TOME VIII
fendue. Aussitôt qu'il s'en fut rendu maître , le khan la détruisit de fond en comble , ehimena en Crimée une partie de sa population et se considéra comme souverain légitime des Nogaïs , issuç de même race que lui. C'est dans ce sens qu'il écrivait à Jean , disant que les Kabardiniens et les Kaïtaks montagnards lui payaient un tribut:
glorieux dé sa puissance il s'exprimait ainsi: (( Maintenant que te voilà parvenu à l^âge de )> raison, il faut déclarer franchement ce que » tu desires. Veux-tu mon amitié ou du sang?
)). Si le premier parti te semble préférable y ne va » pas m^ envoyer des bagatelles, mais bien des n présens considérables, ainsi que fait le roi » qui, chaque année , me donne quinze mille )) ducats. Si tu te décides d la guerre. Je suis » prêt d marcher' sur Moscou, et bientôt ton » pays sera foulé sous les pieds de mes chê^ » vaux. » Le tzar savait que des présens ne suffiraient pas pour faire abandonner à Sahib- Ghîreï la cause des Razanaîs, et que la guerre contre le tzar Safa-Gbireï devait nécessairement entraîner une rupture ouverte avec la Crimée; les menaces du khan ne lui inspirèrent donc qu'un profond mépris. Ayant appris que l'ambassadeur envoyé par Sabib se faisait servir dans son pays par des marchands moscovites qu'il* traitait en*
DE RUSSIE. gg
esclave^ > et qu^on avait insulté un de nos cour- '^^s^ riers en Tauride, il fit arrêter cet envoyé. Enfin la Russie avait le sentiment de ses forces , et tout annonçait que bientôt elle soumettrait à son pouvoir toute la descendance de Bâti.
Ce fut alors (en niars i549) ^"^ Kazan perdit Mortdtt son tzar. Safa-Ghireï, dans l'état d'ivresse, se tua Ka»». par accident dans son propre palais ; il laissait après lui un fils âgé de deux ans, nommé Outemit-Ghireï , dont la mèçe , qu'il préférait à toutes ses autres femmes , était la belle Siouyounbeka , fille de Youssouf , prince des Nogaïs. Les grands placèrent à la vérité Outemit-Cliireï sur le trône, mais ils voulaient un autre souverain capable de régner, et désiraient que le khan de Tauride leur donnât ^on fils pour les défendre contre la Russie ; cependant ils envoyèrent à Moscou un courrier chargé d'une lettre dans laquelle le jeune prince demandait la paix. Jean répondit ^^^^"^ que Ton ne traiterait de la paix qu'avec des ainbassadeur^, et se hâtant de profiter de l'anarchie qui régnait à Kazan, il ordonna de rassembler les troupes. Le corps principal devait se former à Soudzal, l'avant-garde à Mourom, l'arrièregarde à Yourief , l'ailé droite à Kostroma , et la gauche à Yaroslavle. Le 24 novembre le souverain quitta lui-même sa capitale et se rendit à
xan.
lOO HISTOIRE
Vladimir , où il reçut la bénédiction du métropolitain qui exhorta les yoïévodes à servir la patrie et le tzar avec des sentimens d'amour et de concorde, à renoncer à toute espèce d^Orgueil ainsi qu'aux disputes de rangs , bien moins funestes en temps de paix que pendant la guerre, OÙ elles peuvent avoir des suites dangeureuseà et criminelles.
Le prince Vladimir resta à Moscou à la tête du gouvernement et Jean emmena avec lui sou frère cadet Youri , le tzar Schîg-Alei et les transfuges kazanais les plus distingués. La rigueur de l'hiver était excessive , et dans la marche beau*> coup de soldats, saisis par le froid ^ tombaient morts sur le chemin. Le monarque endurait tout: il encourageait les troupes, bravant les frimats , oubliant les douceurs de la cour et les caresses d'une épouse chérie. Les différens corps se réunirent à Nijni-Novgorod , et le 14 février l'armée arriva sous les murs de Kazan. Jean était avec les gentilshommes dans l'île de Kaban ; Schig- Alei et le prince Dmitri Belzky , avec le principal corps , dans les plaines d'Arsk ; le reste de l'armée en deçà de la Kazanka ; enfin l'artillerie à l'embouchure de la Boulaka et du lac Paganoï. Aussitôt que l'on eût préparé des gabions, on ordonna l'assaut* Jamais jusqu'alors
DE RUSSIK« lOI
les souverains russes n^ayaiçot paru sous les murs de cette capitale séditieuse , et leurs voïévodes seuls étaient charge's de punir ses perfides habi-tans ; mais cette fois elle était attaquée par un monarque jeune , intrépide , chéri de l'armée, qui voyait tout par lui-même , dirige^iit les opérations du siège , dont les paroles et le courage appelaient ses guerriers à la gloire et à une victoire facile. D'un aiutre côté le tzar de Kazan était encore au berceau ; les seigneurs les plus distingués avaient péri dans les émeutes ou bien étaient passés du côté des Russes ; ceux-ci entouraient Jean et, par le moyen de leurs amis secrets, ils disposaient leurs compatriotes à se soumettre à un prince magnanime. Soixante mille Russes se précipitaient contre une forteresse en bois j les bouches à feu tonnaient de toutes parts et reiwersaîent ses murailles; en un mot Kazan allait succomber. . , Mais sa dernière heure n'était point encore arrivée ! le combat dura une journée entière et les Russes tuèrent beaucoup de monde dans la ville , entre autres Tchelbak , prince d^ Crimée , fils d'une des femmes de Safa-Ghireï ; cependant malgi^é l'opiniâtreté des assaillans , ils ne réussirent pas à s'emparer de la forteresse. Le lendemain il survint un dégel accompagné d'une forte pluie qui fit cesser le feu de Vartil^
lerîe ; la glace €(ui couvrait les rivières se brisa tout à coup ; les chemins devinrent impratii55o. cables , et l'arme'e ne pouvant recevoir aucuns a5 férricr. transports, Commença à craindre la famine. Il fallut céder à la nécessite et ordonner une retraite qui se fît avec les plus grandes difficultés. Le tzar ayant fait prendre les devaus au grand corps d'armée et aux gros équipages , marchait immédiatement après à la tête de la cavalerie légère , afin de sauver Tartillerie et de soutenir les attaques des Tatars ; il témoigna beaucoup de fer- / meté , ne se découragea pas un instant , e\ tout entier à l'idée de réduire un jour ces ennemis dangereux par leur implacable haine contre la Russie , il observa avec soin toutes les positions. d'une **^o- -^™vé *près de l'embouchure de la Sviaga , il îa^Tons-' rcn^arqua une haute montagne, appelée la mon- Sane m)u- ^^ff^^ Tondc , et s'étant fait accompagner de tcretse^*^*^" Schig-Alci, des scigneurs kazanais et de quelques boyards, ilgravit jusqu'à son sommet. •• De cette hauteur la vue s'étendait sur une perspective de la plus vaste étendue du côté de Kazan, de Viatk», de Nijni et des déserts du gouvernement actuel de Simbirsk. Enchanté de la beauté de cette situation^ Jean adressa ces paroles à ceux qui l'entouraient : « // s'élèvera ici une ville chrétienne £ » nous resserrerons Kazan f et Dieu nous livrera
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» cette capitale. » L'heureuse idée du prince reçut une approbation générale ; Schig-Alei , ainsi que ] es seigneurs tatars^ lui firent le tableau de la richesse /et de la fertilité des pays environnans , et le tzar , livré à l'espoir de succès à venir, partit pour Moscou où il se présenta d'un air riant et satisfait.
Mais une entreprise manquée est une faute ^^^ *»«*»•• grave aux yeux du peuple : si l'on excusait la jeunesse du tzsar, les reproches contre le général en chef n'en devenaient que plus vifs. Le nom de Belzky , disaient les russes , est comme un pré^ sage de malheur dans les campagnes contre Kazan; on donnait à entendre que y dans leurs incursions en Russie , les kazanais avaient épar* gné les domaines dé ce boyard comme, pour le récompenser de son peu d'énergie o\i même de sa trahison. Il mourut la même année et ne peut être considéré comme traître, ni comme un grand capitaine ou un ambitieux : car s'il avait eu ce dernier défaut, les Schouisky n'auraient pas souffert qu'il occupât la prepiière place dans le con* seil, après avoir renversé son frère Jean , digne , par ses grandes qualités , de transmettre son nom à la postérité.
Le pnonarque et l'armée avaient eu a peine le temps de prendre quelque repos , que la nouvelle
d'une prochaîne invasion de Sahib-Ghireî se répandit à Moscou : aussitôt tous les corps se mirent en mouvement pour se porter sur les frontières et furent inspectés par Jean lui-même à Kolomna et à Rézan; quelques mois après ils rentrèrent dans leurs cantonnemens , l'automne étant fort avancé et l'ennemi n'ayant paru nulle part. Mais^ Incursion pendant l'hiver, d^autres brigands se présengaïs. • tèrent à la place de Sahib : les mour:$as nogaïs, arrivés à M etchera et à Staroï-Rézan , furent bat-» tus sur tous les points par nos voïévodes , qui les chassèrent jusques aux portes de Chatz^ et firent sur eux un grand nombre de prisonniers, parmi lesquels se trouvait le mourza Telîak : le froid ^détruisit le reste de ses troupes, dont il se sauva à peine cinquante hommes. En téhioignage de sa-» tisfaction , le tzar donna aux voïévodes un festiû splendide dans le palais du quai , et assigna aux enfans-boyards des appointemens considérables. i55i. Les Kazanais espérant abuser encore de la bonne foi de Jean, lui firent demander la paix. Leurs sollicitations étaient appuyées par Youssouf, prince des Nogaïs, beau-père de Safa-Ghi-reï , tellement renommé par son esprit et S2^ puissance, que le sultan lui adressait des let-t très très - flatteuses , où il lui donnait le titre: pompeux àe prince dea princes. Youssouf dési^
rait que Schig- Aleî épousât sa fille, veuve de Safa, ce qui s'accordait avec la volonté de Jean et le désir des Kazanais ; il représentait au tzar la vanité des grandeurs de ce monde , citant à ce sujet des passages tirés de l' Alcoran et de FEvangile ; il suppliait le monarque russe de ne pas répandre le sang humain , de devenir son ami ; il accusait son gendre de perfidie et de cruauté, blâmait également Fesprit séditieux des principaux seigneurs de Kazan ; mais il prenait le parti de sa fille et de son petit-fils. Jean répondit qu'il ferait connaître ses intentions , si les Kazanais envoyaient a Moscou.cinq ou six ambassadeurs pris parmi les personnes les plus distinguées ; et sans perdre de temps , à la suite de plusieurs conférences avec les boyards du conseil et les Kazanais bannis, il fît partir Schig- Alei avec cinq cents Kazanais de marque etune puissante armée , pour se rendre à l'embouchure de la Sviaga , où ils avaient l'ordre ?^"^j^' de construire la ville projetée par le tzar. Les Sviag;», matériaux nécessaires à la construction des palissades et d'une église , furent coupés dans les forêts d'Ouglîtz et transportés par le Volga jusqu'au lieu de leur destination. L'armée moscovite était commandée par, le prince Youri Boulgakof , Si- >méon Mikoulinsky , l'intendant Yourief, Jean Féodorof, les boyards Morozof et Kbabarof,
les princes Paletzky et Nagéief. Le prince Khîlkof sortît de Metchera , Pierre Obolensky de Nijni-Novgorod, et Zlouzin de Viatka, à la tête des Strëlîtz et des Cosaques. On enleva à Teunemi tous les bacs établis sur le Volga et la Kama^ afin d'intercepter la communication avec l'autre rive. Le i6 mai^ au soleil couchant^ le prince Obolensky déploya le premier le drapeau russe sur la montagne ronde , et y fit réciter les prières du soir. Le i8^ au point du jour , il tomba inopinément sur les faubourgs de Kazan , extermina un millier d'ennemis, plus de cent mourzas^ princes et habitans considérables encore endormis , et délivra un grand nombre de prisonniers russes ; ensuite il revint attendre la grande armée à l'embouchure de la Sviaga. Elle arriva le 24 mai sur des bateaux de transport , et célébra , par mille acclamations de joie^ son arrivée dans un pays qui allait devenir une nouvelle Russie : les troupes débarquèrent avj^c solennité , tandis que le corps d'Obolensky, sous les armes, étalait ses trophées. Une épaisse forêt couvrait encore la montagne jusqu'à son sommet; mais bientôt les soldats ayant quitté leurs armes pour s'armer de haches, mirent, en quelques heures, ses flancs a découvert. Après avoir désigné l'emplacement et mesuré le terrein^ on fit le tour de l'enceinte
avec la sainte croix et on l'aspergea d'eau bénite : i55i. on éleva ensuite les palissades^ on construisit l'église qui fut dédiée à la sainte Vierge e t^ à S. Serge , et au bout d'un mois^ la ville de Sviaga était entièrement bâtie. Les hàbitans des environs éprouvèrent un violent effroi à la vue de ces remparts qui dominaient et semblaient menacer la vieille Kazan; ils supplièrent Schig-Alei de les prendre sous sa protection et de les faire recevoir comme sujets de Jean. Les hàbitans de la contrée monta- Soumis-
■' ^ sîon des.
gneuse , c'est-à-dire , les Tchouvaches, les Mord- «*ontaviens, les Tchérémisses idolâtres , descendans des Finlandais, et qui, subjugujés jadis par les Tatars , ne leur étaient attachés ni par la croyance ni par le langage, envayèrent les plus considérables d'entre eux à Moscou , pour jurer fidélité à la Russie . Le tzar lem- fit délivrer un diplôme piuni d'un cachet d'or , et ils furent incorporés à la nouvelle ville de Sviaga, avec une exemption d'impôts pour trois années. Pour éprouver leur zèle , il leur ordonna de faire la guerre à Kazan, et comme ils n'osaient pas désobéir, ils se rassemblèrent ei> assez grand nombre : transportés sur des bateaux russes du côté des prairies , ils soutinrent uîi combat contre les Kazanais au milieu de la plaine d'Arsk; ils furent mis en fuite par le feu de l'artillerie ennemie ; mais s'ils ne firent pas preuve de
bravoure , ils donnèrent au moins un témoignage de leur fidélité. Pendant tout le courant de Tété, leurs princes, leurs mourzas^ leurs anciens ne cessèrent de visiter Moscou ; invités à manger au PsJaisJ^ils recevaieat^ en présent, des pelisses, des étoffes, des armes ^^ des chevaux et de l'argent ^ louaient la bonté du tzar et se glorifiaient de leur nouvelle patrie. Le monarque répandait Tor et Targent à pleines mains , ne ménageant pas le trésor lorsqu'il s'agissait de l'exécution de ses vastes projets. Satisfait des succès des voïévodes ^ il envoya à Schig-Alei un grand nombre de médailles d'or, pour être distribuées à Tarmée. A Tk"°' Cependant la terreur et la confusion régnaient à Kazan y dont la garnison se montait , tout au plus, à vingt mille guerriers. Ses propres habitans la trahissaient, et les princes, les mourzas se rendaient secrètement auprès de Schig-Aleî , tandis que les Russes dévastaient les villages les plus voî-* sîns et interceptaient les communications avec cette ville. Leurs détachemens occupaient toutes les positions depuis l'embouchure de la Soura jusqu'à la Kama et la Viatka. Le trône de Kazau ét^it occupé par un enfant encore privé de l'organe de la parole , incapable de sentir le danger de sa position; la tzarine douairière pleurait sur le sort de sou £Qs; ou passait sa vie dans les plaisirs avcQ
IiUtS.
Kotchaky son amant, houlaiTtaurien que le peuple issi. détestait : enfin la discorde régnait entre les citoyens, et les grands se faisaient de mutuels reproches. Les premiers dignitaires de FÉtat désiraient se soumettre à Jean, mais les Tauriens témoignaient Fhorreur que leur inspirait une telle pusillanimité ; ils attendaient des troupes de Tauride , d'Astrakhan et des campemens Nogaïs, et l'orgueilleux Kotchak , frappant sur son sabre , pro* mettait la victoire à la tzarine : on assure que son projet était de l'épouser y d'ôter la vie à son fils et de prendre ensuite possession du trône. Mais une sédition ayant éclaté àKazan, les Tauriens voyant le peuple disposé à les livrer aux voïévodes moscovites, prirent la fuite au nombre de trois cents, princes ou dignitaires : cependant ils ne purent "^parvenir à s'échapper, car ils rencontraient des détachemens russes sur tous les points , et ils trouvèrent la mort sur les rives de la Viatka; Kotchak et quarante-cinq de ses compatriotes de distinction furent faits prisonniers et mis à mort à Moscou .
Alors les Kazanais se hâtèrent de conclure une xrëve trêve avec les voïévodes et envoyèrent des ambassadeurs à Jean : ils le suppliaient de leur rendre Schig-Alei pour souverain, s'engageantà remettre entre ses mains le jeune Outemit-Ghirei^ la tzarine
conclue 9,yeç eux.
IIO JÏISTOIRË ^
sa mère , ainsi que les femmes et les en fans que les Tauriens leur avaient abandonnes ; ils offraient aussi de rendre la liberté à tous les prisonniers russes. Jean accepta leurs propositions, se rappelant l'adroite politique de son aïeul , qui consistait surtout à ne point réduire un ennemi au . désespoir ; à affaiblir ses forces et à le détruire lentement , mais d'une manière sûre ; à éviter , autant que possible , de se trouver sous la dépendr.nce des événemens; à ménager les hommes ; enfin , à justifier les malheurs de la guerre par son impérieuse nécessité. Tout en observant les règles de la modération , l'aïeul de Jean avait encore pour principe , de conserver ce que Von avait pris. Le tzar envoya Adachef auprès des voïévodes, pour surveiller l'exécution des, articles de , la paix et faire reconnaître Schîg-Alei en qualité de tzar de Kazan ; mais il ordonna en même temps de ne le mettre en possession que du pays plat , et d'enclaver la partie montagneuse dans le terri-
- tôire de Sviaga. Cette manière de partager les possessions de Kazan , causa un vif chagrin au peuple ainsi qu'à Schig-Alei lui-même. « Sous » quels auspices va commencer mon règne?
» disait-il ; puis-je prétendre à V amour de mes » sujets y en cédant à la Russie une partie » aussi considérable de leurs terres ? » On lui
dit , pour toute réponse , que telle ëtatt la vo- i55i. lonté de Jean. Ce fut en -vain, que les Kazanais cherchèrent à employer la ruse , a éluder les conditions , et crurent pouvoir se dispenser de remettre à la disposition des Russes la tzarine et les prisonniers. Les voïévod^ leur dirent avec fermeté : « Si vous n* exécutez pas pos engagemens , « vous verrez notre monarque marcher contre » vous au commencement de V automne ^ le fer » et la flamme à la main pour détruire les par^ » jures. » Les Kazanais, reconnaissant l'obligation de se soumettre , avertirent Schig-Alei du départ de la tzarine et de son fils pour se rendre à Sviaga. ^ >
tzarine
La douleur de Siouyounbeka fut partagée par ^^? ^ tous les habltans de Kazan , lorsqu'ils apprirent i>«^aque cette infortunée tzarine allait être livrée, comme prisonnière , au souverain moscovite.
Loin d'adresser aucun reproche aux seigneurs ou aux citoyens, elle n'accusait que le sort. Désespérée et baignée de larmes , elle se jeta sur le tombeau d'un époux dont elle enviait le repos. Le peuple gardait un morne silence. Les grands tachaient de la consoler par l'assurance que Jean était un souverain magnanime , que beaucoup de princes musulmans étaient à son service, qu'enfin il lui choisirait parmi eux un époux digne
d'elle et lui assignerait des domaines. Tout le peuple l'accompagna jusqu'à la Kazanka^ où une barque richement décorée l'attendait. EUeavan'»» çait lentement placée sur un char ; le précepteur de son fils portait ce jeune prince dans ses bras. Pàle^ afTaiblie^ elle eut J^eaucoup de peine à descendre jusqu'au port, %t lorsqu'elle fut sur la barque elle ^lua le peuple d'un air attendri. Aussitôt les Kazanais tombant la face contre terre ^ laissèrent éclater leurs sanglots , et souhaitèrent à leur souveraine toutes sortes de prospérités. Le prince Obolensky la reçut sur les bords du Volga j la complimenta au nom du tzar , et la conduisit par eau , avec son fils et les familles des seigneurs Tauriens y jusqu'à Moscou.
La première condition de la paix se trouvant ainsi exécutée , les voïévodes exigèrent la délivrance des prisonniers , et le serment de fidélité a la Russie de la part de tous les Kazanais. Le jour ayant été fixé par eux, ils s'approchèrent de Kazan , occupant tout le teri'einqui s'étend depuis le Volga jusqu'au champ du tzar. Alei envoya ses dignitaires dans la ville afin de préparer le palais, et passa la nuit dans sa tente. Le lendemain matin , tous les officiers et les citoyens se rassem-blèrent dans la prairie , où ^ après avoir entendu
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la formule du sermeut , ils remercièrent Jean de ^^^' leur avoir accordé Schig'^Alei pour Tzar ; mais ils ne voulaient pas entendre parler de la ces* sioa du territoire des montagnes. « Croyez^ }) vous j leur dirent nos boyards , que Jean eat }) aussi Jrwole que vous ? Portez vos regards ,
)) vers V embouchure de la Sviaga ; vous y ver- » rez une ville chrétienne ! Les habitans de ses » environs se sont solennellement soumis à la )) Russie^ et ont même fait la guerre à Kazan ; » pourraient-ils après cela se trouver sous sa » dépendance ? Oubliez le passé , car il ne re^ » viendra plus. » Enfin pour confirmer l'acte du traité i on y apposa le sceau du tzar et la signature de tous les personnages les plus iniportans* Pendant trois jours le peuple arrivait en foule Nonvcatt pour prêter serment ; après quoi , Schig- Alei fit '^^^ Schigson entrée dans la capitale. Les boyards Çoul* ^^Hvrancê gakof et Khabarof le placèrent sur le trône , et ^"*'nfc^,î" bientôt la cour du palais fut remplie de prison*niers russes^ dont plusieurs étaient depuis plus de vingt ans en esclavage ; Alei leur annonça leur délivrance. Us osaient à peine croire à leur bon*heur , et les yeux baigtiés de larmes , ils levaient leurs mains au ciel pour glorifier le Tout- Puissant. « C^est Jean qui règne actuellement en » Russie y leur disaient les boyards ; revenez TomeVIIL 8
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» dans notre patrie , et ne craignez plus de re^ » tomber désormais en captivité. » On les pourvut à Sviaga de tout ce qui leur était nécessaire en vêtemens , vivres , etc. , et on les fit remonter le Volga au nombre de soixante mille ; sans compter les babitans de Viatka et de Ferme qui prirent une autre direction. « Jamais, s'écrient 1) les contemporains, la Russie n^ avait joui d'un )) spectacle aussi attendrissant ; on eût dit que » c'était une nouvelle migration du peuple » d'Israël. » La délivrance d'un aussi grand nombre d'individus , la fondation de Sviaga , l'acquisition d'une partie considérable du territoire de Kazan , le nouvel avènement de Scbîg- Alei au trône y ne coûtèrent pas un seul homme à Jean. Les Russes chassèrent et battirent les ennemis dans des rencontres peu importantes sur la Kama et le Volga, dont les bords ne furent rougis que du sang des Tatars. Le prince Boulgakof porta cette heureuse nouvelle au tzar, et les boyards Daniel Romaobvitch et Khilkof quittèrent également l'armée. Khabar avec cinq cents strélitz moscovites , demeura auprès de Schig-Alei j et le prince Siméon Mikoulinsky, connu par sa bravoure et son esprit , fut chargé du commandement de Sviaga.
En conservant sa tranquillité ^ et une soumis-
sîon fidèle à la Russie , Kazan aurait pu prolon- ^^^'* ger encore son existence ^ et consçrver les formes aîs^Kaw^ d'une principauté musulmane particulière; mais «0^01^ de la fatalité l'entraînait vers^sa ruine. Ce fut en vain ^^""^ ^^"* que Jean combla son tzar, ses seigneurs, de bienfaits et de témoignages d'affection ; qu'il fît remettre au premier de riches vêtemens, des vases précieux et de l'argent, ainsi qu'à la tzarine, son épouse, Tune des femmes du défunt Safa-Ghireï; en vain sa générosité s'étendit sur tous les principaux Kazatiais, en les avertissant des suites fatales qu'entraîneraient de nouvelles perfidies. Schig-Alei ne cessait de l'importuner relativement au pays montagneux , demandant qu'il lui en restituât la moitié, ou du moins une partie ; et mécontent des refus positifs qu'il éprouvait , il vit avec indifférence les Kazanais retenir encore beaucoup de prisonniers russes , qu'ils jetaient dans des fosses et chargeaient de chaînes. Il n'en voulut punir aucun pour cette coupable conduite, répondant à nos dignitaires : « Je crains » une sédition. » Mais ayant appris que, suivant leur ancienne habitude , quelques seigneurs cons* piraient en secret j qu'ils entretenaient des intelligences avec les Nog^ïs , et qu'ils avaient Tintention de le mettre à mort ainsi que tous les Busses , Alei ne se fît aucuu scrupule de recourir
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à des mesures dictées par la barbarie. Ayant donné un festin dans son palais^ il ordonna d'égorger tous les convives , convaincus ou seulement soupçonnés de trahison. Les uns furent immolés dans la salle même du festin ^ d'autres dans la cour du palais : soixante et dix des plus distingués périrent dans ce lùassacre^ où les princes d'Alei et les strélitz moscovites faisaient l'office de bourreaux , et qui dura deux jours entiers. Cette cruauté répandit une telle, frayeur parmi le peuple, que les innocens comme'les coupables se hâtèrent de déserter la capitale pour se soustraire à la mort.
iSegocisr Cet horriblc événement fît sentir au tzar la Aid! ^^^^ nécessité d'employer des moyens vigoureux pour soumettre Kazan. Il y envoya Adachef, chargé de déclarer qu'il était impossible au monarque russe d'endurer plus long-temps les scélératesses des Kazanais ; qu'il était temps de rétablir le calme dans cette malheureuse . principauté ; que les troupes moscovites occuperaient la capitale afin de protéger le tzar et le peuple , et d'assurer leur sûreté ainsi que celle des Russes. Alei répondit avec fierté : « Je vois que je ne puis régner ici^ » je suis détesté des princes et du peuple ; mais » à quoi faut-il en attribuer la cause? Que' Jean » nous rende le pays des montagnes , alors Je
» pourrai répondre de la fidélité des Kazanais; » s'il s'y refuse^ je consens à descendre du » trône ^ et je retournerai auprès de votre souw i^erain , car je n'ai point d'autre asile » dans le monde : mais je suis musulman^ et » jamais je n'introduirai des chrétiens dans » Kazan. Au reste , je puis vous rendre un » important service , si le tzar veut me pro- ». mettre la continuation de sa bienveillance : » avant de quitter ma capitale y j'exterminen rai le reste des seigneurs séditieux ; je dé^ » trairai tout le matériel de l'artillerie ^ et » vous préparerai une victoire facile. » Adachef , charge de cette réponse , retourna à Mos-* cou ^ où se trouvaient plusieurs envoyés de Kazan , entre autres Kostrof et AUmerdin , enne- iSaa. mis particuliers de Schig-Alei. Soit qu'ils eussent pénétré le projet du tzar y ou d'accord avec leurs compatriotes , peut-être enfin agissant de leur propre]mouvenient^ ils déclarèrent à Jean qu'Alei n'était qu'un sanguinaire assassin ^ un brigand -débouté , et que les désirs les plus ardens des Kazanais étaient de se soustraire à sa tyrannie : ce Lfa ville entière y disaient-ils^ est prête d se » sonmettre à un gouverneur Moscovite. 3i vous » ne remplissez pas la volonté du peuple^ il pn M résultera une prompte et immanquable sédition
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}) Eloignez les malheurs qui nous menacent en » écartant un scélérat odieux. Que les Russes » occupent la capitale ! nous sommes prêts à » nous retirer dans les faubourgs ou dans les y} villages ; nous voulons dépendre en tout de » votre volonté et nous serons vos sujets fidèles ; » nous consentons à perdre la tête si nous trom- » pons votre confiance, » Sans perdre une minute , Jean envoya Àdachef à Kazan avec l'injonction défaire descendre le tzar de son trône pour satisfaire le peuple y il promettait à Àlei une pension et des grâces , exigeant que sans aucune résitance, il laissât entrer les troupes russes dans la ville. Pour la seconde fois , Schig-Alei manifesta une noble fermeté, » Je ne regrette poini » le trône ^ dit-il à Adachef ,ye n^ai pu ou n*ai » pas su y être heureux. Ma vie est ici en » danger^ et je consens à me soumettre à votre » -souverain y cependant n* exigez pas que , » traître à la religion du prophète ^ je vous » livre la ville de Kazan y rendez vous en )» maîtres de force ou par voie de négociations y » jnais n^ espérez pas que je vous en ouvre moi-- » même les portes. » ^
Le tzar Lcs carcsscs OU Ics meuaccs d^ Adachef furent wn. infructueuses pour le décider à remettre la principauté à un gouverneur du tzar. Alei fit en-*
clouer quelques canons , envoya des mousquets et i55a. de la poudre à Sviaga y et sortit de la ville comme pour aller pêcher du côté de l'ile , accompagné de beaucoup de houlans et de princes ; aussitôt il donne aux strélitz moscovites l'ordre de les entourer y et s'adressant à ces dignitaires consternés , il leur dit : « Vous avez voulu m^as-' » sassiner j vous m^avez calomnié à Moscou , » et renonçant à votre tzar y vous avez désiré » le voir remplacer par un gouverneur de » Jean ; eh bien! présentons-nous aujourd'hui M devant son tribunal ! » Alei arriva avec eux à Sviaga.
Le prince Siméon Mikoulinsly , qui avait été nommé pour gouverner Kazan y fît savoir aux habitans que leurs désirs étaient accomplis y qu' Alei était descendu du trône , et qu'ils devaient prêter serment de fidélité au souverain moscovite y ce qu'ils acceptèrent sans difficulté. Us demandaient seulement que Mikoulinsky leur envoyât , de Sviaga^ les princes Cbapkoun etBournak, qui , déjà sujets de la Russie^ pourraient tranquilliser le peuple , en lui garantissant la bonté du monarque russe. Ces princes accompagnèrent donc nos dignitaires à Kazan , où régnait la plus parfaite tranquillité. Les grands , les citoyens, et même les villageois , prêtèrent le ser-
taO HIStOIRE
ment exigé y et préparèrent des logemens pour le gouverneur ainsi que pour l'armée ; on renvoya l'épouse de Schig- Alei à Sviaga , et le prince Mikoulinsl^y fut invité à se rendre à Kazan. Le peuple , arrivé à sa rencontre jusqu'au Volga , se prosterna devant lui, la face contre terre, en témoignage de soumission et de servage. Il était accompagné de troupes. Les voïévodes avaient expédié d'avance les petits équipages légers à Kazan , et se préparaient à y faire leur entrée avec une pompe triomphale. Ainsi, presque sans effort et sans effusion de sang , Jean allait acquérir une principauté considérable ; il n'avait eu , pour ainsi dire , qu'à étendre la main , pour se saisir de cette couronne. . . . lorsque tout à coup les choses prirent une autre face.
Dernière Le prince Mikoulinsky avait permis à trois des 'Km- scigneurs de Kazan d'y rejoindre leurs familles , et ces ingrats excitèrent eux-mêmes le peuple à la révolte y en disant que les Russes arrivaient avec l'intention d'exterminer tous les habitans ; aussitôt la terreur s'empare des esprits et produit une insurrection générale ; on ferme les portes de la forteresse ; tous les habitans prennent les armes. En vain plusieurs princes essayent de désabuser le peuple, en représentant que les boyards de Jean avaient juré de n'attenter ni
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à la vie ni à la propriété d'un seul individu , soit à la ville y soit dans les campagnes ; qu'ils avaient promis de gouverner selon les lois , sans commettre aucune violence j de respecter l'ancien ordre de cboses. Les séditieux ne veulent rien entendre y et mille voix s'écrient que les sermens des boyards sont une ruse ^ qu'Alei lui-même l'avait secrètement avoué à ses confidens. A cette nouvelle , le prince Mikoulinsky laisse l'armée derrière lui , et , accompagné seulement de quelque cavalerie légère , il s'avance du côté de la ville : la porte principale ( celle des tzars ) était fermée , et Ton voyait sur les murailles une multitude de gens armés. Plusieurs officiers, sortis au-devant de Mikoulinsky , tâchaient d'excuser la conduite du peuple y et promettaient de rétablir la tranquillité ; mais ils ne tinrent pas parole : entraînés par Tesprit de révolte y les citoyens refusent obstinément l'entrée de la ville aux troupes* russes , s'emparent de nos équi- ^ pages , font prisonniers un grand nombre d'enfans boyards , et osent même adresser des propos outrageans aux voïévodes moscovites ; bientôt ceux-ci apprennent que le prince Chapkoufi , considéré jusqu'alors comme un zélé serviteur de Jean, et envoya par eux de Sviaga à Kazan pour tranquilliser les citoyens , avait trompé les
Russes , et qu'il s'était déclaré le chef des séditieux. Les yoïévodes passèrent la nuit dans le faubourg : voyant que toutes leurs instances étaient infructueuses ^ ils auraient pu réduire la ville en cendres; mais ils prirent la résolution d'attendre les ordres de leur souverain : ils s'en retournèrent donc paisiblement à Sviaga , où ils firent mettre en prison tous les dignitaires kazanais qui s'y trouvaient ; ensuite ils dépêchèrent à Moscou le boyard Tchérémetief pour y faire le rapport d'un événement qui fut le dernier acte de perfidie des Kazanais.
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