CHAPITRE III
Conilnuatlon du Règne de FÉDOR.
Guerre et paix avec la Suè<le. — Correspondance avi.'c les Seigneurs de Lilhuanie. — InvasTon des Talares de Crimée. — Ambassade à ConsJantinople. — Indiscipline des Cosaques du Don. — Constructions de villes.
— Paix avec le Khan. — Secours donnés à TEnipereur.
— Illustre Ambassadeur d'Autriche. — Le Légat de Clément YllI à Moscou. — Amitié entre Fédor et le Schah Abbas. — Guerre contre le Schavkal. — Relations avec le Danemarck et l'Angleterre. — Lois de servitude pour les paysans cl les domestiques. — jSou- Aelle forteresse construite à Smolensk. — Incendiaires.
— La Cour de Moscou. — Cécité du tsar Siméon. — Évoques grecs à Moscou. — Destrnciion du couvent de Petchcrsk. — Paroles de Fédor à Godounoff. — Mort de Fédor. — Serment prêté à Irène. — Irène prend le voile. — (iodounoff est nommé Tsar.
Cuenectpaix La Russic pouvaït , à cclte époquc comme
avec la Suède. , , i • n -i > . i
par le passe, se gloniier de ses succès et de sa politique dans les affaires extérieures. Comp-
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tant sur la coopc-ralioii du Khan , Jean , roi de i^gi. Suède, avait rompu rarmistice qui lui avait ! été accordé par Fcdor , à la considération de Sigismond (i6o); et son général, Maurice Gripe , étant entré dans le pays de Novgorod , incendia plusieurs villages, aux environs de Jama et de Koporié. Nos Voïévodes , étonnés de cette attaque imprévue , lui envoyèrent un courrier pour lui demander s'il avait connaissance de 1 a cou ve n t i o n s i gnée à M osco u ? « Je ne « la connais pas, » répondit-il, et il continua à s'avancer jusqu'à cinquante verstes de Novgorod. Ayant appris que de nombreuses troupes Russes l'attendaient devant cette ville, il ne voulut pas combattre et retourna sur ses pas; mais après avoir presque perdu son armée qui avait été détruite par le froid et les maladies. Pendant l'été de iSgi, lorsque le Khan marchait sur Moscou , les Suédois parurent de nouveau près de Gdoff, battirent un de nos détacliemens et firent prisoiMiicr le voYévode prince Vladimir Dolgorouky (iGi) ; d'autres détacliemens de leurs troupes pénétrèrent , de la Caïanie , à travers les déserts et les forets, dans la Russie septentrionale, et
s'cmparèrcnl du i'orl Sounisky, sur la inor - Blanche , coniplaiil éj^aienieut se rendre maîtres de tous ses ports. Mais cet imporlant projet, de nous priver des avantages du commerce maritime, deniandait des efiorts impossibles à la faiblesse de la Suède. Le Tsar y envoya de Moscou les deux princes , André et Grégoire Volkonsky , avec des compagnies de Streletz ; le premier occupa le couvent de Solovetsk, menacé par l'ennemi ; le second détruisit tous les Suédois qui se trouvaient à Soumsky et prit quelques canons (162). Ayant appris que les brigands de la Caïanie avaient incendié , dans la nuit même de Noël , le couvent de Kola ou de Pelchensk, après avoir cruellement massacré cinquante moines el soixante cinq serviteurs du couvent, le prince Grégoire Volkonsky s'en vengea par le ravage de la Caïanie, et revint au couvent de Soloveîsk avec un riche butin. Ces hostilités manquèrent d'amener une rupture avec la Lilhuanie, Sigismond s'étant refusé pendant longtemps à coniirmer la trêve conclue à Moscou, sans un engagement de notre pari de ne point inquiéter la Suède. On lassait la patience des
ambassadeurs de IVdor , SoUikoff cl Tatislchen(iG3), par 1<!S relards qu'on leur laisait éprouver dans leur voyage à Varsovie ; on les irrilaitpardes insultes; on les privaitde loules les commodilés de la vie, même du nécessaire, au point que, dans leur indignation, ils offrirent au lieu d'argent, aux fonctionnaires du Roi, cinquante vases précieux, pour obtenir de la nourriture pour leurs serviteurs qui mouraient de faim. A quelque temps de là, Sigismond, ayant appris que le Khan s'était enfui de Russie , coniirma la convention de Moscou , mais en obligeant nos Ambassadeurs à y ajouter une nouvelle clause , qui défendait au Tsar et à la Lithuanie de songer à la conquête de Narva , pendant fespacc de douze ans. Ce fut en baisant la Croix qu'il dit à Solti-' kolf: « Nous serons en paix avec le Tsar jus- » qu'à sa première attaque contre la Suède , i) carie fils doit prendre le parti de son père ». Celte menace ne sauva pourtant pas les possessions Suédoises de leur ruine.
Pendant l'hiver de 1092, le Tsar envoya les i5,j2,i5f,5. Yoïévodes les plus illustres, le prince Mslislalsky et Troubetskoï, deux Godounoff , Ivan
1692— i5(j6. et Etienne , le, priiiee iVogoikoiT et Boodan- Belsky, en FinlajKle où ils incendièrent plusieurs villes et villages et firent (iuel([ues milliers de prisonniers (164). Les Suédois n'osèrent pas livrer bataille et se tinrent enfermés à Yibourg et à Abo , (]ont les Russes ne s'approchèrent pas, se contentant de les avoir entourés de cendres et de ruines. A la Ihi d'avril, les Voïévodes ayant terminé cette campagne , revinrent à iSIoscou se plaindre les uns des autres. Le prince Fédor Troubelskoï accusait les Godounoff, et ceux-ci l'accusaient luimême de peu de zèle pour le service du Tsar.^ Le Monarque leur témoigna à ton s son mécontentement de leurs divisions dangereuses pour la patrie , et leur ordonna de garder les arrêts dans leurs maisons, depuis la semaine des Rameaux jusqu'à celle de Pâques. Le Régent voulait , par cette légère disgrâce, passer pour juste et prouver qu'il n'épargnait pas même sesparcns , lorsqu'il s'agissait du bien de l'Etat.
A T'époque même où nous ravagions sans opposition la Finlande, setrouvaitàStokliolm un ambassadeur du Khan de Crimée , le
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Tcherkosse Anloliie, qui demandait de For , à la Suède, pour payer l'invasion de Kazi- Gliiréï en Kussie. « L'or est prêt pour le vain- » queur , répondit le roi Jean , Le Khan a vu » Moscou , mais n'a pas sauvé notre pays du » glaive des Piusses([G5) ». Voyant que Sigisniond même ne pouvait être un défenseur puissant pour la Suède, Jean, dans les derniers momens de sa vie , désirait sincèrement la paix avec la Ptussie. Il envoya , au mois d'août 1592, le maréchal Flémingue , le général Boyé et d'autres dignitaires , sur les hords de laPlussa, où ils conclurent avec Michel Soltikoff , lieutenant de Sousdal , et déjà au nom du nouveau souverain de la Suède (16G), une trêve de deux ans. Jean était mort le 25 novembre, et son hls Sigismond lui avait succédé, réunissant ainsi sous son sceptre les forces de deux puissances ennemies de la Russie. Cet événement causa une grande joie à Varsovie et à Stokholm; il inquiéta Moscou , mais pour peu de temps. Il se présenta des circonstances inattendues et plus favorables à la Russie que dangereuses pour elle; car l'avéïicmentde Sigismond au trône de Suède, au T03IE X. I 5
li-io iiisruiBE
lieu crime éiroUe liaison , lil iiailre une haine niuluelle entre les diiu\ Royaumes. Plein de déiérence pour les seigneurs de Pologne et de Lilhuanie , Sigismond voulut traiter la Suède en état despotique, y rétablir la religion latine, et rendre TEsthonie à la Pologne ; s'apercevant d'un niéeontentenienl général et d'une opposition acùve, il prit presque la fuite de Sloklîolni , pour se rendre à Varsovie , en laissant le pouvoir suprême entre les mains du Sénat. La Suède, dans ces tristes conjonctures, au milieu de ces troubles et de ces divisions , ne pouvait songer à faire la guerre à la Piussie. Elle chercha à conclure une paix solide et perp<îtuelle avec elle, et consentit, pour complaire au Tsar, a ce que ses ambassadeurs Sten-Banner, Horn et Boyé , se réunissent à ceux de Moscou, le prince Tourenin et Pouchkin , sur le territoire Pi usse , à Tiavsin, près d'Ivangorod (167); mais les Suédois rassemblèrent des troupes à Yibourg et à ÎSarva , pour donner plus de poids à leurs demandes ou à leurs refus. L'armée Russe , beaucoup plus nond^reusc, s'étendait depuis Novgorod jusqu'aux frontières de l'Esthonie et de la
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firilande, attendant, en repos cl dans l'inaclion , le résultat des négociations. Des deux côtés, on exigea, j)our la forme, nous, l'Esthonie, les Suédois, Ivangorod , Jama, Konorié, Orechek , Ladoga , Gdoff , ou de l'argent pour les frais d'une longue guerre ; mais , dans le fait , la Suède ne voulait que la paix sans aucune concession de sa part; et la Russie voulait de plus la Carélie. Les Ambassadeurs des deux puissances se plaignirent de leur mutuelle obstination; Irrités les uns contre les autres , ils se séparèrent , mais pour se réunir de nouveau. Enfin , on signa, le 18 mai iSgS, la convention suivante :
« I. Il y aura une paix j)erpéluelle entre la » Suède et la Russie..
» 2. La première possédera Narva , Ptevel » et toute FEsthonie , en cédant Kcxholrn à la » Russie.
» 3. Celle-ci n'accordera pas de secours )> aux eimemis de la Suède ; ni la Suède à T> ceux de la Russie , soit en argent , soit en « hommes.
» 4- ^n délivrera les prisonniers sans ran- » con et sans échange.
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» 5. Los Lapons de rOsterbolhnie et de » Waranga, paieront leurs tributs à la Suède;- » et ceux de TEst (de Kola et voisins des eon- >> trées de la Dvina ) , à la IVussie.
» 6. Les Suédois jouiront de la .liberté de » eomnieree à Moscou, Novgorod, Pskofïet » autres lieux ; les Russes jouiront des mêmes j) avantages en Suède.
« 7. On se prêtera des secours mutuels en » cas de naufrages et d'autres calaniilés.
>) 8. Les ambassadeurs de Moscou pour- » ront librement traverser la Suède , en se » rendant auprès de l'Empereur, du Pape, » du roi d'Espagne et d'autres grands souve- » rains de l'Europe , de même que les ambas- » sadeurs de ces puissances lorsqu'ils se ren- 5) dront à Moscou. Les ncgoclans, les militaii-> res, les médecins , les artistes et les artisans » jouiront des mêmes avantages (168).
Cette paix contenta Tune et l'autre puissance. Elle délivrait les Suédois d'une guerre ruineuse , consolidait les possessions de TEsihonie et de îNarva , et rendait à la Russie sou ancienne possession de Novgorod, où nos frères et nos églises gémissaient sous l'empire
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(le conqiK'rans étrangers. Fédor, en envoyant (les Voïévodes à Kexiiolm , lit partir avec eux lin évèqiie , afin d'y pnriCier Torlhodoxie des traces d'une au're religion.
Quoique Sten-Banner, liorn et Boyé traitassent encore avec nousau nom de Sigismond, celui-ci prenait peu de part à ces négociations; ne s'occupant que faiblement de la Suède rebelle , il était plongé dans une espèce de létbargie morale, et communiquait rarement ^..j^cTa^^Tr^ avec Moscou, même pour les affaires de U- LÉnic/' thuanie (169). INotre Conseil n'en agissait qu'avec plus de ruse avecles plénipotentiaires. Cherchant à inspirer aux seigneurs Polonais de la méfiance envers un roi indolent , et leiir faisant remarquer avec élonnement que Sigismond mettait dans son titre le nom de la Suède avant celui de la Pologne , ils leur demandèrent , « Si c'était de leur aveu qu'il » abaissait ainsi la couronne des Jagellons au » dessous de celle des Goths , si nouvelle et » si nulle? Car il n'y avait pas long-temps » que les Suédois étaient encore sujets du Da- » nemarck , et qu'au lieu de Souverains , ils » n'avaient que des Régents dont toutes les
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» relations so bornaient à celles qu'ils cntre- « tenaient avec les commandans de Novgo- » rod ». Mais les orgueilleux seigneurs Polonais, encore ulcérés de la iierté altière de Bathori , chérissaient le débonnaire Sigisniond , et vantaient le bonheur qu'il avait eu de remporter une victoire sur le Khan de Crimée. Us espéraient s'emparer sans guerre de TEsthonie, après avoir obtenu de la Russie une trêve dont elle était également contente.
Affaibli par la malheureuse campagne de Russie , le Khan n'en continuait pas moins d'agir oîfensivement envers les puissances ( hréiiennes ses voisines , et d'y chercher du butin. Cette conduite avait pour principal but de ne point encourir le mépris de ses Princes avides , et de conserver un pouvoir que la colère d'Amurat lui aurait infailliblement enlevé ; car le Sultan lui avait fait les plus cruels reproches sur sa fuite pusillanime de Russie , et dont la honte rejaillissait sur les drapeaux Ottomans (170). Pour endormir Fédor, Kazi- Ghiréï lui écrivit, en l'engageant à renouer leurs anciens rapporis d'amitié ; il s'excusait sur sa facilité à croire des rapports d'hommes
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,mt'chi.ns qui vDiilaicnt les brouillvT. L'rn- Toyé de Crinu'e apprit coufidcnlit'llcnicnt au lic-genl , (jue le Khan , connaissant Tinîtenlion du Sultan de donner un autre maître à la Tauride, était décidé à abandonner les Turcs , à se réunir de ton le son àme au Tsar , à faire sortir tous ses camps de la presqu'ile , à dévaster la Crimée , à fonder j)Our luimême un nouvel état et une forteresse , sur les bords du Dnié})er auprès du passage de Kochkin , afin de servir à la Russie de barrière insurmontable et (Tépouvantail contre les Ottomans(i 7 1). Kazi-Ghiréi demandait seulement que Fédor lui donnât de Targent pour la construction de cette forteresse, et que pour preuve de son amitié, et comme arrhes des imporTans services qu'il rendrait à l'avenir , le Khan s'engageait à aller de nouveau ravager 'a Lilhuanie. 11 nous trompait comme a son ordinaire; mais nous n'étions pas ses dupes. INous envoyâmes un courrier en Tauride, en lui répondant que nous oublierions tous ses outrages, s'il voulait être franc dans sa réconcilhtion avec nous; ({ue l'amitié du grand Moiarque chrétien était , même pour vin mu-
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sulman, piéférnble au joLi<^ Olluinan; que, quoique nous ne fussions point en guerre avec la Lithuanie, nous ne lui en voudrions pas des ravages qu'il commettrait dans ce pays qui élait son ennemi ; cet acte de duplicité étant de Ceux permis en politique. Mais Tenvoyé n'était point encore parvenu en Tau ride, TÎt^i^ dcCri- i<^^>rsqu'il apprit que les tsarévitchcs, Kalga-Feti- ™^^- Gliiréï et iSouradi n Bakhta , avaient déjà porté
le fer et la flamme dans les pays de Rézan, Caciiir et Toula. Le Piègent ayant négligé de pourvoir à leur défense , ils devinrent la proie de leur vengeance et de leur cupidité. Cependant ils ne songèrent point à marcher contre Moscou ; ils retournèrent sur leurs pas , mais après avoir réduit en cendres les villages et fait prisonniers un grand nombre de noble? avec leurs femmes et leurs enfans. Ce défaut de prévoyance de la Russie lui valut les sarcasmes du Khan , qui dit, avec un air d'étonnement, à un des envoyés de Fédor : « Qu'est « devenue l'armée moscovite ?.... Nos Tsaré- » vitches et nos Princes n'ont tiré , ni lears j' sabres de leurs fourreaux, ni leurs flèches M de leurs carquois ; ils chassaient devant
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« eux à coups (le louet des milliers de pri- » soniiiers , landis que vos braves Yoïévodes » se cacliaieiil (Ions les lorèls ». Le Khan, revêtit cet olliciec Russe d'un habit dor, lui ordonna d'ai-surer Fedor que les Tsarévitches avaient agi sans son ordre, et qu'il ne dépendait que de nous d'acheter la paix avec la Tau ride, par de Targent et des fourrures précieuses.
GeJte paix était toujours Tobjet des désirs Ambass.icJe de redor, aussi se decida-t-a alors a renouve- nopie. 1er ses relations avec le Sultan. Il envoya à Constantinople , par Kafa, le gentilhomme TSasIchokin, demander à Amu rat qu'il défendit au Khan, aux Azoviens et aux Bielgorodiens (172) , de ravager la Pmssie , par reconnaissance pour nos bonnes dispositions envers lui : « Car , écrivait le Tsar au Sultan , et Goj) dounoff au grand Visir, nous n'écoutons » pas l'Empereur , le roi d'Espagne , celui de » Lithuanie , le Pape et le Schah qui nous » conjurent de nous joindre à eux pour nous » armer contre le chef des Musulmans ». Le Yisir, après beaucoup de politesses, dit à l'envoyé. « Le Tsar nous offre son amitié :