CHAPITRE SIXIÈMK
Dès les premiers jours de son règne, l'empereur Nicolas, considérant avec raison le commerce comme Tarière la plus nécessaire à la vie d'un grand peuple , voulut lui prouver ses sympathies au milieu même du sanctuaire de sa richesse et de sa représentation. Un jour, et sans s'être fait annoncer, il se présenta tout à coup à la Bourse à l'heure habituelle des transactions commerciales. Accueilli, malgré l'incognito sous lequel il se couvrait, par les cris de Vive l'Empereur! il adressa la parole même aux plus simples négociants avec une bienveillance si cordiale, et promit sa protection au commerce en général avec tant d'assurance dans ses protestations d'intérêt, que le commerce lui voua, à dater de ce moment, une admiration enthousiaste, un culte vraiment national.
Après avoir visité ce monument dans ses principaux détails, et au moment de le quitter, Nicolas s'arrêta dans la salle où se trouvait le buste de l'empereur Alexandre , et se plaçant devant cette image vénérée , il dit à haute voix : tt lAessieurs, à travers les préoccupations de la guerre, qui au point de vue militaire a fait du règne précédent Tun des règnes les plus glorieux de l'empire, mon frère portait un grand intérêt et prêtait une sérieuse attention au commerce; il n'a pas dépendu de ses désirs et de sa volonté que , fleurissant à l'ombre de l'arbre de la paix , le commerce ait reçu de plus vastes développements.... ceux que j'espère, avec la grâce de Dieu, lui donner conformément à sa pensée.... » Interrompu quelques instants par de nombreux hourras, l'Empereur reprit: « En attendant, messieurs, conservons toujours en honneur la mémoire de ce monarque; il a été votre bienfaiteur, il fut aussi le mien, y» Puis s'adressant aux négociants qui se pressaient autour de lui , il ajouta :
« Aimet-oioi toujours, messieura, comme moi-même je vous afane, car je irous aime de tout mon cœur. »
L'empereur Nicolas ne laissait échapper aucune occasion de témoigner en public la vénération profonde qu'il gardait à la mémoire de son frère Alexandre , malgré les différences qui avaient existé entre leurs caractères , el cette manifestation n'était point l'effet d'un calcul de famille ou de politique, mais l'expansion sincère et non préméditée de son âme essentiellement aimante. Le récit que lord Londonderry, mort dernièrement ^ a laissé d'une audience ches l'Empereur doit trouver ici, k titre de preuve,, une place que l'époque plus éloignée ou le fait s'est passé semble devoir lui assurer à sa date respective. Le noble lord s'exprime ainsi :
tt L'Empereur me reçut dans sa magnifique enfilade d'appartements du palais d'hiver. Les immenses portes vitrées de glaces d'une seule pièce ouvrent une vue grandiose sur la Neva et sur les vastes places de la capitale; rien de ce qui tient au luxe et au confort n'a été épargné. L'Empereur portait son surtout militaire, et il vint à ma rencontre avec la plus grande bienveillance. Je remerciai Sa Majesté des nombreuses marques de £aveur que j'avais reçues d'elle, puis j'exprimai sans réserve mes sentiments d'admiration pour la marche merveilleusement rapide de son empire dans la voie de la civilisation, a Oui , c'est un bon pays, il faut lui rendre » cette justice, » fut la brève réponse de l'Empereur.
» Puis il se mit à me communiquer familièrement ses voes sur l'Angleterre , son gouvernement et sa position via^i-vis de la Russie. Sa Majesté parla ensuite d'une manière générale des affaires extérieures , et se tournant vers sa table, il me montra de la main un manuscrit assea volumineux en disant : a Vous voyez ici les der-
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s» nières pemées et les dernières instmctioM de mott 9 bien^aimé frère Alexandre , fondées sur les traités de B 1814 et de 1815* Je les ai toojoars devant les yeux ^ » ainsi qne vous pouvex vous en convaincre vonsHuéme, 9 et je m'y tiens attaché avec nne fidélité religieuse : V avec Tappoi du souverain Maître de toutes choses ^ 9 j'espère qne rien ne pourra m'en faire dévier. »
» Xt'Empereur prononça ces paroles d'une manière qui me oenvainquit profondément qu'il parlait avec sin* cérîlé. Puis, rompant de nouveau la conversation, il ajouta : « Mais parlons de votre pays et de vous-même. » Alors il s'exprima de la manière la plus affectueuse sur l'Angleterre, et dit que la Grande*Bre4agne et la Russie avaient été placées par la Providence dans une position géographique telle, qu'elles devaient toujours se comprendre et rester sur un pied d'amitié ; que pour lui il s'était toujours efforcé de faire tout ce qui était en sa puissance pour que cela eût lieu. « Vraiment, ajouta-t-il, n j'aime tant l'Angleterre , que lorsque les feuilles pu- » bliqnes et les radicaux m'insultent avec si peu de re- » tenue , j'ai souvent la plus grande envie de m'embar* 9 quer sur un bateau à vapeur et d'aller directement en 9 Angleterre me montrer au milieu des citoyens intelli* » gents et loyaux de la Grande-Bretagne, et leur prouver 9 combien c'est à tort qu'ils me haïssent. Mon vœu le 9 pins ardent est celui de conserver avec toutes les puis» 9 sances.des relations pacifiques et amicales. J'ai besoin 9 de repos intérieur et de temps pour m'occuper des 9 importantes mesures nécessaires à la consolidation 9 des différentes parties de mon vaste empire. »
Nons verrons avec quel scrupule religieux l'Empereur a été fidèle à ce plan de conduite jusqu'au jour oh son esprit, frappé d'aveuglement, fit une question européenne
d'une question d'amour-propre. Son cœur, fermé à toute crainte 9 était constamment ouvert à une idée généreuse, à une pensée d'amélioration générale ; d'une main il montrait à ses amis et à ses ennemis le rameau d'olivier comme un symbole des sentiments pacifiques qui germaient dans sa volonté souveraine, mais de l'autre, toujours armée et prête à la bataille, il présentait Tépée qui, en évitant la lutte , loi assurait le repos dont il avait besoin pour«ontinuer sûrement la grande œuvre de la civilisation de la Russie. Nous verrons comment il a oMiintenu et poursuivi jusqu'à son dernier jour le système gouvernemental qu'il avait conçu dès l'origine, et qui, mûri par le nombre des années , devint toujours de plus en plus net à ses yeux.
Des écrivains prévenus ou de mauvaise foi ont représenté l'empereur Nicolas comme l'ennemi juré des sciences et des belles-lettres. Ce reproche ne se trouve justifié que par la logique des passions mauvaises auxquelles les partis extrêmes ont recours pour pervertir l'opinion publique. L'indiiférence ou l'hostilité du czar en matière scientifique ou littéraire ne portaient que sur les demi-savants ou les demi-littérateurs qui, interprétant fort mal aux autres ce qu'ils ne concevaient qu'à un faux point de vue eux-mêmes , devenaient nécessairement les apôtres du mensonge ou de l'erreur. Ce n'était point l'idée que Nicolas redoutait, c'était l'abus de l'idée.... Autant il estimait la pensée vraie, autant il méprisait le rêve. Selon lui, les rêveurs en politique étaient les thaumaturges en médecine. Aussi, parodiant un jour avec esprit le mot fameux du grand Frédéric, qui pour punir son peuple aurait voulu lui imposer le sceptre d'un philosophe, il dit : a Pour punir le mien, je connais un moyen meilleur encore y j'abdiquerai en faveur d'un poëte. »
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Plus que tout autre il avait appris à connaître par luimême le senliment du beau, du bien, du juste, du bon et do vrai; non-seulemenl il l'appréciait, mais il savait au besoin le récompenser partout où il le rencontrait. Nous en trouvons une preuve admirable dans la lettre suivante qu'il écrivit le 6 juin 1826 à Karamsin, atteint à cinq aante-neuf ans d'une affection, de poitrine :
•t Nicolai Mikhadovitch, le dérangement de votre santé vous oblige à quitter^ pour un temps votre patrie et à cbercber des climats plus doux. C'est un plaisir pour moi de vous exprimer à ce sujet le vœu sincère que vous puissiez revenir bientôt au milieu de nous avec des forces noirrelles, afin de vous consacrer de nouveau à l'utilité et à l'honneur de notre patrie, ainsi qae vous l'arei ùtii jusqu'à présent. De même je me plais à vous témoigner au nom de feu l'Empereur, qui avait éprouvé votre attachement si noble, si désintéressé à sa personne, et pour mon propre compte, ainsi qu'au nom de la Russie, toute la «reconnaissance que. vous méritez comme citoyen et comme auteur.
1» L'empereur Alexandre vous avait dit : a Le peuple 9 rosse est digne de connaître son histoire. » Je vous dis, moi, que l'histoire que vous avez écrite est digne du peuple russe I
* Aujourd'hui je remplis une intention à laquelle mon Irère Alexandre n'a pas eu le temps de donner suite. Le papier ci-joint vous mettra au fait de ma volonté, qui n'est en ce qui me concerne qu'un acte de justice, mais que je regarde également comme une disposition conforme à un legs sacré de l'empereur Alexandre. Je désire que votre voyage vous soit favorable , et qu'il vous rende les forces dont vous avez besoin pour terminer l'œuvre principale de votre vie. v Nicolas. »
Par QD ookase jotol à ce rescrit et adressé au ministre des finances, l*Eoipereur accordait à Karamsin ime pension annuelle de vingt mille francs réversiUe snr sa femnie, et après elle sur sts enfants, de manière qme les fils en jouissent jusqu'à leur entrée au service et les filles jusqu'à l'époque de leur mariage.
Si ces témoignages de la bienveillanoe impériale ne |Mireni le sauver, elles adoucirent du moins les denières heures du célèbre historiographe, Karamsin mourut vingt jours après au palais de Tauride à la suite d^un aboès qui s'était formé dans sa poitrine. Pénétré de leconnaissance pour les bontés de l'Empereur et rassuré sur le sort de sa £unille, il mourut avec calme ei avec une pieuse résignation. On assure qu'à Pheure de son agonie le nom de Nicolas se trouva plus d'une ibis sur ses lèvres mêlé à celui de Dieu. Son dernier soupir £at un élan de reconnaissance et une prière pour le prince qui promettait un règne de bonheur à la Russie.
L'empereur Nicolas s'occupait à la fois de l'agriculture, de l'industrie, du commerce, du système d'édu* cation dans toutes ses branches, dans tout ce qui se reliait à un plan de réformes ratiimnelles et sageoMsit préparées. Artiste distingué lui-même, il aimait les arts et leur accordait la somme de protection qu'A croyait nécessaire pour développer ches son peuple le a^itiment 4tt beau sans porter préjudice au sentiment du posîtiC Parfait musicien, excellent dessinateur, charmant faalaisiste, il sacrifiait son goût aux œuvres plus sérieuses, car il aurait considéré comme un vol fiiit à son peuple les loisirs qu'il aurait dérobés aux labeurs de la puissance souveraine.
C'est à l'empereur Nicolas que rnniversilé de Eieff doit son existence, la société impériale russe de ;
CMAFlTaB SIXIEME. fil
pUe tes (MTOgrèa daas U soienee, et rdbtervatotre da
Saint-Péiersboarg les succès et les travaux importaoto qui en emt £ul Tuo (dbf phis betai «iiMrvatoirat du m»Q4e.
Ce n'ilaieiit pai seulMMut les bMKues savaaf^ et les choses Ittiéraires de soo pays que reospeeenr Niedas faonondt aîMi de aee syoïpaAies et favorisait de sa nui*» aifieeoce; son regard apprédataur^ portant plus loin, allait chercher an delà des frontières de eon empiro, pour les récompense, le gteie qot s'éleirait radieox dam rhumasiité, le talent asodeate 401 aireo mouia d'éelat n'eu ira^i pas nniiae «n aillon utile dans les ehamps d'un juste et sage progrès. A ses yeux, le génie, le talent, la vertu, pouvant servir à tous d'aiempln H d'euseigoemeat, n'envoient point de nationaltté disltne* tîve; car^ selon i«i, lo génie s^alInsMit & la poMée divine, essence et prtnoipo de toute verta, reine et mat^ tresse de toot Toniffers.
Plnsieurs ookases ayant pour objet d'aooélérer les jugements et de modifier los vices reconnus de ranioleniia jurîftpruAenoe, on oUendaot ritablisêensent de k légis^ lation Boovdle que ooaa avone laiasée en oonrs d -oxécn^ tion, pronveot la solHcitade oonotanie «t éclairée dn nouveau monarque ponr la réforme des abus et pour le bieii-é(rede ses peuples. Cette sollicîtude active avait déjà obfeoB d'iœoionses résultats, car il résnlte des rapports oficiels osposés dans ee moment sous nos yeux, que sor 2,850,000 procès pendants devant les tribunaux à l'épocpie de ravénement de l'Empereur, presque tous ont été vidés dans le courant de 1826, et que sur 127,000 individus mis on étal d'arrestation, il ne res* tait ijoo 4,900 détenus en janvier 1827. Nicolas en téaioigna aa satisfaction au ministre de la justice prince
Labanow-Rostowsky, par une lettre écrite de sa propre main.
Mais de toutes les affaires d'Etat aucune n'occupait et n'intéressait davantage la cour, la capitale et même les provinces, que celle de rinsurrection dont l'existence avait été révélée au peuple russe à la suite des mouvements du 26 décembre à Saint-Pétersbourg et du ] 5 Janvier du côté de Kieff. La commission d'enquéle nommée par l'Empereur, et chargée d'embrasser l'affaire dans son ensemble, de pénétrer jusqu'aux racines du mai, d'en constater les progrès et l'étendue , investie en outre de l'autorité nécessaire pour assurer le secret de ses opérations, avait fait arrêter comme prévenus ou citer comme témoins un nombre considérable d'individus à Saint-Pétersbourg, à Moscou, dans les provinces, en Pologne, et surtout dans les états-majors de l'armée. Enfin, après cinq mois de recherches, d'interrogatoires, de confrontations et de travaux , continués sans relâche avec un zèle infatigable , elle venait d'accomplir la tâche difficile qui lui avait été confiée. Elle résuma ses travaux dans un rapport volumineux, où les faits expliqués avec une grande netteté d'appréciation s'enchaînaient les uns aux autres sans se confondre , et laissaient une part égale à la justice et à la miséricorde. Évidemment les membres de la commission s'étaient inspirés de l'esprit de clémence émané de la volonté impériale.
Nicolas ne voulant rien livrer à trop de précipitation , voulut examiner lui-même ce rapport, qui ne contenait pas moins de cent trente-sept pages consciencieusement élaborées. Il reconnut deux espèces d'accusations parfaitement distinctes, et deux catégories de coupables, les uns de haute trahison, les autres d'un entraînement sans but déterminé, sans participation active à la révolte; mais,