‹ Histoire de l'empire de RussieChapitre 11 sur 45 · TOME IX. Î · texte numérisé non relu

TOME IX. Î

1569. fois ambitieuse ^ mais qui ^ alors ^ sous l'humble habit monastique 9 ne songeait plus qu'au salut de son âme^ suiTit le sort de son fils :.elle fut noyée dans la riVière de Cheksna ainsi qu'une Autre religieuse ^ la vertueuse Âlexandrine y belle-sœur de Jean. Son crinae était sans doute d'avoir versé des larmes sur les victimes de la fureur du tzar I

La destinée de l'infortuné Vladimir excita une compassion générale : on oublia la crainte ; on le pleurait daps les maisops et dans les temples. Personne sans doute, n'ajoutait foi à l'attentat supposé contre la vie du monarque ; on ne voyait' qu'un odieux fratricide , inspiré par la haine plutôt que par des soupçons. Si Vladimir ne possédait pas d'éminentes qualités^ il en avait de louables : il aurait pu régner. sur la Russie et il n'en eût point été le tyran ! Depuis longtemps sa disgrâce était évidente ^ cependant sa fermeté ne se démentit jamais : il attendait sa perte inévitable avec la résignation d'i^n chrétien 5 inspirant à tous les gens de bien une sorte d'attendrissement qui lui conciliait leur amour. Jean entendait sinon les reproches^ du moins les gémissemens des généreux Russes^ et il voulut par la découverte d'un complot prétendu prouver la nécessité de ses actes jde rigueur pour

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réprimer Faudace des traîtres, de ceux qu'il iSfig. accusait d'être complices du prince Vladimir. Cette calomnie contre les morts et les vivans e'tait-elle une chimère enfantée par Fesprit bourrelé. du tzar? Etait-ce une ruse infernale de ses compagnons d'homicides, qui voulaient par là faire preuve de leur zèle et lui fournir une nouvelle occasion d'exercer sa cruauté ? Jean croyait-il pouvoir en imposer à ses contempo-^ ^ rains, ainsi qu'à la postérité, par un mensonge grossier , ou cherchait-il à se tromper lui*-méme par sa crédulité? Les annalistes adoptent cette dernière hypothèse , comme pour alléger le fardeau des actions atroces qui pèsent sur sa mémoire; mais la crédulité même dans une sem-^ blable conjoncture ne crie-t^elle pas vengeance au ciel? PeutrcUe diminuer l'horreur qu'inspirent des massacres inouis ?

Novgorod et Pskof , autrefois républiques flp- Désorissantes, domptées depuis par l'autocratie , pri- Norgorod. vées de leurs anciens droits et de leurs principaux habitans, peuplées, en partie, de citoyens étrangers, avaient perdu leur antique esprit national: cependant elles conservaient encore une ombre de splendeur, basée sur le souvenir des temps écoulés et sur quelques débris de leur existence civile. Novgorod portait comme j^idis

»*%• le titre de grande; elle concluait des traités avec les rois de Suède et choisissait^ ainsi que Pskof, ses propres y^r^^. Une secrète inimitié contre Moscou y était comme un héritage de famille : on racontait encoi^ dans la première de ces villes la bataillé de la Chélona , et il existait à Pskof des témoins oculaires de la dernière assemblée nationale. On avait oublié les inoonvénicns de la liberté , sans perdre le souvenir de ses avantages. Quoique ces dispositions de deui villes affaiblies ne fussent , en aucune iaçon^ dangereuses pour la puissante autocratie, elles irritaient , elles alarmaient le tzar : de sorte qu'au printemps de Fannée iSôg, imitant l'exemple de son père et de son aïeul, il fit transporter à Moscou cinq cents familles de Pskof et cent cinquante de Novgorod. Ceux qu'on iirrachait à leur patrie versaient des larmes amères; ceux qu'on y laissait tremblaient dans l'attente des événemens qu'annonçaierit ces premières mesures.

A cette époque un vagabond , nommé Pierre , natif de Volhynte , ayant reçu à Novgorod le châtiment de sa mauvaise conduite , résolut de s'en venger sur ses habitans : certain que Jean était fortement prévenu contre eux, il&briqua sous le nom de l'archevêque et des habitans de

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cette ville ^ une lettre pour le roi de Pologne ; il i5%. la cache derrière l'image de la Vierge dan^ l'église de Sainte-Sophie, puis il se réfugie à Moscou et va déclarer au tzar que Novgorod trahissait la Russie. Comme une accusation de cette nature exigeait des preuves y le tzar fait accompagner ce misérable par un homme de confiance, et celui-ci, arrivé à Novgorod^ trouve , à la place indiquée , la lettre oîi il était dit que. l'archevêque, le clergé , les che& de la ville, enfin la population entière se soumettaient à la Pologne. Sans exiger d'autres témoignages, considérant cette absurde accusation comme tme vérité reconnue, le tzar prononce la condamnation de Novgorod, et avec elle celle de tous les hommes devenus l'objet de ses soupçons ou de sa haine.

Au mois de décem!^re 1669 , le tzar, accompagné de son ^fils Jean , de toute sa cour et de sa légion favoritç, quitta le bourg d'Alexandrovsky . Sans passer par Moscou ils se rendirent à Klin, première ville de l'ancienne principauté de - Tver. Croyant, sans doute, que les habitans de cette province, soumise par son aïeul, étaient tous des ennemis secrets de la souveraineté de AIoscou , Jean donne à sa légion d'exterminateurs le signal de la guerre , des meurtres , du

«*59^ pillage 9 dans ces lieux oîi personne ne songeait à l'ennemi ; ou des sujets paisibles y n'ayant aucun crime à se reprocher, accueillaient leur monarque comme un père, comme un défenseur. Aussitôt lès maisons, les rues se remplissent de cadavres. On mass^re même les femmes et les enfans. Depuis Klin jusqu'à Gorodnia, et même au delà de ce lx)urg , ces monstres marchèrent le glaive nu , couverts du sang des infortunes habitans, et arrivèrent ainsi jusqu'à Tver. Là, dans une e'troite cellule du monastère d^Otrotch, respirait encore le saint vieillard Philippe , corn jnràht en vain le ciel d'adoucir le coeur de Jean. Lç tyran n'avait point oublié ce prélat, banni pour sa généreuse fermeté, et il lui envoya Maluta Skouratof , sous le prétexte de lui demander sa bénédiction. Le vieillard répondit (qu'il ne bénissait que les gens de bien et pour de bonnes oeuvres ; devinant le motif de la mission du favori, il ajouta avec douceur : « depuis » long^iemps y attends la mort: que la volonté » du souverain soit accomplie J » Elle le fut : l'odieux Skouratof étouffa le saint homme ; mais afin de cacher cet assassinat, il déclara à l'abbé et aux moines que Philippe était mort dans- sa cellule , asphjrxié par la chaleur. L^s religieux , saisis d'effroi , creusèrent une tombe derrière le

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lïïaître- autel, OÙ, en présence de son meur- iSiSg. trier , ils déposèrent cet illustre chef de FÉglîse russe ;, orné de la glorieuse couronne du mar^ tyre. Mourir pour la vertu est le plus haut degré de la vertu humatsie, et l'histoire, ancienne ou moderne , ne nous offre pas d'exemple d'un horos plus justement illustre. Quelques années après ( en 1 584 ) ses relicjues furent transportées au monastère de Solovky, et rapportées,, en i652, dans l'église de l'Assomption à Moscou > où jusqu'à présent elles sont l'objet de la véné-^ ration des fidèles.

Ce crime secret fut suivi de crimes publies^. Jean , au lieti d'entrer à Tver , resta pendant cinq jours dans un couvent du voisinage , tandis que ses soldats forcenés pillaient la ville,, en commençant par le clergé , et ne laissaient pas une maison entière^ Ils emportaient lés objets légers et précieux, livraient aux flammes ce qu'ils ne pouvaient pas enlever, et s'amusaiient à torturer , à mettre en pièces , à pendre les habitans^ En un mot,, ils rappelèrent aux infortunés Tvériens l'époque, terrible de 1 52jy où le khan Usbek exerçait sa vengeance sur leurs ancêtres. Les prisonniers de guerre polonais , détenus dans les prisons de cette ville,, i^rent égorgés ou noyés dans dès trous faits à la glace du Volga:

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iSCg. Jean assistait à ce spectacle !••• . Quittant enfin ces lieux fumans^ de sang humain^ il alla exercer de pareilles fureurs à Médnoïé, à Torjek, oh Ton tenait renfermes dans des tours les prisonniers tatars et livoniens, chargés de fera : ils furent égorgés ; mais les premiers^ en défendant leur vie, blessèrent grièvement Maluta^Skoiiratof , et peu s'en fallut que Jean ne fût Messe lui-même i Vouiclmy-Volotchok et toute la c(mtrée qui s'étend jusqu'au lac Ilmen furent mis à feu et à sang. Tous ceux que l'on rencontrait sur la route étaient massacrés > sous le prétexte que l'expédition de Jean devait être un secret pour la Russie.

1570. Le 2 janvier^ la nombreuse avant-garde du tzar entra dans Novgorod; elle avait eu soin d'entourer la ville de fortes barrières; ann qu'il ne pût s'en échapper un seul homme^^ On commença par fermer les églises et les couvens ; par garrotter les moines et les prêtres , exigeant d'eux vingt roubles par tête* Celtii qui se trouvait hors d'état de payer cette amende était battu, fustigé publiquement du matih jusqu'au soir. On mit sous scellé les maisons des plus riches citoyens, en même temps qne l'on chargeait de fers les négocians , les marchands , les gens de robe, dont les familles étaient mises en .

surveillance dans leurs habitations. Le silence 1570. de la terreur régnait dans Novgœwi. Ne pouvant deviner la cause ouïe prétexte de ce châtiment^ les citoyens tremblans attendaient Farrivée du tzar. Le 6 du même mois^ jour de FÊpipkanie ^ Jean s'arrêta avec sa troupe à Goroditchë, bourg situe à deux verstcs de Novgorod (5o). Le lendemain on mit à mort tous les religieux qui n'avaient point paye l'amende : ik furent assommes à coups de massue et transportés ensuite dans leurs monastères respectifs pour y être enterrés* Le 8^ le tzar^ accompagné de son fils et de sa ' légion^ fit son entrée à Novgorod. L'arche vêqtte Pimen avec le clergé et les images miraculeuses l'attendaient sur le grand pont : il voulut lui donner sa bénédiction; Jean refusa de la recevoir et lui dit d'un ton menaçant : Homme impie^ ce n'est pas la croix vivifiante que je vois entre tes mains y c'est une arme meurtrière que tu veux m' enfoncer dans le cœur. Je connais tes perfides projets et ceux de cette vile population. Je sais que vous êtes prêts à vous livrer d Sigismondjiuguéte ! Dès ce jnoment tu n^es plus d m£s yeux le pttsteur des Chrétiens , mais un ennemi de V Église et de Sainte^Sophie , un loup carnassier j destructeur^ un misérable ^ acharné contre la couronne deJUonomaque (5i)- Après

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1570. ces invectives, il lui ordonna de reporter le crucifix et les images dans Féglise de Sainte^ophie^ oà il fiit entendre la messe; il pria avec ferveur, se rendit ensuite au palais ëpiscopal , se mit à table avec tous ses l>oyards , commença à dîner : tout à coup il se lève et pousse un cri effroyable (62) ! • ... A ce signal ses satellites paraissent ; ils saisissent l'archevêque, ses officiers, ses gens de service. Le palais , les cellulies , sont, à Finstant, livrés au pillage. Léon Soltikof, maître de la cour, et Eustache. confesseur du tzar, osèrent thème dévaster Féglise dé Sainté-Sophié , enlevant le trésor, les vases sacrés , les images, les cloches; ils dépouillèrent également les églises des riches monastères; après ces sacrilèges, commencèrent les jugemens...*.. Ils étaient rendus par Jean et son fils, de la manière suivante : tous les jours on amenait devant eux cinq cents et j usqu'à mille novgorodîens, qui étaient aussitôt assommés , torturés ou brûlés au moyen d'une composition combustible. Quelquefois ces mal-^ heureux attachés à des traîneaux , par la tête ou les pieds, étaient traînés sur là rive du Volkhof , à l'endroit où cette rivière ne se couvre pas de glace en hiver. Là , de la hauteur du pont, on les précipitait dans l'eau par fiimilles entières, les femmes avec leurs maris, les mères avec

leurs enfans à la mamelle^ tandis que les hom- i^^o. mes d'armes moscoTÎtes ^ armés de pieux^ de laiices et de haches y se promeuaient en bateaux sur le Volkhof , perçant^ mettant en pièces ceux des infortunés qui surnageaient à la surface de la rivière. Ce massacre dura cinq semaines et se termina par un pillage général, Jean^ suivi de sa légion^ visita tous les monastères des environs ; partout il fit enlever les trésors des églises > dévaster les bâtimens^ détruire les chevaux^ le bétail y brûler les grains ; Novgorod fut 'également pillée de fond en comble* Le tzar^ en personne y parcourait les rues y regardant ses avides soldats assiéger les maisons et les magasins y enfoncer les portes^ escalader les fenêtres^ se par-» tager les étoffes de soie et les pelleteries y brûler le chanvre et les cuirs y jeter dans la rivière la cire et le suif. Des bandes de ces brigands fu-^ rent aussi envoyés dans les domaines de Novgorod pour y piller et exterminer les hàbitans > sans distinction^ sans examen. Ce fiéau dévasta^ teur, ce bouleversement, cette désolation deJfovgorod4a^Grande y dura y dit l'annaliste^ six se-^ maines entières^

Le 1 2 février y lundi de la seconde semaine du grand carême > au lever du soleil^ le tzar fit jappeler devant lui ceux des nbvgprodiens de dis-

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ïS^o. tiiiction qui restaient encore vivons, un par chaque rue. Ils parurent, semblables à des spectres, pâles, exténués par le désespoir et la terreur, attendant le coup de la mort : mais Jesinjeta sur eux un regard de clémence et de bonté .'la foreur qui, jusqu'alors, avait brillé dans ses yeux s'était éteinte comme un effrayant météore. Il leur dit avec douceur : Habitana de Novgorod y qui avez conservé la vie , priez Dieu pour qu^il nous accorde un règne heureux : priez pour nos soldats y fidèles serviteurs de Jésus-^ Christ , çfin que nous tiiomphions de nos enne^ mis y visibles et invisibles! Que le Tout^P uissant juge votre archevêque y le traître Pimen et ses abominables complices; c^est sur eux que doit retomber le sang qui a coulé dans ces lieux! McUntenant que les pleurs et les gémissemens cessent! que la douleur et les regrets se calment/ Privez et prospérez dans Novgorod. Je vous laisse, pour me représenter, mon boyard et voïévode le prince Pronsiy , en qualité de gouverneur^ Re-tournez en paix dans vos hahitations. Le sort de l'archevêque n'était pas encore décidé : on le fit monter sur une jument blanche , couvert de haillons , tenant dans les mains une musette et un tambour de basque, affublé comme un vil histrion (55) ; on le promena de rue en rue; en-

suite on le fit partir ppur la capitale^ sous une ^^1^* forte escorte.

Jean quitta sans délai Novgorod et se dirigea sur Pskof , après avoir expédie à Moscou la proie acquise par le sacrilège et le pillage. Il n'y avait plus personne pour regretter ces richesses : ceux des habitans qui avaient conservé la vie,' rendaient grâce au Seigneur, ou bien se trouvaient dans une espèce de délire. On assure qu'il périt, tant à NovgcM'od qu'aux environs, j usqu'à soixante mille hommes (54). Le Volkhof était encombré de cadavres , de membres mutilés , et ses flotjs , teints de sang, furent long-temps à les charrier jusqu'au lac Ladoga. La famine (55) et les maladies vinrent achever la vengeance de Jean ; pendant six à sept mois les prêtres ne pouvaient suffire à donner la sépulture aux HK>rts : on les jetait dans une fosse commune , sans aucune cérémonie funèbre. Cependant Novgorod parut enfin se réveiller de sa morne stupeur : le 8 du mois de septembre, lès débris de la population se rassemblèrent pour célébrer une messe des morts dans un champ situé près de l'église de la Nativité , vaste cimetière où se trouvaient dix mille cadavres chrétiens, enfouis sans funérailles f On voyait à la première place, dans cette touchante cérémonie , un pauvre mendiant , nommé Jean

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1570. Igaltzô, qui, seul, pendant la terreur, avait enterré les morts et prié sur eux. Novgorod-là- Grande n'était plus qu'un désert. Une partie considérable du quartier des marchands, jadis^ si populeux j,* fut convertie en une grande place; après avoir démoli tous les bàtimens devenus inhabités > on y jeta les fondemens d'un palais pour le souverain.

Jean réservait à Pskof le sort de Novgorod , croyant que ses faabitans avaient également formé le dessein de trahir la Russie. Cette ville avait alors pour gouverneur le prince Youry : TokmaJkof, homme vertueux et bon; elle renfermait dans ses murs im ermite célèbre par sa piété, nommé Nicolas, qui par humilité chrétienne contrefaisait l'insensé. Les prudens conseils du premier et l'heureuse audace du second arrachèrent Pskof à sa perte. Le tzar passa la nuit du samedi dans le ^ couvent de Saint- Nicolas à Lubatof. De là il découvrait cette ville dont les citoyens, effrayés à l'approche de la. tempête, étaient loin de songer au repos; ils couraient de tous côtés , s'encèurageant les uns les autres, ou faisant leurs adieux à la vie. A minuit, le son des cloches de toutes les églises de Pskof retentit aux oreilles du tzar : son cœur, au rapport des contemporains, s'attendrit d'une

sauvée.

manière miraculeuse (56). Son imagination lui i^représenta vivement avec quel sentiment douloureux les citoyens allaient aux matines prier pour la dernière fois le Très-Haut de les sauver du courroux de leur souverain ; avec quelle ferveur ils se prosternaient^ baignés de larmes > au pied des autels ! L'idée que Dieu entend la voix des aiffligés toucha cette âme si endurcie I • • • • Dans un inexplicable élan de pitié^ il dit à ses généraux : Émoussez vos glaives sur la pierre y 43iie les meurtres cessent!.... Le lendemain il Pskof entra dans la ville et vit avec étonnement devant touteâ les maisons, des tables dressées et couvertes de mets^ d'après le conseil du prince Tokmakof. Les citoyens^ à la tête de leurs familles 9 présentant au prince du pain et du sel^ fléchissaient les genoux devant lui^ le bénissaient. «Seigneur^ disaient-ils^ recevez de » nous^ vos fidèles sujets 5 le pain et le sel que » nous vous offrons avec amour; disposez de » notre vie et de nos biens ^ car tout ce que » nous possédons est à vous ^ aussi bien que nos » personnes. » Cette soumission inattendue fut agréable à Jean. G)rnélius9 abbé du monastère de Petchersky, à la tête du clergé^ le reçut sur la grande place. Après le Te Deum chanté dans le temple de la Trinité , le prince salua le tom«

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«570. beau de Saint-Ysevolod, examina avec étonne* ment la pesante épee de cet ancien prince de Pskof et" voulut ensuite visiter la cellule du solitaire Nicolas. Celui- ci ;j sous Fe'gide de sa prétendue démence, ne craignit point de reprocher au tyran ses actions sanguinaires et ses sacrilèges (57). On assure qu^il offrit à Jean nxi morceau de viande crue et que le prince lui ayant dit : (( Je suis chrétien et je ne mange point de » viande au grand Carême y » l'anachorète lui repondît : w Tu fais pis : tu te nourris de sang y) et de^ chair humaine ^ oubliant non-seulement >) le Carême y mais Dieu lui-même! y) Alors d'un ton menaçant, il prédit au tzar d'épouvantables malheurs et parvint à lui inspirer un tel effroi qu'il sortit inéontineat de Pskof ; il demeura * pendaiit quelques jours dans les faubourgs, permettant à ses soldats de piller les propriétés des habitans les plus riches ; mais il avait défendu de toucher aux bi^ns des prêtres et des moines; il n'enleva que les trésors des couveris, quelques vases sacrés, des images, des livres. Ayant épargné , comme malgré lui , l'antique patrie dX)lga, il reprit le chemin de Moscou, pour assouvir dans de nouveaux carnages son insatiable soif du sang.

L'archevêque Pimen et quelques uns des plus

notables prisonniers de Novgorod , ti^anspoMés «S?»avec lui au ïwurg d' Alexândrovsky, y attendslierft leur sentence de mort. Cinq mois se passèrent sans qu'il fût Hen décidé à leur égard. On ordonnait de scrupuleuses investigations ^ ou recueillait des délations pour établir un corps de délit ; on cherchait à Moscou des complices de l'archevêque Pimen parmi ceux qui, jusque-là , s'étaient soustraits à la vengeance du tzar ; les uns siégeaient à la haute cour de justice et au conseil souverain; d'autres jouissaient même de la faveur particulière de Jean. Viskovaty, garde des sceaux, hoAime habile dans les affaires d'État; ie trésorier Founikofqtii, depuis sa jeunesse jusque dans un âge avancé, avait servi avec fi- • délité son maître et son pays ; le boyat^d Yakovlef, les secrétaires Stépanof et Vassilief, hommes de mérite, furent mis en état d'arrestation. Mais! quel fut l'étonnement général, Ibrsqu'aVec eux l'on Tit arrêter ausii les principaux favoris de Jean 5 Alexis Basmanôf, voïévode intrépide, mais impudent serviteur de la tyraUnie ; Théodore, son fils, grand échanson , dont la belle physionomie cachait une âme noire, compagnon nécessaire au tzar dans ses débauches comme dans ses cruautés; enfin, le scélérat qu'il affectionnait le plus, le prince Athanase Viazemsky. Tome IX. i S

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57e. Us étaient accusés d'avoir concerté avec Pimen , le projet de livrer les villes de Novgorod et Pskof aux Polonais, et d'attenter à la vie du tzar pour élever au trône Iç prince Vladimir Andréiéyitch* S'ils accordaient une juste pitié aux dignes fonctionnaires qui avaient b^en mérité de la |lussie, les Moscovites devaient éprouver une secrète satisfaction en voyant la vengeance divine 's'accomplir sur les confident du prince > sans doute innocens envers lui, mais criminels envers la patrie et l'humanité. Ces cruels courtisans reconnurent trop tard que la faveur d'un tyran est aussi dangereuse que sa haine même, car il ne peut pas avoir une longue confiance dans des hommes dont la perversité lui est connue. Le plus léger soupçon, le moindre mot, une seule peu§ée suffit pour causer leur perte : e^ brisant les instrumens de sa tyrannie, l'exterminateur éprouve le sentiment interne de sa justice, jouissance rare pour un cœur avide de sang, endurci au crime, mais encore troublé par la conscience ! Long-temps calomniateurs, ils périrent eux-mêmes victimes d'une calomnie. Jean accordait une confiance sans bornes au grand oiÉcier Athanase Viazemsky; il ne prenait que de la main de ce favori les remèdes prescrits par Arnolphe Lensey, son mé-

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decin (58); lui seul était le confident des pro- 1570. jets secrets du tzar, qui les ],ui communiquait, dans sa chambre à coucher, pendant le silence des nuits. Un jeune >enfant boyard, nomme Féodorof Lovtchikof (59), comblé de bienfaits par le prince Athanase, Faccusa d'avoir préyenu les Novgorodiens de la colère du tzar, et par conséquent de complicité dans leur crime; ifl n'en fallut pas davantage pour le perdre. Jean dissimula quelques jours; puis, tout à coup, ayant fait appeler Viazemsky, pour lui parler des affaires de l'État avec sa confiance accoutumée, il donna ordre d'assassiner, pendant ce temps > tous les serviteurs dévoués au prince. En rentrant chez lui, celui-ci aperçoit leurs cadavres ensanglantés. Sans laisser paraître ni émotion, ni surprise, il passe dans son appartement^ espérant calmer le courroux du tzar par cette preuve dé soumission. Mais à l'instant il est arrêté et jeté dans un cachot où se trouvaient déjà les Basmanof, accusés, comme lui, de haute trahison. On fit subir la question à tous les prévenus : celui qui n'avait point la force d'en supporter les douleurs , faisait des aveux mensongers qui le compromettaient ainsi que ses compagnons, torturés également, pour découvrir des secrets qu'ils ignoraient eux-mêmes.

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ïi7û. Lès procès-verbaux, contenant les déclarations de ces malheureux , fermèrent un acte d'accusation énorme qui fut présenté au tzar et à son fils. Aussitôt 1^ prétendus traîtres sont condamnés à mort. Leur supplice devait c^ffrir aux regaroks des habitans de Moscou, déjà habitués aux horr^irs, un spectaole capable de les étonner encore J

Le ;î5 juillet on vit dresser dix-huit potences au milieu «de la grande ^ace du marché'^dans le quartier de Kitaï-Gorod ) ; étakr des instrumens de torture, allumer un énormie bûeher. aurdessus duquel était suspendue une graïKle jcuve remplie d'eau (6o). À 4:es épouvantables apprêts, les Moscovites furent persuadés que leur dernier jour était arrivé , et qpae le tzar allait exterminer à la fois la capitale et ses habitans. Éperdus de tireur, ils fuient ^ se cachentipartout où ils le peuvent, abandonnant, dans les boutiques oiivertes, leurs marchandises, leur argent. Bientôt la place est déserte ; on n'y voyait qu'une troupe d'opritchmks rangés autour des gibets et du bdd»er «mbrâsé, dans im profond silence. Tout à coup l'air retentit du roulement des tamixmrs : on aperçoit le tzar à cheval avec son fils aine, cd^jet de son affection. Il était accompagné des boyards, des

princes et de sa légion^ marchaût dans le pkis i^?»* grand ordre ^ suivie des condamnés, au; nombre de plus de trois dents, semblables à des spectres ^ meurtris^ déchirés, ensanglantés, pouvant à peine se traîner. Arrivé au pied des gibets, Jean promène ses regards autour de lui : étonné de n'apercevoir aucuns spectateurs^ il ordonne aux légionnaires de rassembler les habitans et de les amener sur la place. Impatienté de leur lenteur, il court lui-même sur leurs pas, appelant les Moscovites au spectacle qu'il leur avait préparé , leur promettant grâce et sûreté. Les citoyens n'osèrent point désobéir : ils sortent des caves ^ des souterrains oii ils s'étaient cacbés et se rendent , tremblans de frayeur , sur la place des exécutions, qu'ils remplissent en peu d'instans ; les murailles , les toits étaient couverts de spectateurs : alors élevant la voix , le tzar leur dit : Peuple de Moscou , vous cUlez voir des tor^ tures et des supplices^ mais je punis des trcUtreë. Répondez-moi! nion jugement vous ^artdt^il juste? A ces mots de bruyantes acclamations partent de tous côtés : P^ive le tzar y notre sei^ gneur et maitre î périssent ses ennemis ! Jean fit retirer de la £bule des condamnés cent quatre^ vingt pers<mnes auxquelles il accorda la vie, comme aux moins coupables ; ensuite le secré-

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1570. taire du conseil prive, de'ployant un rouleau de parchemin, publia les noms des victimes. Puis il fit avancer Viskovaty et lut à haute voix Ce qui suit : Jean MikhaUjilofy ex^onseiller intimé du tzar! vous avez servi votre souverain d^une manière déloyale et vous avez écrit au roi Sit gismondj voulant lui livrer Novgorod : voilà votre premier crime/ II, le frappe à la tête (61) et'continue : J^oici un second délit de moindre importance : ingrat et perfide y vous avez écrit au sultan pour V engager à s^ emparer d^Astrahhan et de Kazan. Après l'avoir frappe une seconde et une troisième fois, il ajoute : J^ous avez aussi invité le Jsfian de Tauride à ravager la Russie y ef c^est votre troisième crime 1 Ici, Viskovaty, humble, mais magnanime, re'pondit, en levant les yeux au ciel : Je prends à témoin celui qui lit au fond des cœurs , celui qui connait les plus secrètes pensées ^ que y ai toujours servi avec fidélité le tzar et la patrie. Tout ce que je i^iens d^ entendre est un tissu d'atroces calomnies : il est inutile que je cherche à me justifier y car mon juge terrestre est sourd aux accens de la vérité^ mais celui qui règne aux deux voit m,on innocence : et vous aussi y prince ^ vous la reconnaîtrez devant le trône du Tout*- Puissant. Les sicaires s'élancent sur lui , lui

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ferment la bouche^ le pendent par les pieds et 1^70. le taillent en pièces : Maluta - Skouratof, descendu de cheval, coupa, le premier, une oreille au martyr (62).

La seconde victime ftit le tre'sorier Fouiiikof , ami de Vîskovaty, accusé, avec aussi peu de fondement, des mêmes trahisons : C^ est pour la dernière fois y dit-il au tzar, que je ie salue sur la terre, et je prie Dieu qu^il t* accorde y dans V éternité, un prix digne de tes actions! On versait alternativement de Feau bouillante et de Feau glacée sur le corps de ce malheureux, qui expira dans d'horribles souffrances. Les autres furent égorgés , pendus ou hachés en morceaux. Le tzar lui-même, à cheval^ d'un air tranquille, perça un vieillard de sa lance : dans l'espace de quatre heures on mit à mort environ deux cents hommes ! Enfîh , ayant terminé cette horrible expédition, les meurtriers baignés de sang, brandissant Içurs épées fumantes, vinrent se ranger devant le tzar en poussant leur cri de joie, hoidal hoïda (a)I et glorifiant sa justice. Jean, parcourant la place, examina les amas de cadavres; mais, rassasié de meurtres, il ne l'était pas eiicore du désespoir de ses sujets. Il

(a) Cri des Tatars pour animer leurs chevaux.

; i57€». youlut voir les malke^preuses épouse^ de Foimih>f et dp Viskoyaty j il se rend chez elles^ rit de leurs larmes et fait torturer la première, lui demandant des trésors. Il voulait aussi Êiire donjoer la torture à sa fiUe, âgée de quinze ans, qui poussait des cris de dçsespoir , lorsque changeant de résolution, il la dctnpa à sou fils, la tzarévitch Jean. Elle fut, par la suite, cnferrmée avec sa mère et la fen^me de VisUovaty, d^us un couvent où toutes les trois moururent de chagrin (63).

Les habitans d^ Moscou , témoins de cette horrible jouitiee, n'avaient vu 4&n& le nombre des victimes, ni le prince Viazemsky^ ni Alexis Basp^anof : le premier était expiré ^n milieu 4ps tortures (64) î q^ftnt à ]^ fii^ du second, malgré les atroimtés saqs exemple donti^ous venons 4^ tracer le tal^leau,. elle nous semble encore iayraiseml^labl^ ; puisse oet épouvantable récit être; xknfi calopmie inspirée pai; la haine que Ton pqrts^it au tyra.» ! h^ contemporains rapportent qvie Je^n forçante jçimeFéodorBasnianof à tuer son p^e! {1 avait aussi fait assassiner, à ce;tte même époque "W: précédemment, le prince Basile Prazorovsky, par son frère Ni^^tas (6^) ! Au moins ce fils dénaturé ne sauva point sa vie par le parricide ; il fnt supplicié avec les autres.

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Ofi-^OBifisqim leurs biens au profit du trésor. iSto. Plusieurs personnes de distinction furent exilées à Biélo-Ozéro; FarclieYéque Piihen^ dépouillé de sa dignité^ fut déporté à Toula et enfermé dans 1^ monastèire de Saint -Nicolas. Cependant on rendit la liberté à quelques uns des accusés ^ sous la garantie de leurs parens ou amis ; d'autres obtinrent même des gratifications du tzar.

Le tyran se reposa pendant trois jours ^ car il était indispensable d'inhumer les cadavres; mais le quatrième on amena, sur la place ^ de nouvelles victimes que Ton mit à mort^ Maluta Skùuratof ^ chef des bourreaux ^ dépeçait à coups de hache lès corps des suppliciés^ et ces sanglantes dépouilles^ privées de sépulture, restèrent huit jours exposées à la voracité des chiens qui se les disputaient. (C'est là, auprès des fiasses du Kremlin , que sur le sang et les ossemens des hommes, on construisit dans la suite plusieurs églises, monumens expiatoires de cesi naeurtres..) Les femmes des gentilshommes égorgés, au nombre de quatre-vingts, furent noyées dans la rivière (66).

£q un mot, Jean avait atteint le plus haut période de soi^ insensée tyrannie. Il pcmvait en^ core exterminer des hommes, mais il ne lui était pins possible d'étonner la Russie par de noun»

a02 HISTOIRE

157a, veaux raffinemens de férocité* Fatigués d'horreurs, nous aurons encore le courage de décrire quelques uns d^es crimes innombrables de cette époque désastreuse.

Il n'existait alors de sécurité pour personne, et bien moins encore pour les hommes que leur mérite ou leurs richesses mettaient en exposition : le tyran haïssait la vertu, autant qu'il était avide de butin. Le célèbre voïévode , devant lequel la nombreuse armée de Sélim avait pris la fuite; celui qui, depuis vingt ans, n'était pas descendu de cheval, combattaiit. tantôt les Tatars, tantôt les Polons^is ou les Allemands, le prince Pierre Obolensky ^Sérébrianoï , rappelé dans la capitale > ne recevait du tzar que des faveurs et des • marques de bienveillance. Tout à coup il voit la légion des opritchnicks fondre sur l'hôteL qu'il habitait au Kremlin; on énonce les portes, et, sous les yeux , aux pieds de Jean, on tranche la tête à cet illustre voïévode , qui n'était accusé d'aucun crime (67). On exécuta à la même époque, le conseiller d'État Zacharie Pletchéïef; Dobrynsky, l'un des plus riches dignitaires; Jean Vorontzof , fils de Théodore, l'ami de jeunesse du tzar; Vassili Razladin , descendant du boyard Kvachnin , célèbre dans le quatorzième siècle; le voïévode Tyrkof,

DE RUSSIE. 2oS

également illustre par Fangélique pureté de ses ^570. raœurs, son habileté dans les affaires d'Etat, et son brillant courage dans les conibats, où il avait été couvert de glorieuses blessures ; André Kachkarof, Fhéroïqme défenseur de Laïs; Michel Lykof, gouverneur de Narva (dont le père avait mieux aimé périr dans les flammes que de livrer la ville aux ennemis, en i534); qui, dans son jeune âge, ayant été fait prisonnier en Litfauanie, y avait appris la langue latine et acquis d'autres coïKiaissances ; qui se distinguait par la noblesse de son âme et l'agrément de son esprit; et, enfin, un de ses parens du même nom, beau jeune homme que le tzar avait envoyé en Allemagne afin de s'instruire dans les sciences , et qui en était revenu pour servir sa patrie avec une âme ardente et uh esprit éclait'é. Le voïévode Nicétas Golokvastof, attendant la mort, avait quitté la capitale et pris la tonsure dans . un monastère situé sur les rives de l'Oka* À la nouvelle que le tzar avait expédié ses satellites pour s'emparer de lui, il alla à leijir rencontre et leur dit : Je suis celui que vous cherchez. Jean le fit sauter en l'air sur un baril de poudre à canon , et dit en plaisantant : Les cénobites sont des anges qui doivent s^ envoler au cieL Le dignitaire .Miassoïédof avait une épouse char-

2a4 HISTOIRE

1570. mante : elle fut saisie^ TÎolëe et pendue aux yeux de son mari , auquel on trancha la tête (68). Lu fureur du tyran ^ retombant sur leis famHlçs entières^ exterminait non-seulement les enfan& avec leurs pères y les femmes avec leurs ëpcftix^ maia souvent même jusqu'au dernier parent ^ prétendu erîminet. Cest ainsi que^ sans compter les dix ï^olytsckef ^ périrent plusieurs princesd'Yaroslavle(rund'eux^JeanSchakovsky, fut tué de la propre main du tzar ^ d'un coup de masse d'armes); plusieurs princes Prazorovsky^ Ouckaty ; {dusieurs boyards des femilles Zabo^ lotsky^ Boutourlin^ subirent le même sort. Quelquefli Russes de distinction prévinrent leur suj^lice par une fin glorieuse : deux frères^ les . princes André et Nicétas Metchersky y en défendant, avec valeur la nouvelle forteresse du Don^ tombièrent sous les coups des Tatars de Crimée. heê coyps de ces deux guerriers ^ arrosés des pleiv*^ de leurs braves compagnons^ d'armes , n'étaient point encore inhumées ^ lorsque les sieaires de J^an se présentèrent pour les égorger : on leur, montra les dépouilles inanimées ! Il en arriva autant à l'égard du prince André Olenkin« les assassins expédiés de Moscou le trouvèrent nK)rt au champ d'honneur; loin d'en être touehé , le tzar accomplit sa vengeance sur les

è enfans de ce généreux guerrier; il les fît mourir dans l'exil.

Mais la mert n'était plus aux yeux des tîctimes dévouées ^ qu'une peine légère qu'elles demandaient comme une grâce. Il est impossible de lire^ sans frémir^ dans les mémoires contemporains^ le détail des infernales inyentîons de la tyrannie'^ la description de tous les moyens imaginés pour tourmenter les homiûes. Outre les poêles ardens dont nous avons déjà £ût meiH tion (69)^ on construisit^ pour la torture^ des fourneaux d'une espèce particulière ; on âibriqua des tenailles / des griffes de fer^ de l(»3gues ai* guilles. On coupait aux malheureux patiens les membres^ l'un après l'autre; on les sciait , pour, ainsi dire, en deux parties au moyen de cordeaux ; on les écorchait tout vi&; on leur tailla-

dait la peau du dos par Icmgues tranches!. ..Et lorsqu'au milieu des horreurs du camace, la Russie était comme pétrifiée par la terreur , le palais de Jean retentissait du bruit de joyeux festins. Ce prince s'y livrait au plaisir ^ entouré de ses satellites et d'histrions qu'on lui envoyait avec des ours de Novgorod et autres provinces. Il se servait de ces animaux pour la chasse aux hommes dans ses momens de fureur, ou comme simple divertissement. Quelqu^is, apercevant

2q6 histoire

1570. près du palais une troupe de citoyens paisible- • ment rassembles^ il faisait lâcher deux ou trois ours et riait aux éclats de l'ëpouyante^ des cris de eette multitude eu fuite^ poursuivie par les betes féroces ^ qui déchiraient quelques malheureux. Il est vrai que pour récompense ou dédommagement, il donnait à ceux qui restaient estropiés une petite pièce d'or (denga) et quelquefois davantage (70). Uun des principaux amusemens du tzar était une nombreuse troupe de bouffons dont les fonctions étaient de le faire rire avant et -après les meurtres. Souvent ils payaient de leur vie un bon mot hasardé! On distinguait parmi eux le prince Gvozdef, qui occupait un rang élevé à la cour. Un jour, mécontent d'une de ses plaisanteries, le tzar lui versa sur la tête une écuelle de soupe bouillante : le malheureux, poussant un cri de douleur, veut prendre la fuite ; mais Jean lui porte un coup de couteau, et Gvozdef, baigné dan$ son sang, tombe sans connaissance. On appelle sur-lechamp le docteur Arnolphe : Sauvez mon bon serviteur ^hn dit le IzdLv; j^ ai plaisanté avec lui un peu trop rudement! Si rudement j répondit Arnolphe, que Dieu seul et votre majesté pour^ raient le rendre à la vie. Il ne respire plus! Le tzar fit un geste de mépris , donna au mort

- rëpithète de chien et continua de s'amuser. i^o« Un autre jour ^ au moment oir il était à table ^ Boris Titof , voïévode de Staritza , se présente devant lui, s'incline jusqu'à terre et lui adrasse les complimens .accoutumés : Dieu te conserve y mon cher voïévode! lui dit le tzar; tu mérites une grâce de ma part ^. et prenant un couteau, il lui coupe une oreille ! Titof, sans laisser paraître la moindre douleur , sans changer de yisage, remercia le tzar de sa gracieuse punition , et lui souhaita un heureux règne (71). Quelquefois le tyran , bien que plongé dans la sensualité, semblait en oublier les plaisirs ; il repoussait soudain les mets et les liqueurs , abandon-' nait les fe3tins , puis , d'une voix de tonnerre , appelant sa légion , il s'élançait sur un cheval et courait se baigner dans le sang. C'est ainsi que quittant un diner somptueux, il sortit un jour de son palais pour aller massacrer les prisonniers de guerre polonais enfermés dans Moscou. On rapporte que l'un d'entre eux, le gentilhomme Bykovsky , arracha la lance des mains du tyran et allait l'en percer lui-même, lorsqu'il reçut la mort d'un coup porté par le tzarévitsch Jean; car dans de semblables occasions ce jeune prince secondait son père avec ardeur, comme pour enlever aux Russes jusqu'à Fcspoir d'un règne .

1570. j^iis doux dans FaTènir !é..*^. Après avoir assas*» sine plus de cent personnes , le farouche exterminateur s'en retourna triomphant dans son palais • aux cris ordinaires d^ ses satellites • Hoida I HcXdat t% se remit à table (72) !... Cependant 5 à , cette époque même , le cri de l'humanité 1^ faisait quelquefois eatendre ^ et au, milieu de ces sanguinaires orgies ^ des paroles d'une généreuse audace échappaient aux opprimés. Le tzar ayant voulu forcer uû nommé Mitkof à vider une coupe d'hydromel vineux, cet homme courageux s'écria avec l'accent de la douleur : O tuir! tu nous ordonnes de boire apec toi de l^ hydromel mêlé au sat^ des chrétiens , nos frères! A ces mots, Jean lui assène uu coup de son bâton ferré et l'étend à ses pieds I Mitkof, ayant fait un signe de croix, expira en récitant des prières.

Tels étaient et le tzar et ses sujets ! Qui de lui ou d'eux doit nous étonner davantage ? S'il ne fut pfis le plus grand des tyrans, ils furent les plus résignées des victimes, parce qu'ils regardaient le pouvoir souverain comme celui de Dieu même , et toute résistance comme une impiété. Cette tyrannie leur paraissait un effet du courroux céleste , en punition de leurs péchés , et , pénétrés de foi , d'espérance , ils attendaient le jour de la miséricorde; mais ite ne redoutaient

v^ RUSSIE. ^og

pas' la mort^ consoles par Tidée cPune autre vie 1575, , oh la vertu reçoit sa récompense et à laquelle celle de ce bas monde doit servir d'épreuve

Terminons le tableau des malheurs de ce Famine temps : la peste iet la fkmine aidaient le tyran à dépeupler la Russie, Il semblait que la terre, eût perdu sa fertilité , et le froid ou la sécheresse , détruisant les faibles récoltes dont elle se couvrait, occasionnèrent dans le prix des denrées ime cherté si excessive, que le tchetvert de seigle se payait , à Moscou , environ 9 roubles d'argent de notre monnaie actuelle^ Les marchés étaient encombrés d'une foule de pauvres, qui s'informaient avec effroi du prix des grains et poussaient des cris de désespoir; la ressource dés aumônes diminuait tous les jours, et l'on Voyait même recourir à la charité d'autrui , ceux qui avaient, jusqu'alors, nourri les indigens. Semblables à des ombres , les hommes se traînaient dans les rues, sur les grandes routes, où ils tombaient épuisés de faim et de misère. Il n'y avait pas de révolte ouverte, mais il se commettait quantité de crimes épouvantables : dans des accès de frénésie , poussés par le besoin, des malheureux assassinaient leurs semblables pour se repaître de leur chair (75). L'affaiblissement des forces vitales , une nourriture si peu iaaturelle

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