Tome V. n
ttÇl HISTOIRE
Aksàk (a) , fik d'un petit prince des Mogols de ^agataï et né lors de la chute de cet empire^ au •^moment où l'anarchie , les dissensions civiles , l'ambition des émirs , le livraient aux armes victorieuses du khan de Kaschgar et aux Gètes ou Kalmoul^^. Ce jeune hëros , à peine dans Vadolescence , forma le noble projet de briser les fers de sa patrie , d'en relever la majesté , enfin de -<:onquérir Tunivers et de se rendre immortel dans les annales de la gloire : il sut exécuter le généreux dessein qu^il avait conçu. Il n'eslf pas donné à la sagesse humaine de motiver l'apparition de ces géans dévastateurs du monde ; altérés de sapg, insatiables de destruction ^ et destinés à renverser d'antiques sociétés sur les ruines desquelles ils en élèvent d'autres dont les foncfemens ne sont pas moins vicieux^ Agités au fond de leur âme par nne inquiétude indéfinissable , ces audacieux s'élancent du difficile au merveilleux , immolent des millions de victimes à leur fureur , et , pour prix de tout le mal qu'ils font aux hommes , ils en exigent le titre de grands !
Les premiers exploits de Tamerlan sont dignes des plus justes éloges. A l'abri des montagnes et des vastes déserts^ rassemblant de fidèles compagnons d'armes, s'exerçant avec eux aux fatigues et aux
(a) Aksctk , en turc ^ boiteux. .
DE RUSSIE. îG5
combat, harcelant sans reiàche les Gètes^ ses innombrables succès lui acquirent la gloire d'un hë-ros. Les ennemis vaincus s'éloignèrent^ et l'empire de Zagataï recouvra sa liberté : cependant il lui fallait encoDe soumettre les ennemis intérieurs^ les ambitieux émirs^ surtout le fameux Houssein, naguère son ami et son frère d'armes le plus chéri : ils furent tous punis de mort; le conseil de la nation proclama Timour, qui n'avait alors que trente-cinq ans, souverain de Zagataï et saheb-keran , c'est-àdire, maître du monde. Assis sur le trône des fils de Genghiskhan , une couronne d'or sur la tête , pure de la ceinture des roîs,et, selon FAsage oriental, couvert d'or et de pierres précieuses, Timour jura aux émirs, prosternés à ses pieds, de justifier par ses exploits le titre qu'il venait d^acquérir , déclarant que son intention était de vaincre tous les rois de la terre. Dans la crainte de passer aux yeux du peuple pour un usurpateur, cet homme , adroit autant qu'ambitieux , promut les descendans de Genghiskhan à la dignité de grands khans ; il les retint auprès de lui afin que tous les ordres qu'il donnerait parussent sortis de ïa bouche de ces souverains légitimes. Une guerre en amenait une autre , et chacune d'elles entraînait de nouvelles conquêtes; enfin Tamerlan qui, en 1 552 (sept ans avant son avènement au trône),
iBl^ HISTOIRE
s'était vu forcé de se cacher dans tes déserts pour échapper à ses ennemis ; qîù n'avait pour, tout }>ien au m^onde qu'un mauvais cheval et un chameau décharné^ se trouva^ au bout de quehjues années , monarque de viagtrsept royaumes dans les trois parties du monde. A près, s'être emparé des bords orientaux de la mer Caspienne , il se précipita sur la Perse ( l'ancien Iran ) , où la famille de Genghiskhan avait long-temps régné entre l'Oxus et le Tigre ; mais cet empire n'avait plus de monarque ; il était gouverné par plusieurs petits princes dont les uns baisèrent avec respect le tapis du trône de Timour, et les autres périrent les armes à la main. L'opulente ville d'Ormus lui paya sa rançon au poids de l'or ; et Bag-* dady jadis capitale des califes^ se soumit à ses lois. Déjà toute l'Asie, depuis la mer d'Aral jusqu'au golfe Persique, depuis Téflis jusqu'à TEuphrate et. les déserts dç l'Arabie , reconnaissait l'empire de Tinotpur, lorsque ce conquérant rassemble ses émirs et leur dit : cr Anii$ et chers compagnons » de mes exploits , la fortune , qui me protège , » nous appelle à de nouveaux triomphes. Mon » nom fait trembler l'univers , et le mouvement » d'un de mes doigts suffit pour eT>ranler le, » monde. Les royaumes de l'Ihde nous sont » ouverts : malheur à cisux qui s'opposeraient.
DE Russie: i65
» à mon élan; je lés anéantirai ou les forcerai » de me reconnaître pour leur dominateur ( i ) . »- Les émirs ^glacés de terreur à ce dscours^ de^ mandaient à leur imagination effrayée comment ils pourraient franchir des chsdnes de hautes montagnes ^ traverser des fleuves profonds , d'immenses déserts, vaincre des millions de guerriers et d'énormes éléphans armés contre eu3C. Mais Timour , plein de confiance dans son lieureuse étoile, se hâta de marcher sur les traces du héros de la Macédoine , dans cette belle contrée du monde où l'histoire place- le berceau du genre humain ; contrée qui, de temps immémorial , fut le but de tous les conquérans , depuis Bacchus jusqu'à SÀniramis , depuis Sé^ sostris jusqu'à Alexandre-le-Grand ; si célèbre enfin par les traditions et si peu connue par l'his^ toire. Timour passe l'Indus , s'empare de Delhi ^ gouvernée depuis trois sièdies par des sultans mahométans , et vole sur les bords du Gange ; il y fait périr vme foule de Guèbres , adorateurs du feu , et s'arrête au pied de ce fameux rocher , qui, sous la forme d'une génisse, fait jaillir de son sein ce fleuve si renommé dans la mythologie de l'Orient. C'est là qu'il apprend la ré- .volte des chrétiens de Géorgie, ainsi que les l^ilians succès des armes de Bajazet ; il retourne
l66 HISTOIRE
aussitôt sur ses pas, soumet les pruniers, malgré leur^ montagnes inaccessibles y et ^ trop fier pour souffrir un rival dans la carrière des armes • il ordonne au sultan des Turcs d'arrêter le cours impétueux de ses conquêtes , qui , dans les envi* ron$ de TEupbrate, touchaient déjà. aux p(^ses* sions dies Mogols. « Apprends y écrivit -il à » Baja^et (2), ^apprends que la terre est cou^ M perte de mes guerriers depuis une mer jus- }) qu^q. Vautre ; que les rois me serpent de satel- » lites y et. qu^ils sont rangés apee ' respect » devant ma tente», Ignares- tu que la destinée ^ de V univers est entre mes mains y et que la » fortune m,* accompagne en tous Ueux? Qui )) es'tu ? une fourmi turcomane y et tu oserais » te révjolter contre un éléphant ? Si dans les » forêts de la Natolie , tu as obtenu quelques » succèsépkémères ^ si les timides Européens ont i^ fui lâchement à ton aspect ^ rends en grâce » à Mahomet y et non pas à ta propre valeur ; » écoute les conseils de la sagesse : contenté^toi « de V héritage de tes pères, et , quelque petk » qu^iJsoitj garde 'toi d'en fraitchir les limi^ i) tes , ou la mort sena le prix de ta témérité. » « Depuis longtemps ylm répondit le fier Bajai> zet , Je brûle du désir de me mesurer avec >i toi y et je rends grâces au Toui-Pnissant de
» ce que tùi-méme tu viens offrir ta tête à ition » cimeterre. » Bajazet eut tout le temps de se préparer à luette guerre , car son eimemî ^ irrité contre le sultan d^Egypte ^ s'était tout à coup porté vers la Méditerranée. Là Syrie, FEgypte,, belles de leur antiquité et de leurs ruines 5^ parurent a Timour àes conquêtes dignes de son am» bition ; il défît les Momeloucks sous les murs. d'Alep, et, pendant que les féroces Mogols versaient dans celte ville le saiig de leurs frères,. Timour s^entretenait paisiblement avec les savans d'Alep, et leur démontrait^ avec éloquence, qu'il était Tami de Dieu ;; que les ennemis qui osaient lui résister répondraient au ciel des maux qu'il était obligé de leur causer. Cet adroit hypocrite s'était fak une loi d'affecter une grande ^iétév Avant les combats il avait la coutume de ^Kîer à genoux , et après chaque victoire , il ne manquait jamais de rendre de solennelles actions «de grices au Dieu des armées. Sur le chemin de DanuLS ^ où il devait livrer bataille au siiltan^ d'Egypte , il arrêta ses nombreuses légions , afin d^adorer, en leur présence, le prétendu tombeau de Noé , en vénération parmi ' les M ahon^tans. Faroutch , sultan d'Egypte , avait osé faire enfermer les ambassadeurs liiogols ; Timour lui écrivît : « Les grands conçnéràns rasseni^
l68 HISTOIRE
» blent des armées ^ ils s^ exposent à mille pé^ )è rils et tentent le sort des combats ^ unique^ » ment pour vipredans les siècles à venir. Le » bruit menaçant de ces énormes masses, ou » des millions de soldats sont mis en mouvez » ment , n^est produit que par V amour de la w gloire et non par le vil intérêt , car tout » homme peut se contenter de la m^oitié d^un M pain par jour. Tu as osé m' offenser y et si I) les pierres savaient parler , elles t^ auraient » appris la prudence. » ' Faroutch fut défait , et le vainqueur traita ayec toutes sortes d'égards , dans sa tente , le savant cadi Veleddin , envoyé par les habitans de Damas pour fléchir la colère de Timour'. Celui-ci s'entretint avec le cadi de Thistoire des peuples ; car , d'après un historien arabe , contemporain , il connaissait tous le^ événemens rema.rquables qui .s'étaient passai dans le monde y tant en Orient qu'en Occident. Il donnait les plus grands éloges aux princes qui s'étaient illustrés par leur clémence ; cependant il était si peu touché des charmes de cette vertu , qu'il ne laissa dans Damas que des monceaux de cendres. Nulle part les Tatars ne trouvèrent autant de richesses , d'or et de choses précieuses que dans cette ville ^ où le commerce avait fleuri pendant six siècles. Bientôt le sort
de Bajazet fut décidé , et les terribles janissaires se Virent forcés de céder à la. supériorité du nombre, au courage ou au bonheur des Mogols. Bajazet fut fait prisonnier : Timour le serra dans ses bras , le fît asseoir à ses côtés sur son tapis impérial , et tacha de le consoler par des raisonnemens sur le néant des choses humaines. Lui ayant enlevé le diadème , il lui fit présent d'une robe précieuse , et sut humilier l'infortuné monarque , plus encore par des de-^ ,hors affectés de grandeur d'âme y que par la victoire qu'il venait de remporter sur lui. Enfin après avoir rendu tributaires le sultan des Mamelouks , celui des Ottomans et i'empereur de Grèce; après avoir étendu son empire depuis la mer Caspienne et la Méditerranée , jusqu'au Nil et au Gange , Timour alla se fixer à Saxnarcande ,011 il prit le nom de maître de la plus belle moitié du monde. C'était dans cette capitale qu'il retournait à la fin de chaque expédition , afin de jouir de quelques instans de repos, D s'y appliquait a orner les mosquées avec magnificence, à planter des jardins, et afin de passer aux yeux des peuples pour le bienfaiteur des hommes , il faisait creuser des canaux destinés à réunir les rivières; il fondait de nouvelles villes , dans l'espoir que les esprits faibles ,
tîblouis par Téclat mensonger de ses ♦erf us poli* tiques , lui purdonneraîent la destruction d'une foule de villes anciennes , le sang des millions d'homnies qu'il avait immolés et les hautes pyramides de têtes humaines y horribles trophées dont ses Mogols avaient signalé leurs victoires sur les x!hamps de bataille , sur les ruines fumantes de Delhi y de Bagdad , de Damas et de Smyrne.
Timour n'avait pas encore achevé toutes les conquêtes que nous venonsde décrire, lorsque, offensé de l'ingratitude deTokhtamouisch,îl s'approcha^ pour la première fois, des frontières de la Russie. Son armée sortit de Samarcahde , et des bords du Sifaon , il s'avança à travers le pays deTaschkent et celui de Yassi ou le Turitestan , au-delà duquel commençaient les possessions de la horde de Kaptchak y dans les déserts actuels des Kirguis. Du haut d*un tertre élevé, Timour contentpla avec étonnement ces plaines immenses ^ unies comme les flots d'une mer calme : pour éterniser ce moment, il fit construire une haute pyra^ mide de pierre , portant la date du jour de Thé* gyre où il était entré dans ces affreux déserts- Pendant quatre niois, les Tatars continuèrent leur marche vers le nord , se nourrissant de la chair de biches, de daims, d'œufs d'oiseaux et d'herbe ; lâchasse , dans ces vastes solitudes^ offrait le spec-
DE RUSSIE. I^t
tade d'une guerre bruyante ;jdi$persessur un vaste espace de terrain , les Mogols faisaient un grand cercle et rabattaient les bétes droit vers la tente de l'empereur , au son des trompettes et au bruit des armes. Alors Timour sortait à cheval ; il perçait les animaux de ses flèches , et lorsqu'il était fatigué de cçt exercice , il rentrait dans sa tente pour diner ; les soldats se jetaient alors sur les bétes f les tuaient jusqu'à la dernière ^ allumaient d'innombrables feux, s'asseyaient à l'entour, et préparaient leur repas qu'ils prolongeaient jusque dans la nuit. Un ruisseau à moitié desséché ou un lac d'eau bourbeuse étaient . dans ces arides contrées , la plus belle découverte qu'ils pussent faire pour étancher leur soif. L'armée s'arrêta sous le cinquantième degré de latitude , entre l'Ëmba et W ToboU Timour , richement habillé et la couronne impériale sur la tète , monta à 4:heval ; il parcourut les rangs, un $ce|^e d'or à la main, et satisfait de la bonne tenue^ du bon esprit qui animait tous ses guerriers , il ordonna de conjtinuer la marche vers les bords de l'Oural , oà M rencontra la nombreuse armée de Tokhta^ mouisch. Ce khan avait méprisé les sages conseils de ses seigneurs , qui lui disaient que rien n'est plus à redouter qu'un ennemi. heureux f il haïs^ sait dans Timour. l'usurpateur d'une puissance
qui appartenait aux descendans de Gengliiskfaaiv> et voulait le précipiter du trône. Tous les jours il y avait des escarmouches 4'avant-gârde cpii se "terminèrent par une sanglante bataille dans les déserts d'Astrakhan; Tokhtsmiouisch fut défait et contraint de fuir au-delà du Volga. Timour voulut célébrer, avec pompe, sur les bords de ce fleuve, le nouveau succès qui venait de cdurotmer ses armes , tant de fois victorieuses. Au milieu d'une superbe prairie , où des esclaves d'une rare beauté portaient des mets dans des vases d'or et d'argent ; entouré de ses femmes ^ et aséis sur le trône des khans de Kaptchak, il prétait une oreille atteurtive aux chants composés par les poètes mogols , et qui furent nomfmés faiénaméi Kàptchah ou le triomphe de Kàptchah. Cette brillante fête dura vingt-six joufs. Timour ne voulut point séjourner plus long-temps dans ce pays conquis , et onze mois après il était de retour à Samarcande.
Trois ans s'étaient déjà écoulés lorsque Tokhtamouisch, à qui son ennemi avait laissé le temps de respirer, se trouva de nouveau màiti<e de la horde de Kaptchak, et envoya pour la seconde fois une armée pour ravager le nord de U PiEarse. w Au nom du Dieu tout-puissant , loi écrivait » Tamerlan , je te demande , ô khan de Kapt-
ft cliak ^ possédé du dénlon de l'orgueil ^ dans » quel dessein tu as osé franchir les limites de tes » Etats ? As-tu donc oublié la dernière guerre » où mon bras redoutable a réduit en poudre n tes armée^ et dissipé tes trésors ? Ingrat ! rap- » pelle à toa souvenir les nombreux bienfaits n dont je tiai comblé ! Tu as encore le temps de » réparer ta faute. C'est à toi de décider si tu » yeux la guerre ou la paix ; tu n'as qu'à choisir : » quant à moi ^ l'une ou l'autre me sont indiffé^ » rentes ; maïs songe que les abîmes de la mer ne » sauraient soustraire un ennemi à ma yen- » geance.» Tokhtamouisch accepta la.guerre, et iSqS. alla camper sur les bords du Terek; car le monarque de Zagataï était déjà à Derbent^ et ce fut entre le Terek et le Rour, près de la ville actuelle d'Ëkaterinograd^ que se livra une des ba^ dailles les plus sanglantes dont il soit fait mention dans les annales de l'Orient ; les descendans de Genghiskhan se précipitaient les uns sur les autres avec le plus furieux acharnement , et tombaient par milliers. Déjà l'ailê droite et le' centre de l'atmée de Tamerlan commençaient à ^lièr \ lorsque ^e héros , toujours protégé de la fortune , sut, par ga fermeté ^arracher jà victoire des mains de Tokhtamouisch ; de tous côt^ entouré d'ennemis ; privé d9 sa lance qu'il avait brisée dan$
t74 HISTOIRE
la mêlée , et sans une flèche dans son carquois *, il donnait tranquillement à ses généraux Tordre d'enfoncer les masses épaisses de Tennemi : afin de rester entièrement immobiles, ses archers se jetaient à genoux par troupes *enti^es , et Paile gauche avançait. Un effort de^plus^ùt suffi peutêtre au khan de la horde d'Or pour fixer la vie- * toire ; mais il fut tellement déconcerté par cette seconde attaque , qu'il chercha son sajlut dans la fuite. Tamerlan le poursuivît jusqu'au Volga ; là , il nommaKoïritchak-Aglep,souverain de lahoi*de de Kaptchak , après avoir placé sur son front la couronne des rois (5).
Ces coups portés aux Mogols par les Mogols eux-mêmes, épuisaient les forces de ceux du Volga , et devaient faire briller aux yeux des Russes l'aurore d'une liberté prochaine. On espérait que Tamerlan , satisfait d'avoir terrassé, son ennemi , retournerait yers les frontières de son empire , et que les discoi'des civiles de la horde d'Oi^ achèveraient sa ruine ; mais le terrible conquérant se jeta sur le nord pour atteindre l'infortuné Tokhtamouisch. Il traverse le Volga, les déserts de Saratof , pénètre dans nos provinces du sud^ést , et s'empare d'Eletz , oh régnait Féodor, rejeton des princes de Karatchef et' tributaire d'Oleg de Rézan. A* la nouvelle de
DE RUSSIE. tj$
riavasion de cet autre Bâti , toute la Russie fré^ mit d'horreur ; on s'attendait à voir se renéu-* vêler les scènes cruelles qui , cent soixante ans auparavant , avaient causé la ruine de Tempire ; on se racontait les conquêtes miraculeuses ,. la férocité des invincibles soldats de Tamerlan; et sans espoir de parvenir à repousser la: force par la force , on se précipitait dans les églises pour se préparer à mourir en chrétien. Mais \& ^rand prince^ entouré de ses sages boyards ^ veillait au salut de l'empire ; et , da^s ces con* jonctures critiques , il déploya toutes les vertus qu'on avait droit d'espérer du fils de Dmitri, Peu effirayé de la gloire de Tamerlan et des quatre cent mille Mogols qui , selon la renom*mee , étaient rangés sous ses drapeaux , il donna sur-Ie-cfaamp des ordres pour rassembler une armée : lui-même il prit le comptiandement de toutes les troupes ; pour la première fois il orna son jeune front du casque des guerriers , et rappela ainsi aux Moscovites les jours à jamais mémorables , où le héros du Don s'apprêtait à lutter contre le terrible Mamaï. La plupart des voïévodes de Dmitri n'étaient plus; les autres voulurent servir le fils comme ils avaient servi le père ; et ces vieux capitaines parurent à la tête des troupes ; ceints de ces mêmes épées qu'ils
avaient rougîes du sapg des Tatars dans les champs de Roulikof . Le peuple reprit courage , ^ et l'armée ^s'avança avec ardeur sur le chemin qu'avait naguère suivi Dmitri. Le grand prince laissa son oncle Vladimir Andreievitch dans Moscou , et s'arrêta à Kolomna derrière TOka , prêt à recevoir l'ennemi.
Cependant toutes les églises de Moscou étaient,' 'Jour et nuit , ouvertes aux fidèles; le peuple en larmes^ prosterné aux pieds des autels^ cherchait à fléchir lé courroux du ciel par le jeûne , par la prière , tandis que le métropolitain s'efforçait d'inspirer aux riches et aux pauvres, l'amour des vertus clirétiennes qui triomphent dans les temps de malheur. Mais rien ne pouvait Calmer des esprits faibles qui s'abandonnaient à la terreur ; pour tranquilliser les habitaps de sa capitale , le ^rand prince écrivit , de Kolomna, une lettre au métropolitain , pour le prier d'enrCeièbre voycr chercher à Vladimir l'image de la Vierge
image de «^ . , , ^ , '^
Vladimir. Marie, qu' André Bogolubsky y avait apportée de Vouichégorod , et avec laquelle il avait triomphé des Bulgares. Cette mémorable translation d'une image fameuse en Russie, de l'ancienne dans sa nouvelle capitale , offrit le spectacle le plus touchant : une foule innombrable d'hommes de toutes conditions , pieusement ag.e-:
DE RUSSIE. lyy
nouilles ,' bordaient les deux côtés du chemin , et s'écriaient avec l'accent de la foi : Mère de jyieu f sauvez la Russie 1 Les habitans de Vladimir accompagnèrent l'image avec les démonstrations de la plus vive douleur : les Moscovites là reçurent avec transport, çomiiie le gage de la paix et du bonheur. Le métropolitain Cyprien , les évêques et tout le clergé , et derrière eux Vladimir - le - Brave , la famille du grand prince , les boyards et le peuple allèrent au-devant de l'image jusque hors de la ville , dans lé champ de Koutchkoff on est maintenant le monastère deSréteiisky : aussitôt qu'on l'eut aperçue de loin , tous se prosternèrent; et, pénétrés d'un heureux pressentiment, s'empressèrent de rendre de solennelles actions de grâces au Seigneur. La sainte image fut placée dans la cathédrale de l'Assomption , et Ton attendit avec plus de calme les nouvelles du grand prince.
Tamerlan , après avoir fait prisonnier le prince d'Eletz avec tous ses boyards , remonta le cours du Don , et côtoya ce fleuve , laissant partout des traces de dévastation. Scherefeddin , célèbre historien persan de ce temps , qui aime à célébrer les vertus de son héros, avoue, cependant, qu'à l'exemple de Bâti , Tamerlan sema la mort dans les champs de Russie , et que ce ne fut pals
lyS HISTOIRE
des guerriers ^ mais des hommes sans défense qu'il fit inhumainement périr. Il semblait yonloir prendre la route de Moscou , lorsque , tout à coup^ il s'arrêta comme par enchantement, 36 août. T^sta immobile pendant quinze jours entiers, tourna ses étendards vers le sud , et sortit des frontières de Russie. Sans doute , ce n'est pas seulement aux vigoureuses mesures de défense prises , avec tant de courage , par le prince de Moscou, qu'il faut attribuer ce mouvement rétrograde, objet d'étonnement pour tous les Russes : on doit lui chercher d'autres causes non moins vraisemblables. Bien que , d'après les historiens orientaux , les Mogols de Zagataï eussent fait , dans nos contrées , un butin immense ; qu'ils eussent chargé leurs chameaux de lingots d'or et d'argent , de fourrures précieuses , de pièces de toile fine d^Antioche et de Russie (4), il est probable, cependant , que les trésors trouvés dans Eletz et dans plusieurs autres villes de la principauté de Rézan , parurent insuffisans à le.ur cupidité , et incapables de les dédommager des fatigues de leur expédition vers le nord , dans un pays couvert de bois, pauvre en pâturages , dépourvu surtout de ces belles productions de l'industrie humaine , dont les Tatars avaient appris a connaître si bien l'usage et le prix , dans les pays ci-
DE RUSSIE. ijg
vilises de l'Asie. D'un autre côté , l'automne menaçait de ses pluies froides ^ des hommes accoutumés à errer dans des pays chauds et fertiles : eût-il été prudent de s'avancer vers le nord pour j rencontrer l'hiver et toutes ses rigueurs ? Encore fallait-il s'ouvrir le chemin de Moscou par un combat avec des troupes braves et nombreuses qui avaient triomphé de Mamaï. La conquête de la Russie n'offrait pas d'ailleurs à l'imagination de Tamerlan les mêmes attraits que celle de l'Inde , de la Syrie et de l'Egypte , riches des productions de la nature , séjour du commerce , et célèbres dans les fastes de l'univers. Il laissa donc derrière lui les intempéries de l'automne , et descendit le Don jusqu'à son embouchure.
Cette heureuse nouvelle porta la foie dans toute l'armée russe , et personne ne songea à poursuivre un ennemi qui ^ sans avoir vu les drapeaux du grand prince , sans avoir entendu le son de ses trompettes guerrières , semblait fuir , saisi d'épouvante , vers la mer d'Azof. Le grand prince aurait pu attribuer le salut de la patrie à sa généreuse fermeté ; mais ^ ainsi que son peuple ;^ il en chercha la cause dans une puissance surnaturelle , et à son retour à Moscou , il fonda une église en pierre , en l'honneur de la Sainte Vierge , avec un mqnastère dans l^ ancien champ
iga HISTOIRE
de Kouèckkef: car , au rapport des contempo*rains ^ Tamerlan opéra sa, retraite le jour et an moment même où les Moscovites arrivaient dans ce champ , à là ren€<mtre de la sainte imagé de Vladimir. Depuis cette époque, on célébra tous les ans y Le 26 août , la fête de la rencontre de la Ste.^Vierge , afin d'attester aux siècles à venir , que la protection du Tr^-Haut avait pu , seule , sauver la Russie du plus terrible des conquérans.
Maihcnn Le sort quc Tamerlan réservait à Moscou , la malheureuse Azof l'éprouva- Une nombreuse députation fut envoyée vers lui par cette ville , entrepôt des marchandises de l'orient et de l'occident. Egyptiens , Vénitiens , Génois , Catalans , Biscay ens y tous allèrent? sur les bords du Don , au^evant du monarque de Zagataï y pour lui oifrir des présen$ et des marques de soumission. Mais, pendant qu'il les tranquillisait par ses discours , un de ses émirs reçut l'ordre de visiter les fortifications de la ville , et à l'heure même il commença l'assaut. Azof et ses richesses dis* parurent ! Les bazars et les maisons fuirent dévastés ; les chrétiens , qui n'eurent pas le temps de fuir sur leurs vaisseaux, furent pass^ au fil de Fépée ou emmenés en esclavage ; la ville enfin devint la {H*oie des flammes (5). AprèS' la con-
DE RUSSIE. l8l
quête de la Circassie et du pays des Vasses, après la prise des forteresses de la Géorgie » les plus inaccessibles , Tamerlan s'arrêta au pied du Caucase , pour y donner une fête à son arnfiée. Dans une vaste tente, environnée de colonnes magnifiques, Timour, assis au milieu de ses généraux et des grands de sa cour , sur un trône d'or éclatant de pierreries , buvait à longs traits da vin de Géorgie , au son bruyant des instrumens de musique ; il portait des toasts à ses infati gables compagnons d'armes , en leur souhaitatit de nouveaux triomphes. Sur ces entrefaites, Timour apprend que tes habitant d'Astrakhan se sont révoltés. Malgré la rigueui||^ l'hiver ^ malgré la neige épaisse dont la terre était couverte ^ il marche contre cette cité rebelle, fortifiée par des ouvrages de briques et défend^ie, en outre^ par des murs de glace ; il la détruit de fond en comble, livre aux flammea Saraï, capitale des khans , et regagne enfin les frontières de ses États ^ abandonnant, d'après ses propres expressions , l'empire de Bâti au uenê brûlant de lc$ destruction* La horde de Kaptchak se trou« vait alors dans la situation la plus déplorable : ayant perdu une quantité innombrable de guerriers daifê les combats livrés aux Mogols de Za-^ gataï , elle était encore le théâtre ile sanglantes
de Litbuanie.
guerres intestines. Tro^s khans s'en disputaient l'empire : Tokhtamauisch , Koïritchak et Timour-Koutlouk. Le dernier , descendant de Bâti, et jadis l'un des généraux de Tamerlan, était resté, contre le gré de ce conquérant, dans les déserts de Kaptchak : il y avait levé une armée et prenait le titre de véritable roi de la horde.
Affaires ^^ événcmcns aussi favorables à la Russie , tranquillisèrent le grand prince du côté des Mogols , et lui permirent de porter toute son attention sur la Lithuanîe , gouvernée , pendant quelques annéef, par Skirigaïlo, lieutenant et frère du roi de^olognc. Mais depuis iSg^ , ce pays avait pour chef le beau-père de Vassili , -Alexandre Vitovte : il y régnait en prince indépendant , en vertu d'un traité conclu avec le roi Yagaïlo, qui lui avait cédé la Volhynle et le pays de Brest. Doué d^un esprit fin , dévoré d'ambition , Vitovte , nouvellement converti à la religion chrétienne par les Allemands , n'en conservait pas moins toute la férocité d'un païen. C^était peu pour lui d'immoler , à l'exemple des autres conquérans, des milliers d^hommes pour acquérir de nouvelles possessions; il bravait,avec audace , les principes les plus sacrés de la morale ; il se jouait des sermens^ et de la foi
DE RUSSIE. l85
donnée. Altéré du sang de ses parens, il fit périr trois fils d'Olgerd : Vigoant , prince de Kreyr , fut empoisonné par ses ordres ; il perça Narimant de ses flèches , après l'avoir fait sus* pendre à un arbre , et , d'un coup de cimeterre , il trancha la tête à l'infortuné Korigaïlo. 11 fit prisonnier Ko?ibout, leur frère, qui régnait dans Novgorod Séversky ; chassa Vladimir Olgerdovitch deKief , notre ancienne capitale , et donna cette ville à Skirigaïlo. Ce prince, grec de religion , ainsi que Vladimir , fut généreux envers le peuple , mais son caractère avait quelque chose de farouche ; il aimait passionnément le vin , et son règne fut de courte durée. Soit par haine pei^sonnelle contre lui , ou pour complaire au perfide Vitovte , jaloux de posséder Kief , l'archimandrite du couvent de Petchersky, invita Skirigaïlo à sa table , et lui fit avaler du poison , avec si peu de précaution , que toute la ville fut instruite de la cause de sa mort. Le peuple déplora le trépas de ce prince , preuve irrécusable qu'il ne trempa en aucune manière dans ce forfait. Quant à Vitovte , sans songer à punir l'auteur du crime , et à cacher la part secrète qu'il y avait prise , il envoya à Kief le prince Jean Olchansky , avec le titre de lieutenant , et bientôt après il réunit à ses États
l84 HISTOII^E
toute la Podolie , où régnait alors un pêtil-fils <le Fëodor Koriatovitch , vassal jd'Yagaïlo. Jl,e voi de Pologne , trop faible pour oset résister au valeureux , k rentreprenant fils dé Kestduti > lui livra jusqu'à ses propres frères, Julienne ^ princesse douairière , épouse d'Olgerd , terihina ses jours à Vitebsk^ Svidrigaïlo» k plus jeune de ses fils , sVmpara de cette ville à force ouverte , et fit précipiter , du haut des murailles ^ le lieutenant du roi de Pologne. Yagaïlo ^ offensé de icet acte de violence^ en demanda, ven-* g^uce à Vitovte , qui saisit avec empresseffient cette occasion d'augmenter ses domaines. 11 sou^ mit Les princes de Ite'outsk > s'empara d'Orscha et de Vitebsk^ à F aide de boucher d feu^ et envoya au roi y Svidrigailo > chargé de chaînes ^ liprès s'être emparé de tous ses États ^ mais c'était peu pour Vitovte de régnm* sur la lithuanie et sur les plus belles provinces de la Russie ancienne : il voulait encore lui en arracher le reste» Yourî Sviatoslavitch ^ prince de Smolensk^ et beau-frère de Vitovte • Tavait fœrtcment secondé dans le siège de Vîtebsk; mais Vitovte, qm avait Vintenticm de soumettre entièrement cette pror vîuce^ rassembla une nombreuse armée, sous le prétexte d'une expédition contre Tamerlan ^ et parut inopinément sous les murs de Smolensk^
.DE RUSSIfi. l85
OÙ les frères de Vouri se disputaient an sujet de leurs apanages f Yourî lui-même était alors a jRézan, chez Oleg, son beau-père. Gleb, Tatnc <les frères , se rend avec ses boyards dans le camp ^s Lithuaniens; Vitovle le presse dans ses bras ^omme un ami ; il lui dit qu'instruit des débats survenus entre les princes de Smolensk , il était n^enu pour rétablir entre eux la concorde, et pour confirmer chacun dans son héritage. Les ftirop crédules fils de Sviatoslaf s^empressent aussitôt de lui apporter des présens , et se font suivre /par tous leurs boyards; de sorte qu'il ne resta dans la fortere^e ni voïévodes ni gardes. Clomme 'les portes de la ville étaient ouvertes , le peuple ^e précipite en foule sur les pas des princes ^^ pour voir le héros lidiuanien prêt à lutter contre Tdmerlan. Mais à peine ces princes infortunés sontils entrés dans la tente de Yitovte, que le perfide les déclare prisonniers de guerre r il fait nfiettre le feu au £auibourg^ et au même instant il se jette dans la ville. Personne n'osa résister, Prise et» et les habitans furent pillés ou chargés de fers par les Lithuaniens , qui entrèrent dans la for- -teresse , et , devant les citoyens rassemblés et stupéfaits, ils proclamèrent Vitovte souverain de cette province russe. Celui ci fit part# les prtncef;^ de Smolensk pour la Lithuanie, donnafti petite
l86 HISTOIRE
ville de Polonno à Gleb , et , afin de consolider sa puissance dans une principauté aussi importante^ il resta quelques mois a Smolensk» £n quittant cette ville , il en laissa le comniandement à son lieutenant Yamonte , prince lithuanien ^ et au magistrat Vassili Boréikof ; il se mit ensuite à inquiéter , par de légères incursions , le pays de Rézan^ tout en entretenant avec legrand prince des relations d'amitié.
Vassili Dmitriévitch ne vit pas sans chagrin cette nouvelle usurpation d'un dés domaines de la Russie. 11 était trop clairvoyant pour être la dupe des caresses de son beau-père ; mais il lui parut plus prudent de vivrç encore quelque temps en paix avec lui , et de conserver au moins l'intégrité de la principauté de Moscou , que d'exposer le ss^lut de cette dernière espérance de la patrie , en faisant la guerre à un prince puissant , brave , avide de gloire et de conquêtes. Le circonspect et prévoyant Vassili savait montrer de l'audace dans les cas d'une nécessité absolue , dans ces momens où la faiblesse et l'irrésolution conduiraient à une perte certaine ; il eût combattu^contre Tamerlan ^ le destructeur des empires ; m^is comme on pouvait encore avjji^^recours à 1# ruse avec Vitovte, le grand prince alla le^lbir à Smolensk , et là ; au milieu des fêtes
Dk RUSStE.
t07te.
Russie Lithuanienne.
et des témoignages d'une apparente«amîtié , on ^^-^^ fixa les limites des deux États. A cette époque , **" s*:*"^
* * ' prince
presque tout le pays des Vîatitches , c'est-à^-dire , *^«*= v»" le gouvernement actuel d'Orel^ avec une partie de ceux de Kalouga et de Toula , appartenait déjà à la Lithuanie : Karatchef , Mtsensk,Belef , avec les autres villes sous la dépendance des princes de Tchernîgof , descendansde^aint-Michel, avaient dû subir la loi du plus fort. Possesseur de Rjef et de<^éIikii-Louki , maître de tous les pays, depuis les frontières de Pskof jusqu'à la GalKcie et la Moldavie d'un côté, de l'autre jusqu'aux bords de l'Oka , de la Soula et du Dnieper , le fils de Kestouti était monarque de toute la Russie méridionale , tandis que Vassili , relégué dans les tristes contrées du nord, voyait Mojaïsk, Borovsk, Kalouga et Alexin toucher aux frontières de la Lithuanie. Les affaires de la horde furent aussi un deè grands objets des conférences de ces deux princes , dont lès intentions étaient cependant bien différentes : l'un se bornait à désirer de secouer le joug ; l'autre ne songeait à rien moins qu'à imposer ce joug aux khans ^ux-mêmes, ou à les réduire à un tel état de faiblesse , qu'il leur fut impossible de porter aucune atteinte à ses provinces méridionales. Le grand prince avait été accompagné à Smolensk par le métropolitain
l8S HISTOIRE
Cyprîen , *rrÎTë dans Celte ville pour y plaider les intérêts de notre église, ou peut-être les siens, propres. Vitovte promit, en efifet, de ne persécuter , sous aucun prétexte , la religion grecque ; il laissa à Cyprien toute l'autorité spirituelle qu'il exerçait dans les provinces russes conquises par les Lithuaniens, et le métropolitain alla même de Smolenk à Rîef, où il passa dix-huit mois.
Le grand prince exigea sans doute de son beftiipère, la promesse de ne point inquiéter les frontières de la principauté de Rézan : du moin^ sur la nouvelle qu'Oleg , en: personne , était entré en Lithuanie , et qu'il y avait commencé le siège de Luboutsk (pays de Kalouga), il lui envoya un de ses boyards pour lui représenter qu'il y avait témérité à s'en prendre à un ennenli plus fort que soi. Oleg se rendit à d'aussi prudens conseils > mais le vindicatif Vitovte ne laissa pas une 4elle audace impunie. Il entra dans le pays de Bézan ,. fit périr une foule d'habitans , et se retira chargé de butin et de prisonniers , ayant forcé Oleg à chercher dans les forêts, un asile contre son ressentiment. Cependant cette expédition ne rompit en aucune manière la bonne intelligence qui régnait entre Vitovte et Vassili. Les mains encore teintes du sansj àes infortunés Rézanais , il se
DE EUSl&IË. 189
rendit à Kolomna pour y voîr^le grand prince ; il passa quelques jours dans cette yille ^ comblé de caresses et de présens:
Inmiédiatement après cette seconde entrevue , , j^^"**^,*!! les deux princes envoyèrent une ambassade so- '^^ lenneUe aux Novgorodiens > pour les sommer de renoncer à toute relation ultérieure avec les Allemands^ ennemis de la Lithuanie. Yitovte voyait également avec peine Patrice , fils de Narimant Olgerdoyitch , cette victime de son ambition , et Vassili , prince de Smolensk , vivre à Novgorod à l'abri de ses menaces : de son côté ^ le grand prince pouvait avoir à reprocher aux Novgorodiens qu'au mépris des conditions du dernier traité^ leurs magistrats avaient refusé de nouveau de s'en rapporter au métropolitain dans les aflEaiires litigieuses . Pendant un second voyage que Cyprien avait fait chez eux avec l'ambassadeur du patriarche de Constanti]K>ple^ ce prélat avait ^ en vain, essayé de leur prouver combien il était contraire aux lois de l'honneur et de la conscience de manquer à un serment de cette importance ; mais adouci par les caresses et les présens des citoyens % il était sorti de la ville sans aigreur ; il avait même donné sa bénédiction à l'archevêque et au peuple. On ignore si Vassili avait quelque sujet de se plaindre personnellement des Allemands de li*
ïgO HISTOIRE
vonic , ou bien si ce fut uniquement pour plaire à son beau-père qu'il exigea des Novgorodiens une rupture avec ce peuple ; il est plus vraisemblable qu'il ne cherchait qu'un prétexte pour mettre à exécution des plans que les suites de cette démarche firent découvrir. Les Novgorodiens ne purent entendre , sans la plus grande surprise y les arnbassadeurs moscovites et ceux de Vitovte. Après sept années de mésintelligence avec les Allemands , pour affaires de commerce , ils avaient conclu la paix dans un congrès général tenu à Izborsk en présence des députes de Lubeck, de Gothland^ de Riga^ de Dorpatetde Rével. Ayant réciproquement besoin de la liberté du commerce , les deux partis s'étaient engagés à jeter lé voile de l'oubli sur toutes les injurespassées , et les Allemands étaient revenus à Novgorod , où ils avaient rétabli leur église et leurs comptoirs. Ce commerce était dans Tétatle plus florissant; tous les ans^ les marchands des contrées les plus reculées de la Germanie venaient aj^rter , sur les bords du Volkhof , les produits les plus précieux de l'industrie européenne ; aussi les Novgorodiens , fort peu disposés à exécuter la volonté du prince de Moscou , et encore moins celle de Vitovte, répondirent : Seigneur grand prince ^ n6iis sommes et rious voulons rester en
paix avec vous , avec Viîopte , avec les Aile" mands. Us furent insensibles aux menaces^ mais ils renvoyèrent les députés avec honneur.
Le grand prince , qui s'attendait sans doute à ce refus , déclara sur-le-champ la guerre à Novgorod et s'empressa de prendre l'offensive. Le pays de la Dvina s'était , depuis long-temps , enrichi par le commerce ; il recevait l'argent appelé zakamsioïe (a) et les plus belles fourrures des frontières de la Sibérie ; il était encore renommé par d'autres branches de commerce fort avantageuses / surtout par l'oisellerie : en vertu des traités conclus avec Novgorod , les grands princes y envoyaient tous les ans des fauconniers auxquels les intendans du district étaient tenus de fournir des relais et des vivres. JeanKalita avait, le premier, conçu le projet de se rendre entièrement maître du pays de la Dvina, et son arrièrepetit-fils l'exécuta sans effusiqn de sang : plus d'une fois, victimes du gouvernement avide et oppresseur des Novgorodiens , les habitans de cette contrée allèrent, en amis, h la rencontre des troupes moscovites, et se soumirent de leur plein gré ; Vassili leur donna pour lieutenant le prince Féodor de Rostof. Par suite de relations secrètes avec Moscou , les voïévodes novgorodiens même,
{a) Cl'est-à-dire d'au-delà de la Kama.
qui se trouvaient alors daas le pajs , se diéetarè<« rent fidèlqs serviteurs du grand prince; celui'-ci s'empara aussi^ à cette époque i deTorjeck^de Volok^Lamskj et de Vologda • Les Ndvgorodiens furent saisis de terreur^ car, en perdant le pays de la Dvina ,■ ils s^ voyaient non^seulement privé$ des moyens de recevoir de première main le$ rares productions des climats de Sibérie ^ mais encore de pouvoir conmiercer avantageusement avec les AUeniand^^ qui venaient surtout che2( eux poul* leur acheter des fourrures précieuses i Jean , archevêque de Novgorod y le possadnik Bogdan et les premiers magistrats se rendirent a . Moscou ; mais rien ne put fléchir le grand prince, fermement décidé à garder la province de la Dvina.
1398. Alors le désespoir mit les armes aux mains des No vgorodiens. Us âe rassemblent en conseil public et demandent la bénédiction à rarchevéque, en lui disant : a Puisque le grand |Mânce n'a psfô roiigi » d'employer la ruse et la violence pour s'emparer » des possessions de la grande Novgorod , nous » sommes tous prêts à mourir pour le soutien de » uo^àrKyiXseXpour notre maître, la grandèNovgor w rod, n L'archevêque leur donna sa bénédiction, et tous les citoyens jurèrent de rester unis de scntimens. Le possadnik Timothée, à la tête de
DE RUSSIE. igS
iiuit mille hommes, réduisit en cendres la vieille ville de Bielozersk; la pille neupe se racheta moyennant la somme de soixante roubles. Les princes de Bieloiersk et Içs voïévodes moscovites qui se trouvaient dans la ville , vinrent faire leur acte de soumission dans le camp des NovgonH diens. Ceux-ci ravagèrent les riches domaines de Koubensk près de Vologda ; ils s'arrêtèrent trois jBemaines sans succès devant Gléden > brûlèrent les faubourgs d'Oustiougue , et jusqu'à l'église de cette ville où ils enlevèrent une image miraculeuse de la Vierge , a laquelle ils donnèrent pai* dérision le nonr de prisonnière j enfin ils partagèrent leur armée en deux corps : dont l'un , fort de trois mille hommes > s'avança vers Galîtch pour y piller les habitans et les faire prisonniers ; les cinq mille ai^es entrèrent dans la province de la Dvina , firent le siège d'Orletz où s'étaient renfermés le lieutenant du grand prince et les voïé-* vodes novgorodiens de la Dvina, soumis à Vassiii. Pendant près d'un mois les assiégeans et les assiégé se battirent avec une égale valeur ; enfin la ville fut pbligée de se rendre , et cette victoire décida du sort des provinces de la Dvina. Le pos> sadnik Timothée tenait d'une main le glaive vengeur , effroi des traîtres ^ de l'autre une proclamation d'amnistie pour tous les habitans qui Tome V. i3
éprouveraient le repentir de leur faute : dc$' troupes entières de ces derniers accouraient sous ses drapeaux^ et se prosternaient à ses pieds dans Tespérance que la grande Novgorod daignerait leur pardonner. Le boyard Jean^ ancien voïëvode novgorodien de la Dvina, fut chargé de fers avec ses frères Aïfal, Gerassim et Rodion. Celui du grand prince , privé de sa caisse , fut renvoyé à son souverain avec tout ce qu'il avait de troupes ; le possadnik imposa en outre les marchands moscovites à trois cents roubles , les habitans de la Ih'ina à deux mille ; ensuite il retourna triomphant à Novgorod. Les traîtres enchaînés firent présentés au peuple ; Jean fut précipité du haut du pont dans le Volkhof ; ses frères Gerassim et Kodion ise firent moines, avec l'agrément de l'archevêque et des citoyens; Aïlal parvint à s'échapper. Connaissant toutefois la mesure de leurs forces , et trop prudens pour se laisser éblouir par les brillans succès qu'ils venaient d'obtenir , les -Novgorodiens proposèrent la paix au grand prince. Sous l'apparence d'une fausse soumission, le possadnik Joseph et un officier supérieur se présentèrent dans son palais avec de riches présens ; ils ne purent abuser ce prince clairvpyant , mais leur négociation réussit au gré de leurs désirs ; car Vassili savait que les Novgorodiens
It
DE RUSSIE. ÏqS
avaient en même t^mps de secrètes intelligences avec Vitovte , auquel ils proposaient , à de cer- |
talnes conditions , de devenir leur chef et leur protecteur. Piersuadé que y si on les réduisait à "
rextrémité, ils pourraient en effet se livrer à la [
Lithuânîe , le grand prince prit le parti de de'vorer :l
son dépit et de renoncer à la province de la Dvina , à celle de Vologda et à toutes les autres possessions des Novgorodiens ; il leur accorda la paix et fit partir son frère Ai^dré pour en exécuter les conditions. Rien ne put alors détruire dams l'esprit de Vitovte l'idée qu'on avait eu l'intention ^^^* de le jouer. Il renvoie aussitôt aux Novgorodiens le traité de paix conclu avec eux la première année de son avènement au trône de Lithuanie ; et de leur côté les Novgorodiens lui font remettre le sien en signe de déclaration de guerre. Cependant Vitovte différa le commencement des hostilités, car il méditait une entreprise beaucoup plus importante-
Tok htamouisçh , qu'une grande partie de la Évcnehorde reconnaissait encore pour son souverain , horde. rassembla de nouvelles forces dès que Tamerlan se fut retiré. U entra dans Saraï , envoya des députatîbns dans tous les Etats voisins , et prit le titre de seul maître des États de Bâti. Mais Ti- Jtnour Koutlouk , ou Temir Koutlouï^ selon nos annales , l'aittaqua à l'improviste , le défit et s em-
l 196 HISTOIRE
? para de Saraï. Tokhtamouîsch avec ses femmes ,
ses deux fils , ses tre'sors et une nombreuse cour , se réfugia à Kief , implorant le secours du puissant Vitovte. Celui-ci saisit avec ardeur l'occasion de se déclarer protecteur d'un exilé aussi illustre , et lui fît la promesse orgueilleuse de lui rendre la couronne. Vitovte avait déjà tenté le sort des armes contre les Mogols ; il en avait fait un grand nombre prisonniers dans les environs d'Azof , et en avait peuplé plusieurs villages près de Vilna , Projetade OU Icur postérité existc encore jusqu'à présent. Il ^ se flattait du doux espoir d'être un jour le vain-
queur d'un peuple qui faisait trembler et l'Europe et l'Asie : il aimait à se persuader qu'il disposerait du trône de Bâti , et qu'il s'ouvrirait un chemin vers rOrient, afin de renverser l'empire de Tamerlan. Au moment de frapper un coup décisif, le héros lithuanien désirait engager le grand prince à le seconder dans ses desseins ; à cet eflfet il lui expédia, en qualité d'ambassadeur, le prince Yamont , gouverneur de Sraolensk. Mais comme rien ne pouvait être plus favorable aux intérêts de la Russie qu'une guerre entre deux peuples qui lui étaient également odieux , la raison lui défendait de contribuer à la prépondérance de l'un ou de l'autre. Les khans de la horde n'exigeaient de nous qu'un simple tribut, tandis que
}es Lithuaniens \ouIaient nous assujétir entièrement. Sauf Tor qu'elle donnait aux Mogols, la grande principauté pouvait s'enorgueillir de son indépendance , en comparaison de celles anciennes du Dnieper ; aussi le prudent Vassili Dmitriéyitch , loin d'être dupe de la fausse amitié de son beau-père, était persuadé que celui-ci , déjà possesseur de la province de Smolensk, aurait voulu aussi se rendre maître de Moscou. Au lieu de troupes , le grand prince envoya son épouse et ses boyards à Smolensk , où se trouvait alors Vitovte ; il les chargea de politesses pour le prince lithuanien , qui , non moins adroit , ne le céda point à son gendre en prévenances ; il traita magnifiquement sa fille et nos boyards j en témoignage de sa tendresse paternelle, il fît présent à la princesse de Moscou d'un grand nombre d'images, accompagnées de plusieurs monumens de la passion de notre Seigneiur, reçus de Grèce par un prince de Smolensk.
En même temps qu'il refusait de participer à la lutte qui se préparait entre les Lithuaniens et les Mogols , Vassili ne craignit point de prendre les armes contre ces derniers , pour se venger des ^ ravages qu'ils avaient exercés dans Nijni-Novgorod, ainsi que nous l'avons déjà dit. Il envoya dans la Bulgarie de Kaz$tn , son frère Youri à la
iq8 histoire
Nos con- tête d'une puissante armée , qui s'empara de la Bulgarie. Capitale de ce pays (connue encore aujourd'hui sous le nom de Bolgary), de Youkotin, de Kazan et de Rrementchoug; pendant troîs mois les troupes russes ravagèrent cette contrée flo- ^ rissante par son commerce, et revinrent chargées d'un riche butin. Jamais, disent les annalistes, les Russes n'avaient pénétré aussi avant dans les domaines des khans. Depuis ce temps Vassili prit le nom de conquérant de la Bulgarie / mais répoque des véritables , des solides conquêtes n'était pas encore venue pour la Russie.
Le grand prince , attentif à ne point rompre ses relations d'amitié avec Vitovte , lui présenta sans doute cette heureuse expédition comme un effet de l'alliance qu'ils venaient de conclura contre les Mogols ; mais le prince de Lithuanie sut deviner dans son gendre un ennemi dange-^ reux et secret , qui n'attendait que le moment favorable pour lui ravir l'héritage des descendans d' Yaroslaf . La sûreté des possessions lithuaniennes, en Russie, demandait l'anéantissement de la principauté de Moscou , déjà puissante ; et Vitovte ne s'était engagé à rétablir l'autorité de Tokhtamouisch sur la horde d'Or, au-delà du Jaïk ^ dans la Bulgarie , la Tauride et le pays.
d'Azof , qu'à condition que ce khan donnerait Moscou a la Lithuanie.
Yitovte , depuis long - temps préparé à cette ^^ ^"oïte importante expédition , rassembla son- armé^ y^^^^^ a Kief. En vain Hedwige , reine de Pologne , qui se piquait de pénétrer FaYenii', lui prédisait-elle les plus affreux malheurs (6); le faible Yagaïlo confia à son fi^re ses meilleures trou^ pes, commandées par ses plus illustres voïévodes, tels que Spitko deCracovie, Sandivoge d'Ostrorog, Dobrogost de Samotoul, Jean de Mazovie et beaucoup d'autres. Kief vit flotter , devant ses murailles^ les drapeaux lithuaniens^ ornés de trophées, monumens des victoires de Gedimin, d'Olgerd et deKestouti. Les gardes de ceux de nos princes qui payaient tribut à Vitovte , js'y trouvaient réunies aux Lithuaniens , aux Samogitieiis et aux Voloques. Les Mogols de Tokhtamouisch formaient un corps séparé , de même que cinq cents Allemands richement armés , envoyés par le grand-maltre de l'ordre de Prusse. Cette armée, aussi nombreuse que brave, était commandée par cinquante princes russes ou lithuaniens qui reconnaissaient les ordres suprêmes dé Vitovte.
En même temps on vit paraître un ambassadeur de Timour-Koutlouk , qui , au nom de
$on maître , dit au prince lithuanien : « Livre- )) moi Tokhtamouisch , mon ennemi ; Tokhta-» » mouisch , jadis un grand prince , mais qui ^ » aujourd'hui , n'est plus qu'un vil déserteur ^ » telle est l'inconstance de la fortune î » J^irai troui>er Timour, répondit Vitovtej et aussitôt il s'avartce vers le sud par le même chemin que jadis avait suivi Mononiaque marchant contre le$Polovtsi. Timour-Koutlouk s'était posté, avec ses Mogols , sur les rives de la Vorslla , au-delà du Rhorol et de laSoula. Ce prince , plus pacifique que belliqueux j fit dîreà Vitovte : « Pourquoi y) niarches*tu contrie moi ? jan^ais je ne suis entré » dans Ion pays les arnies à la main. » Dieu, ré- » pondit le prince lithuanien , m'a désigné pour j) être le maître du monde ^ Sois mon fils et mon » tributaire , ou deviens mon esclave; choisis. ». Timour persista dans ses propositions de paix ; il reconnut Vitovte comme son aine ^ et con-^ vsentit méniie , aii rapport de nos annalistes , à lui payer annuellement une certaine somme d'argent. L'orgueilleux prince lithuanien, pour imiter l'ostentation orientale , voulut encore que les Mogola représentassent ses armes sur leurs monnaies ; à cette condition il promit de ne plus donner de secours à Tokhtamouisch. Le khai> dei3ianda un délai de trois jours , pendant les-*
quels îl envoya des pre'sens à Vkovte , et lui Çt , par ses ambassadeurs, toutes soi;tes de soumissions et de caresses. Mais cette déférence extraordinaire n'était qu'un moyen adroit pour gagner du temps afîn de se réunir au reste des troupes tatares.
L'arrivée d'Edîgée dans le camp des Mogols Édigcc. changea la face des affaires. Blanchi dans les combats , habile autant que courageux , ce prince avait dans la horde le pouvoir d'un autre Mamaï , et gouvernait le khan. Il avait servi sous les drapeaux du fameux Tamerlan , et portait même des marques de distinction que lui avait accordées ce grand conquérant. A peine il est instruit par Timour des conditions auxquelles Vitovte accorde la paix , qu'il s'écrie : « Plutôt }) mourir! n Aussitôt il demande une entrevue au monarque lithuanien , et les deux princes se rendent sur le bord de la Vorskla. « Valeureux » prince ^ dit le général tatar ^ c^est à juste titre » que notre roi fa reconnu pour son père y puis" » que tu es son ainéf mais comme tu es plus » jeune que moi y reconnais ma supériorité : de- » viens mon tributaire , et fais graver mon efy? Jigie sur les monnaies lithuaniennes* » Cette ironie enflamma le courroux de Vitovte : il . donna hautement le signal ^u combat , et ses lé-
gions s'ébranlèrent. A l'aspect du grand nombre des Tatars , Spitko de Cracovie , le plus sage de ses voïëvodes, lui conseilla de chercher encore à obtenir la paix à des conditions également honorables pour les deux partis; mais les jeunes chevaliers lithuaniens étouffèrent ceprudent conseil en criant : a Anéantissons les infidèles !» L'illustre Stchoukofsky , seigneur dont le cœur était fier et le langage audacieux , alla même jusqu'à dire au voïévode de Cracovie : « Si par » amour pour ta jeune et belle épouse y si par un )) penchant irrésistible pour le luxe et la mol-- » lesse y tu redoutes d* affronter la mort , ne glace » point le courage des héros prêts à sacrifier » leur vie pour la gloire. » « Insensé y lui ré- » pondit le généreux Spitko , je succomberai » dans le combat y tandis que tu prendras là- » chement la fuite (7). » L'armée lithuanienne traversa laVorskla et commença l'action.
12 août. Vitovte espérait , au moyen de ses canons et de ses arquebuses , avoir l'avantage sur l'armée du khan , supérieure en nombre à la sienne ; mais les annalistes rapportent que ces armes lui furent d'un faible secours en rase campagne, où les Tatars , dispersés çà et là , avaient la facilité de prendre en flanc. les bataillons lithuaniens. Disons plutôt que l'artillerie se trouvait
DE RUSSIE. 2o3
alors au œrceau : on ne savait point encore charger le canon avec promptitude , et le diriger facilement de tous côtes. Cependant les Lithuaniens réussirent à jeter la confusion parmi les rangs d'Edigée; déjà ils se regardaient comme certains de la victoire, lorsque Timour-Koutlouk,' disciple de Tamerlan , les attaque par derrière , et rompt leurs bataillons par le choc le plus impétueux. Tokhtamouisch fut le premier qui abandonna le champ de bataille ; bientôt il fut suivi de Vitovte et de l'orgueilleux Stchoukofsky. Spitko eut la gloire de mourir de la mort des héros, ainsi qu'il l'avait promis. Le carnage fut horrible et sç prolongea jusque bien avant dans la nuit : les vaincus furent égorgés par les Mogols , foulés aux pieds de leurs chevaux , ou emmenés par eux en esclavage. Jamais Genghiskhan , jamais Bâti n'avaient remporté de victoire plus décisive. Les Lithuaniens perdirent , dans cette fatale journée , les deux tiers de leur armée, et laissèrent" sur le champ de bataille beaucoup de princes , au nombre desquels se trouvaient Gleb de Smolensk , Michel et Dmitri de Volhynie , descendans du fameux Daniel , roi de Oallicie , et plusieurs autres , tant Busses que Lithuaniens. Le khan Tiraour - Koutloul poursuivit les débris, de l'armée ennemie jus^
:i04 HI^TOrRE
qu'au Dnieper ; il imposa Rief a 5oqÊ roubles y. et le monastère de Petchersky à 3o ; il laissa dans cette ville ses lieutenans ^ et retourna dans ses domaines après avoir semé la terreur dans les provinces de Vitovte jusqu'à Loutsk. C'est ainsi que le héros lithuanien , qui avait cru étonner l'univers du bruit de ses exp^oits , ne reth'a , de son expédition , que la honte d'avoir perdu sou armée , le chagrin d'avoir ouvert aux Mogols le chemin de ses Etats , et la crainte de voir ces terribles ennemis poursuivre le cours de leur ven-
geance.
La nouvelle du désastre de Vitovte produisit des sensations différentes à Moscou , à Novgorod et à Rézan : on yi déplora le sort d'un grand nombre de Busses qui , avaient péri sous les drapeaux lithuaniens ; on vit avec étonnement combien la puissance de la horde était encore formidable ; on craignit que les khans , £ers de leurs succès, ne devinssent encore une fpis les tyrans de la Russie j mais en même temps on se réjouit d'une défaite qui affaiblissait les forces de la redoutable Lithuanie. Cependant Vitovte avait en Russie un ami véritable , qui se serait sincèrement affligé de soii désastre , s'il avait eu le temps 4e l'apprendre. Cet ami était le prince Michel' de Tver , qui mourut presque au moment oii les^
DE RtJSStÈ. 201!
troupes lithuamennes fuyaient devant les Mogols* Michel Alexandrovitch , ayant épuisé tous les raoyens imaginables de nuire à Dmitri Donskoï, avait pris le parti de vivre paisiblement dans son apanage , car il s'était aperçu que le** gouvernement du jeune Vassili n'était ni moins ferme , ni moins sage que celui de Dmitri ; il avait renoncé au projet de ravir aux souverains de Moscou la dignité de grand prince, et, en général , de s'opposer aux progrès de leur puissance ; il- venait même de conclure avec Vassili une alliance offensive et défensive contre les Mogols , les Allemands , les Polonais et les Lithuaniens ; cependant il entretenait secrètement des intelligences ^vec Vitovte , qu'il regardait comme un prince ennemi né de la principauté de Moscou. En 1 597 il lui avait envoyé son fils Jean , qui avait épousé Marie, sœur de Vitovte : le projet de cet ambassadeur était bien moins , sans doute , de voir son parent , que d'entamer avec lui des négociations d'une haute importance.
Quoique Vassili n'eût encore manifesté aucunes intentions hostiles relativement à la possession de Tver, le prince de cet apanage n'avait pu voir , sans quelque inquiétude , le souverain de Moscou accueillir d'une manière fort amicale son neveu , Jean de Kholm , qui , pour se sous-
traire à la domination de son oncle , s'e'tait ver^ tiré à Moscou , s'y était marié avec Anastasie , sœur du grand prince , et était devenu lieutenant de ce dernier dans la ville de Torjek. Mi- Mort du chel était f^é de soixante-six ans ; il avait encore
prince de , i n* • «i i
ÏTer. toute la Vigueur de 1 âge viril , lorsque , tout a coup, il fut attaqué d'une maladie si cruelle, qu'en peu de jours il eut perdutoutes ses forces. Il fit un testament par lequel il donnait à Jean , son aîné , Tver , Novc^-Gorodok , Rjef , Zoubtzof , Kadilof, Vobrin, Obokî et Vertiazin; à Vassili, son second fils , et à Jean Borissovitch , son petit-fils , Kachin et Kosniatin ; enfin à Féodor , son fils cadet , les deux petites villes de Mikouline ; leur ordonnant de vivre en paix , et d'obéir, en tout point , à leur aîné. Les circonstances de la iport de ce prince sont intéressantes. Daniel , protopope ( archi-prétre ) de Tver, et d'autres fonctionnaires ecclésiastiques , envoyés en Grèce en qualité d'ambassadeurs , pour y distribuer des aumônes , revinrent à cette époque de Constantinople ; ils apportèrent au prince , de la part du patriarche , une image représentant le jugement dernifer. Michel oublie alors sa maladie et l'état de faibl^esse où il se trouvait ; il se lève de son lit , court au devant de la sainte image , la baise avec respect, et invite à un banquet
%plendide les membres les plus illustres du clergé, ainsi que les mendians, les aveugles et les estropiés ; il dîne avec eux en frère , et , conduit par ses domestiques , il présente à chacun des convives une coupe de vin , nommée coupe d* adieu , les suppliant de lui donner leur bénédiction. Un spectacle aussi touchant arrachait des larmes à tous les assistans. Il embrasse ses enfans, ses boyards, seà domestiques, et se rend à la cathédrale : là il se prosterne devant les tombeaux de son père et de son aïeul ; il désigne Tendroît où il devait être enseveli , et va se placer ensuite sous le portail de l'église , où s'étaient rassemblés une foule innombrable d'hommes qui le regardaient tous avec douleur et attendrissement. Ce prince, d'une taille et d'une corpulence gigantesques, qui naguère avait un air si noble et si majestueux , n'était plus qu'un fantôme livide et si faible qu'il pouvait à peine faire quelque mouvement. Pendant que le peuple , plongé dans un morne silence , s'abandonnait à la plus profonde tristesse , Michel baisse humblement la tête et dit : i< Je quitte les hommes » pour voler dans le sein de Dieu ^ mes frères, )} avant que je ferme les yeux pour toujours y « donnez'-moi votre bénédiction. » Aussitôt des sanglots se firent entendre de toutes parts , et
!/.o8 tttStOÎRÊ
les assistans s'écrièrent : « Bon prince , le Av*-* » gneur ifous bénira! » Il descendît alors leâ degrés du temple ; ses fîls , avec les boyards , aU laîent le reconduire dans son palais^ lorsqu'à leur grand étonnement , Michel leur montra du doigt le monastère de Saint-Athanase ; on Teni* mena dans ce couvent où il reçut la tonsure monacale des mains de Tévêque Arsène ; il prit le nom de Mathieu , et y mourut sept jours après> laissant après lui la réputation d'un prince ha-^ bile ,, affable et terrible. Mais ce dernier surnom doit être pris en bonne part , car il ne sacrifia point la justice à son aniour pour les boyards; les brigandages , le vol , la chicane disparurent pendant son règne ; les taxes onéreuses sur les marchandises furent anéanties ; et les villes , les
villages jouirent d'une tranquillité si profonde , que les habitans des autres provinces accouraient par milliers dans celle de Tver. La mort de Michel fut le terme de la prospérité de ses Etats , et le signal des dissensions parmi ses fils et ses boyards. A peine instruit du triomphe du khaii et du désastre de son beau-frère , Jean dépêcha une ambassade au premier, le suppliant de confirmer ses droits de souveraineté sur toute la principauté de Tver. Ses ambassadeurs arrivèrent à la horde au moment ou Timour-Routlouk ye-
»aît de mourir ; mais son fils Schadibek se prêta aux voeux de Jean j et ce prince , muni des lettres du khan ^ commença , au mépris des conseils de sa mère , à opprimer ses frères ainsi que son neveu : le prince de Moscou, imploré par eux, animé du plus pur désintéressement, réussit à opérer une réconciliation de peu de durée. Jean fit deux fois le siège de Kachin , et retint son frère Vassili prisonnier dans Tver. Il le délivra enfin; mais il envoya ses lieutenans à Kachin. Les annalistes regardent comme cause principale de ces hostilités, la belle-sœur de Jean , veuve de Boris , princesse de Smolensk , dont cependant il persécuta le fils ; car il pouvait devenir un obstacle à son système de monarchie. Par condescendance pour le grand prince , Jean fit r
la paix avec le prince de Kolm , beau- frère de Vassili , et s'engagea à, le laisser vivre paisiblement dans l'apanage de son père ; mais ce prince étant mort dans Fétat religieux et sans enfans , ses domaines devinrent l'héritage d'Alexandre , fils de Jean. C'est ainsi, qu'en général, le système des apanages tendait alors à sa fin dans toute
Russie.
Malgré l'affaiblissement où se trouvait , à cette , jç^^ époque , la puissance de Vitovte , le prince de Tver voulait rester son ami, et renouvela le