionnables et indépendantes, il sut repousser avec une raison supé« rieare à son âge les louanges qui fascinent et les plaisirs qui corrompent ; il n'aperçut, pour ainsi dire, que le beau côté de la civilisation française. Aux fêtes brillantes et paciGques qui avaient succédé au tumulte de la guerre, il préférait les causeries des hommes d'élite dont les noms commençaient à faire autorité dans les sciences et les belles^lettres, et entre tous ces noms, il avait remarqué celui du poétique auteur du Génie du Christianisme.

U occupait avec son jeune frère Michel une partie de l'hôtel Infantado, que le duc de Talleyrand avait mis à

la duposiUoQ de l'empereur Alexandre, dans la rue Saint-Florentin. Sa principale , son unique distraction pour ainsi dire, était la fréquentation des théâtres : presque cfaaqne soir on le voyait dans une loge d'avant* scène aux Variétés, applaudir Potier, Tiercelin, etc., et sanctionner ainsi l'engouement du public pour ces artistes à la mode.

Maigre les événements immenses et de toute nature qui depuis 1815 ont eu lieu dans la capitale de la civilisation du monde, tempêtes populaires, révolutions, écroulements de trônes, changements de cocardes et de drapeaux, de constitutions et de dynasties, Paris a conservé le souvenir d'un trait qui fit beaucoup d'honneur an grand*duc Nicolas. Un matin qu^il se promenait dans les Champs-Elysées, longtemps avant Theure ou la iashion s'y donne rendez-vous , une femme appartenant à la classe de la bourgeoisie se jeta à la tête de son cheval. Cette femme était d'un âge avancé; elle pleurait :

« Que me voulez-vous, ma bonne femme? lui demanda le grand-duc.

— Vous prier de rendre un' grand service à une pauvre mère..«. Vous êtes dfficier russe, n'est-ce pas?

— Oui, madame.

— Vous connaissez l'empereur Alexandre?

— Beaucoup.

— Vous le voyes souvent ?

— Tous les jours ; je dois même dîner ce soir avec lui. . .

— On dit qu'il est aussi bon qu'il est beau.

— Et l'on ne ment point, en disant ainsi.

— Alors je suis sauvée, si vous le voulez, mon bravo officier.

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— Commenf cela y ma bonne femme ?

— * En daignant remettre vous-même à Sa Majesté l'Empereur une supplique que je n'ai pn lui faire par«venir....

— L'a? e£-¥0U8 snr vous ?

— La voici.... A ces mots, la pauvre mère qui pleurait toujours, mais d'espérance, lui remit une feuHIe de papierHuinistre pliée en quatre....

— Puis-je en prendre connaissance? demanda le grand- duc...

— Je vous en prie, monsieur.... v La supplique était ainsi conçue :

« SjR£,

» Je suis une pauvre veuve, sans soutien, sans for* tune; je n'avais qu'une seule consolation en ce monde... un de vos officiers vient de me la ravir en m'enlevant mon enfant unique, une jeune fille de dix-sept ans : je ne crie pas vengeance contre ie coupable, je vous demande justice pour la mère, réparation pour l'enfant I Sire, il me reste bien peu de temps à vivre ; rende2-moi l'es^ poir de ma vieillesse, rendez-moi mon enfant, afin que mon dernier soupir ne soit pas une malédiction pour les êrmées qui, sous le prétexte de rendre la paix à l'Europe, le bonheur à la France, seraient venues apporter la honte et le désespoir au setn des familles.... » etc. Le nom de l'officier séducteur, celui de la fille séduite et le domicile qu'ils occupaient depuis l'enlèvement^ rue Notre-Dame-des-Victoires, étaient indiqués en post* scriptum.

Le grand-duc prit l'adresse de la mère et lui dit : «L'Empereur aura ce soir votre lettre, et demain, ma bonne femme, vous aurez votre enfant.... ?»

M HISTOIRE DK L EMPEREUR \I€OLA&

L'empereur Alexandre était en effet aassi bon qu'il était beau. Or, comme la justice est la compagne inséparable de la bonté y il prit en considération la demande de la plaignante et fit appeler le soir même Tofficier ravisseur, qui appartenait à Télite de la société moscovite et occupait un rang assez élevé dans Tarmée russe... Il résulta de son propre aveu que le séducteur, séduit luimême par la grande beauté de la jeune Parisienne, n'avait pu triompher d'un irrésistible entraînement de cœur; et cet entraînement avait été d'autant plus facile que la jeune fille n'avait pas été trop insensible aux hommages et trop rebelle aux avances du brillant officier. Cependant, là où il y avait eu faute, il devait y avoir expiation... L'empereur Alexandre, réprimandant sévèrement l'officier dont la raison, mûrie par l'âge, aurait dû protéger contre elieméme l'inexpérience d'une jeune fille, loi dit :

a Un mariage en règle serait la seule réparation que vous devriez offrir à votre victime , si vous n'étiez point marié vous-même : demandez à votre cœur celle qui pourrait convenablement remplacer celle-ci.... »

— Je n'en vois qu'une. Sire, répondit l'officier repentant , c'est de remplacer le mari par la dot

— Très-bien, répliqua l'Empereur; et quelle dot votre belle égarée rapportera-t-elle au bercail ?

— Cinquante mille francs. Majesté. »

Le grand-duc Nicolas attendait dans une pièce voisine le résultat de cette conférence : l'Empereur le fit appeler, et il lui dit , au grand déplaisir de l'officier qui aurait bien voulu remettre au lendemain l'exécution du contrat :

tt Je vous charge de reconduire à une mère désespérée que vous connaissez, une jeune fille que monsieur vous remettra avec cinquante mille francs. » Puis, se

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