‹ Histoire de l'empire de RussieChapitre 14 sur 15 · XVI. Des conquêtes en Perse · texte numérisé non relu

XVI. Des conquêtes en Perse

La situation de la Russie est telle, qu'elle a nécessairement des intérêts à ménager aveo tous les peuples qui habitent vers le cinquantiëme degré de latitude. Quand elle fut mal gouveimée elle fut en proie tour à tour aux Tartares, aux Suédois, aux Polonais; et sous un gouvernement ferme et vigoureux, elle fut redoutable à toutes les nations. Pierre avait commencé son règne par un traité avantageux avec la Chine : il avait à la fois combattu les Suédois et les Turcs; il finit par conduire des Armées en Perse.

La Perse commençait à tomber dans cet état déplorable où elle est encore de nos fours. Qu'on se figure la guerre de trente ans dans l'Allemagne, les temps de la Fronde, les temps de la Saint-Barthélémy, de Charles Vi et du roi Jean en France, les guerres civiles ^Angleterre, la longue dévastation de la

Russie entière pKnr les Tartares, oa ces mêmes Tartares envahissant la Chine, on aura quelque idée des fléaux qui ont désolé U Perse.

11 suffit d'un prince faible et inappliqué, et d*un sijyet puissant et entreprenant, pour plonger un royaume entier dans cet abtme de désastres. Le schah ou shac, ou sophi de Perse Hussein, descendantdugrandSchah-Abas, était alors sur le trône : il se livrait à la mollesse; son premier ministre commît des injusticei et des cruautés que la faiblesse d'Hussein toléra : voilà la source de quarante ans de caroaga

La Perse, de môme que la Turquie, a des provinces différemment gouvernées; elle a des stgets immédiats, des vassaux, des princes tributaires, des peuples mômes à qui la cour payait un tribut sous le nom de pension oa de subside; tels étaient, par exemple, led peuples du Daguestan, qui habitaient les branches du mont Caucase, à Toccident de la mer Caspienne ; ils faisaient autrefois partie de Tancienne Albanie; car tous les peuple»

ont changé leurs noms et leurs limites : ces peuples s'appellent aujourd'hui les Lesguis; ce sont des montagnards plutôt sous la protection que sous la domination de la Perse:

on leur payait des subsides pour défendra ces frontières.

A l'autre extrémité de l'empire, vers les Indes, était le prince de Candahar, qui commandait à la milice des Afghans. Ce prince était un vassal de la Perse, comme les hoa*

IXMiars d» Valachie et de Moldatie sont yi «aux d^ Tempire tore : ce vasselage n*est point héréditaire; il ressemble parfaitement aux anciens fiefs établis dans l'Europe par les espéoesdeTartaresqui bouleversèrent Tempire romain. La milice des Afghans, gouvernée par le prince de Gandabar, était celle de ces mêmes Albanais des côtes de la mer Caspienne, ifDisins du Dagaestan, mêlés de Gircasses et de Géorgiens, pareils aux anciens mameluks qa\ subjuguèrent TEgypte : on les appela les Afghans par corruption. Timur, que nous nonmions Taroerlan, avait mené cette miKce dans rinde, et elle resta établie dans cette province de Gandabar, qui tantôt appartient à rinde, tantôt à la Pense. G'est par ces Afghans et par ces Lesguis que la révolution commença.

Mjr-Veiti ou M irlwltz, intendant de la province, préposé uniquement à la levée des tributs, assassina le prince de Gandahar, souleva te milice, et fût maître du Gandahar jnsqu^à sa mort, arrivée en 1717. Son frère lui succéda paisiblement, en payant un léger tribut à la Porte persane : mais le fils de Mirivtdtz, né avec la même ambition que son père, assassina son oncle et voulut devenir un conquérant Ge Jeune hommes'appelait Myr-Mah* moud ; mais il ne fut connu en Europe que sous le nom de son père, qui avait commencé la rébellioQ. Mahmoud Joignit à ses Afghans ee qu'il put ramasser de Guèbres, anciens Perses dispersés autrefois par le calife Omar, tOD\]ours attachés à la religion des mages, si

flork»ante autrefois sous Cyrus. et tp^fours ennemis secrets des nouveaux Persan^ Enfin il marcha dans le cœur de la P^rse à la tête de cent mille combattants.

Dans le même temps, les Lesguis ou Alba* nais, à qui le malheur des temps n'avait pas permis qu'on payât leurs subsides, descendirent en armes de leurs montagnes ; de sorte que rinœndie s'alluma des deux bouts de l'empire jusqu'à la capitale.

Ces Lesguis ravagèrent tout le pays qui s'étend le long du bord occidental de la mer Caspienne jusqu'à Derbent, ou la Porte de fer. Dans cette contrée qu'ils dévastèrent est la ville de Shamachie, à quinze lieues t;on> munes de la mer : on prétend que c'est l'ancienne demeure de Gyrus, à laquelle les Grecs donnèrent le nom de Cyropolis, car nous ne connaissons que par les Grecs la position et les noms de ce pays ; et de même que les Persans n'eurent jamais de prince qu'ils appelassent Gjrrus, ils eurent encore moins de ville qui s'appelât Cyropolis. C'est ainsi que les juifs, qui se mêlèrent d'écrire quand ils furent établis dans Alexandrie, imaginèrent une ville de Scythopolis, b&tie, disaient-ils, par les Scythes auprès de la Judée : comme si les Scyâies et les anciens juifs avaient pu donner éss noms grecs à des villes.

Cette ville de Shamachie était opulente.

Les Arméniens, voisins de cette partie de Ik Perse, y faisaient un commerce immense, et Pierre venait d'y établir à ses frais une com-» pagnie de marchands nisBes qui c(Wimençall

Il être florissante. Les Lesguis surprirent la ville, la saccagèrent, égorgèrent tous les Russes qui trafiquaient sous la protection de Schah-Hussein, et pillèrent leurs magasins, dont on fit monter la perte à près de quatre millions de roubles.

Pierre envoya demander satisfaction à Tempereur Hussein, qui disputait encore sa couronne, et au tyran Mahmoud, qui Tusur-

Sait Hussein ne put lui rendre Justice, et [ahmoud ne le voulut pas. Pierre résolut de se faire justice lui-même, et de profiter des désordres de la Perse.

Myr-Mahmoud poursuivait toujours en Perse le cours de ses conquêtes. Le sophi, apprenant que Tempereur de Russie se préparait à entrer dans la mer Caspienne, pour venger le meurtre de ses sujets égorgés dans Shamachie, le pria secrètement, par la voie d'un Arménien, de venir en même temps au secours de la Perse.

Pierre méditait depuis longtemps le projet de dominer sur la mer Caspienne par une puissante marine, et de faire passer par ses Etats le commerce de la Perse et d'une partie de rinde. Il avait fait sonder les profondeurs de cette mer, examiner les côtes et dresser des cartes exactes. Il partit donc pour la Perse le 15 mai 1722. Son épouse raccompagna dans ce voyage comme dans les autres.

On descendit le Volga jusqu'à la ville d* Astrakan. De là 11 courut faire rétablir les canaux 4ui devaient joindre la mer Caspienne, la mer Baltique et la mer Blanche, ouvrage gui a

été achevé en partie sous le règne de son petit-fils.

Pendant qu'il dirigeait ces ouvrages, son infanterie, ses munitions, étaient déjà sur la mer Caspienne. Il avait vingt-deux mille hommes d'infanterie, neuf mille dragons, quinze mille Cosaques ; trois mille matelots manœuvraient et pouvaient servir de soldats dans les descentes. La cavalerie prit le che« min de terre par des déserts où Teau man-

2ue souvent ; et, quand on a passé ces déserts, faut franchir les montagnes du Caucase, où trois cents hommes pourraient arrêter une armée ; mais dans Tanarchie où était la Perse, on pouvait tout tenter.

Le czar vogua environ cent lieues au midi d^Âstrakan jusqu'à la petite ville d'Andréhof« On est étonné de voir le nom d'André sur le rivage de la mer d'Hircanie, mais quelques Géorgiens , autrefois espèce de chrétiens, avaient bâti cette ville, et les Persans l'avaient fortifiée; elle fut aisément prisa De là on s'avança toujours par terre dans le Dagues* tan; on répandit des manifestes en persan et en turque ; il était nécessaire de ménager la ' Porte-Ottomane, qui comptait parmi ses sujets non-seulement les Circasses et les Géor^< giens voisins de ce pays, mais encore quelques grands vassaux, rangés depuis peu sous la protection de la Turquie.

Entre autres, il y en avait un fort puissant, nommé Mahmoud d'Utmich, qui prenait le titre de sultan, et qui osa attaquer les troupes de l'empereur russe} il fut défait entièrement.

€t la Klation porte qu^on fit de son pays un feu de joie.

Bientôt Pierre arriva à Derbent, que les Persans et les Turcs appellent Demir-capi, la Porte de fer : elle est ainsi nommée, parce qu'en effet il y avait une porte de fer du côté du midi. C'est une ville longue et étroite qui se joint par un bout k une branche escarpée un Caucase, et dont les murs sont baigna à Tautre bout par les vagues de la mer, qui s'élèvent souvent au-dessus d'eux dans les tempêtes. Ces murs pourraient passer pour une merveille de rantiqutté, hauts de quarante pieds et larges de six, flanqués de tours carrées, à cinquante pieds Tune de Fautre : tout cet ouvrage paraît d'une seule pièce ; il est bâti de grès et de coquillages broyés qui ont servi de mortier, et le tout forme une masse plus dure ^ue le marbre : on peut y entrer par mer; mais la ville du côté de terre naraît inexpugnable. Il reste encore les débris d'une ancienne muraille semblable à celle de la Chine, qu'on avait bâtie dans les temps de la plus haute antiquité : elle était prolongée des bords de la mer Caspienne à ceux de la mer Noire, et c'était probablement un rempart élevé par les anciens rois de Perse contre cette foule de hordes barbares qui habitaient entre ces deux mers.

La tradition persane porte que la ville d« Derbent fut en pm-tie réparée et fortifiée par Alexandre. Arrien, Quinte-Curce, disent qu^ea effet Alexandre fit relever cette ville : ils prétendent, à la vérité, que ce fut sur les bords

du Tanab ; mais c'est que de leur temps les Grecs donnaient le nom de Tanab au neuve Cynis, qui passe auprès de la villa II serait contradictoire qu^Alexandre eût bâti la porte Caspienne sur un fleuve dont rembouchuro est dans le Pont-Euxin.

Il y avait autrefois trois ou quatre autres portes Caspiennes en différents passages, toutes vraisemblablement construites dans la même vue : car tous les peuples qui habitent roccident, Torlent et le septentrion de cette mer, ont toujours été des barbares redoutables au reste du monde, et c^est de là principalement que sont partis tous ces essaims^ de conquéraats qui ont subjugué PAsie et l'Europe.

Qu*il me soit permis de remarquer ici combien les auteurs se sont plu, dans tous les temps, à tromper les hommes, et combien ils ont préféré une vaine éloquence à la vérité* Quinte-Curce met dans la bouche de je ne sais quels Scythes un discours admirable, plein de modération et de philosophie, conmie si les Tartares de ces climats eussent été autant de sages, et comme si Alexandre n^avait pas été le général nommé par les Grecs contre le roi de Perse, seigneur d^une grande partie de la Scythie méridionale et des Indes. Les rhéteurs qui ont cru imiter Quinte-Curce se sont efiorcés de nous faire regarder ces sauvages du Caucase et des déserts, affamés de rapine et de carnage, comme les hommes du monde les plus justes; ils ont peint Alezan* dre, vengeur de la Grèce et vainqueur de celui

liai Tonlait rassenrir, comme un brigand qui courait le monde sans raison et sans justice.

On ne songe pas que ces Tartares ne furent jamais que des destructeurs, et qu*Alexandre ■bâtit des villes dans leur propre pays ; c'est en quoi j*oserais comparer Pierre le Grand à Alexandre : aussi actif, aussi ami des arts utiles, plus appliqué à la législation, il voulut changer comme lui le commerce du monde, et bâtit ou répara autant de villes qu*Alexan(Jbre.

Le gouverneur de Derbent, à l'approche de Tarmée russe, ne voulut point soutenir de siège, soit qui] crût ne pouvoir se défendre, soit quMl préférât la protection deTempereur Pierre à celle du tyran Mahmoud; il apporta les clefs d'argent de la ville et du château : l'armée entra paisiblement dans Derbent, et alla camper sur le bord de la mer.

L'usuipateur Mahmoud, déjà maître d'une grande partie de la Perse, voulut en vain prévenir le czar et l'empêcher d'entrer dans Derbent II excita les Tartares voisins ; il accourut lui-même : mais Derbent était déjà rendu.

Pierre ne put alors pousser plus loin ses t!onquêtes. Les bâtiments qui apportaient de nouvelles provisions, des recrues, des chevaux, avaient péri vers Astrakan, et la saison s'avançait; il retourna à Moscou, et y entra en triomphe; là, selon sa coutume, il rendit solennellement compte de son expédition au vice-czar Rgmadonoski, continuant jusqu'au bout cette singulière comédie qui, selon ce qui est dit dans son éloge prononcé à Paris à

rAcadémie des sciences, aurait dû être Jouée devant tous les monarques de la terre.

La Perse était encore partagée entre Hus* sein et l'usurpateur Mahmoud. Le premier cherchait à se faire un appui de Tempereur de Russie; le second craignait en lui un vengeur qui lui arracherait le fruit de sa rébellion. Mahmoud fit ce quUl put pour soulever la Porte Ottomane contre Pierre ; il envoya une ambassade à Gonstantinople ; les princes du Daguestan, sous la protection du grand* seigneur, dépouillés par les arme» de la Russie, demandèrent vengeance. Le divan craignit pour la Géorgie, que les Turcs comptaient au nombre de leurs Etats.

Le grand seigneur fut près de déclarer la guerre; la cour de Vienne et celle de Paris Ten empêchèrent L'empereur d'Allemagne notifia que si les Turcs attaquaient la Russie, il serait obligé de la défendre. Le marquis de Bonac, ambassadeur de France à Gonstantinople, appuya habilement, par ses représentations, les menaces des Allemands : il fit sentir que c'était même Tintérêt de la Porte de ne pas souffrir qu'un rebelle usurpateur de la Perse enseignât à détrôner les souverains ; que l'empereur russe n'avait fait que ce que le grand-seigneur aurait dû faire.

Pendant ces négociations délicates, le rebelle Myr-Mahmoud s'était avancé aux portes de Derbent : il ravagea les pays voisins , afin que les Russes n'eussent pas de quoi subsister. La partie de l'ancienne Hlrcanie, aujourd'hui Guilan» fut saccagée; et ces peuples dé-

«espérés se mirent d'eux-mêmes sons la pro« tection des Russes, qu'ils regardèrent comme leurs libérateurs.

Ils suivaient en cela Texemple du sophi même. Ce malheureux monarque avait envoyé un ambassadeur à Pierre le Grand pour implorer solennellement son secours. A peine cet ambassadeur ful^il en route, que le rebelle Myr-Mahmoud se saisit d'Ispahan et de la personne de son mattre.

Le fils du sophi détrôné et prisonnier, nommé Thamaseb, échappa au tyran, rassembla quelques troupes, et combattit Tusurpateur.

Il ne fut pas moins ardent que son père à presser Pierre le Grand de le protéger, et envoya à l*ambassadeur les mêmes instructions que Schah-Hussen avait données.

Cet ambassadeur persan, nommé Ismaêl* Beg, n'était pas encore arrivé, et sa négociation avait déjà réussi. Il sut, en abordant & Âstracan, que le général Matafkin allait partir avec de nouvelles troupes pour r^forcer Tarmée du Daguestan. On n'avait point encore pris la ville de Baku ou Bacfau, qui donne & la mer Caspienne le nom de mer deBachu chez les Persans. Il donna au général russe une lettre pour les habitants, par laquelle il les exhortait, au nom de son maître, à s& soumettre à Tempereur de Russie. L'ambassadeur continua sa route pour Péte^bourg, et le général Matufkin alla mettre le siège devant la ville de Bachu. L'ambassadeur persan arriva à sa cour en même temps que la nouvelle de la prise de la villes

Cette Tille eait près de Shamachie, au, tes facteurs russes avaient été égorgés ; elle n'est pas si peuplée ni si opulente que Sliamachiet mais elle est renommée pour le naphte qu'elle fournit à toute la Perse, jamais traité ne fut plus tôt conclu que celui d'Ismaêl-Beg : Tempereur Pierre, pour venger là mort de ses suje^, et pour secourir le sophi Thamaseb contre Tùsurpateur, promettait de marcher en Perse avec des armées, et le nouveau sophi lui cédait non-seulement les villes de Bachu et de Derbent, mais les provinces de Guilan, de Mazanderan et d'Asterabad.

Le Guilan est, comme nous Tavons déjà dit, THircanie méridionale ; le Mazanderan, qui la touche, est le pays des Mardes; Âsterabad joint le Mazanderan, et c'étaient les trois provinces principales des anciens rois mèdes : de sorte que Pierre se voyait maître, par ses armes et par les traités, du premier royaume de Cyrus.

Il n'est pas inutile de dire que, dans les articles de cette convention, on régla le prix des denrées qu^on devait fournir à Tarmée.

Un chameau ne devait coûter que soixante francs de notre monnaie (douze roubles), la livre de pain ne revenait pas à cinq liards, la livre de b&uf àpeu près à six : ce prix était une preuve évidente de l'abondance qu'on voyait ^ ces pays des vrais biens, qui sont ceux de la terre, et de la disette de Targent, qui n'est qu'un bien de convention.

Tel était le sort misérable de la Perse, que le laalheureux sophi Thamaseb, errant dans

|ip^^HpPf««V pi^

lK)n royaume, poursuivi pj^'le rebelle Mah^ ifioua, assassin d^soû père et de ses frères» était obligé de conjurer à la fois la Russie et la Turquie de vouloir bien prendre une par-.

' tie de ses Etats pour lui conserver Tautre. ' L'empereur Pierre, le s^ltim Achmet III, et

le sophi TUàmaseb, convinrent donc que la • Russie garderait les trois province donf nous

4 venons de parler, et que la Porte Ottomand

aurait Casbin, Tauris, Erivan, outre ce qu'elle prenait alors sur Tusuf pateur de la Perse.

Ainsi ce beau royaume était à la fois démembré par les Russes, par les Turcs et par les * Persans mêmes.

L'empereur Pierre régna ainsi Jusqu'à sa mort du fbnd de la mer Baltique par delà les bornes méridionales de la mer Caspienne. La Perse continua d'être la proie des nâvolutions et des ravages. Les Persans, auparavant riches - et polis, furent plongés dans la misère et dans la barbarie, tandis que la Russie parvint de la pauvreté et de la grossièreté à l'opulence et«à la politesse. Un seul homme, parce qu'il , avait un génie actif et ferme, éleva sa patrie ; et un seul homme, parce qu'il était faible et indolent, fit tomber la sienne.

Nous sommes encore très mal informés du détail de toutes les calamités qut ont désolé la Perse si longtemps. On a prétendu que le malheureux schah Hussein fut asses l|^che pour . mettre lui-même sa mitre per;sane, ce que nous appelons la couronne, sur la tête de ' l'usurpateur Mahmoud : on dit que ce Mahmoud tomba ensuite en dém^ce ; ainsi un

Imbécile et un fou (décideront du sort de tant ds milliers d'hommes. On ajoute que Mah- ]|eud tua de sa main, dans un accès de folie, 1t>us les fils et les neveux du schah Hussein, au lombre de cent ; qu'il se fit réciter l'évangile de saint Jean sur la tête pour se purifier 6t pour se guérir. Ces contes persans ont été débités par nos moines, et imprimés à Paris.

Ce tynin, qui avait assassiné son oncle, fut enfin assassiné à son tour par son neveu Esh^ reff, qui fut aussi crifel et aussi tyran qua Mahmoud.

Le schah Thamaseb implora toujours l'assistance de la Russie. C'est ce même Thamaseb, ou Thamas, secouru depuis et rétabli par le célèbre Kouli-Kan, et ensuite détrôné par Kouli-Kan même.

Ces révolutions, et les guerres que la Russie eut ensuite à soutenir contre les Turcs, dont elle fut victorieuse; l'évacuation des trois provinces de Perse, qui coûtaient à la Russie beaucoup plus qu'elles ne rendaient, ne sont pas des événements qui coneement Pierre le Grand ; ils n'arrivèrent que plusieurs années ^ après sa mort : il suffit de dire qu'il finit s^ carrière militaire par ijouter trois provinces à son empire du côté de la Perse, lorsqu'il venait d*en ijoCrter troi» autres vers les fron* tières de Suèdu

XTif. — OoQroifnement et sacre de Pimp^atnoft GatheriDO !'•• — Hort^e Pierre le Grand.

Pierfe, au retour de son expédition de Perse, se vit plus que jamais l'arbitre du nord. Il se déclara le protecteur de la fain}lle de ce même Charles XII dont il avait été dix-huit ans Tennemi. Il iît venir à la eour le duc de Holstein, neveu de db monarue ; il lui destina sa fille aînée, et se prépara es lors à soutenir ses droits sur le duché de fiolstein-SIeswlg ; il s'y engagea même dans un traité d'alliance qu*U conclut avec la Suède.

11 continuait. les travaux commencés dans toute rétendue de ses Etats jusqu'au fond du Kamtchatka ; et, pour mieux diriger ces tra* vaux, il établissait à Pétersbourg son Académie des sciences. Les arts florissaient de t^us côtés ; les manufactures étaient encouragées, la marine augmentée, les armées bien entretenues, les lois observées : il jouissait en paix de sa gloire ; il voulut la partager d*une manière nouvelle avec celle qui, en réparant le malheur de la campagne du Pruth, avait, disait-il, contribué à cette gloire même.

Ce fut à Moscou qu'il fit^K>uronner et sacrer sa femme Catherine, en présence de la duchesse de Courlande, fille de son frère aîné, et du duc de Holstein, qu'il allait faire son gendre. La déclaration qu'il publia mérite •attention : on y rappelle l'Bsage de plusieurs rois cjirétiens de faire couronner leurs épouses; on y rappelle les exemples des empereurs

Basilides» Justinien, Héraclius et Léon le Philosophe. L'empereur y spécifie les services> rendus à TËtat par Catherine, et surtout dansla guerre contre les Turcs, lorsque son armée, réduite, dit-il, à vingt-deux mille hommes, en avait plus de deux cent mille à combattre. Il n'était point dit dans cette ordonnance que l'impératrice dût régner après lui ; mais il y préparait les esprits par cette cérémonie, inujBtée dai^ ses Etats.

Ce qui pouvait peut-être encore faire regarder Catherine comme destinée à posséder 1 e trône après son époux, c'est que lui-même marcha devant elle à pied le Jour du couronnement, en qualité de capitaine d'une nouvelle compagnie qu'il créa sous le nom dechevaliers de V impératrice.

Quand on fut arrivé à l'église, Pierre lui posa la couronne sur la tête : elle voulut lui embrasser les genoux; il Ten empêcha; et, au sortir de la cathédrale, il fit porter le sceptre et le globe devant elle. La fête fut di^e en tout d'un empereur. Pierre étalait dans les occasions d'éclat autant de magnificence qu'il mettait de simplicité dans sa vie privée.

Ayant couronné sa femme, il se résolut enfin à donner sa fille aînée, Anne Petrona, au due de Holstein. Cette princesse avait beaucoup de traits de son père : elle était d'une taille majestueuse et d'une grande beauté. On la fiança au duc de Holstein, mais sans grand appareil : Pierre sentait déjà sa santé très^. altérée; et un chagrin domestique, qui peut-

è1a*e aigrît encore le mal dont il mourut, ren* dît ces derniers temps de sa vie peu convenables à là pompe des fêtes*

Catherine avait un jeune chambellan ', nommé Moëns de la Croix, né en Russie d'untt famille flamande ; il était d'une figure dlstin^ guée : sa sœur, madame de Baie, était dame d^atour de Timpératrice : tous deux gouvernaient sa maison. On les accusa Tun çt l'autre auprès de TËmpereur ; ils furent mis en prison ; on leur fit leur procès pour avoir reçu des présents. 11 avait été défendu, dès Tan 1714, à tout homme en place d'en recevoir, sons peine dMnfamie et de mort, et cette défense avait été plusieurs fois renouvelée.

Le frère et la sœur furent convaincus; tous ceux qui avaient ou acheté ou récompensé leurs services furent nommés dans la sentence, excepté le duc de Holsteîn et son ministre le comte de Bassewitz : il est vraisemblable même que des présents faits par ce prince à ceux qui avaient contribué à faire réussir son mariage ne furent pas regardés comme une chose criminelle.

Moêns fut condamné à perdre la tête, et sa sœur, favorite de Timpératrice, à recevoir onze coups de knout Les deux fils de cette dame, Tun chambellan et Tautre page, furent dégradés, et envoyés en qualité de simples soldats dans Tarmée de Perse.

Ces sévérités, qui révoltent nos mœurs, étaient peut-être nécessaires dans un pays

I Uémoires du comte de Bassewitz,

6ù le maintien des lois semblait exiger une rigueur effrayante. L^impératrice demanda la grâce de sa dame d'atour, et son mari, irrité, la refusa; il cassa dans sa colère une glace de Venise, et dit à sa femme : « Tu vois qu'il ne faut qu^un coup de ma main pour faire rentrer cette glace dans la poussière dont elle est sortie. » Catherine le regarda avec une douleur attendrissante, et lui dit : « Eh bien I TOUS avez cassé ce qui faisait Tornement de votre palais ; croyez-vous qu'il en devienne plus beauf » Ces paroles apaisèrent TElmpereur, mais toute la grâce que sa femme put obtenir de lui fut que sa dame d'atour ne recevrait que cinq coups de knout, au lieu de onze.

Je ne rapporterais pas ce fait s'il n'était attesté par un ministre témoin oculaire, qui, lui-même ayant fait des présents au frère et à la sœur, fut peut-être une des principales causes de leur malheur. Ce fut cette aventure qui enhardit ceux qui jugent de tout avec malignité à débiter que Catherine hâta les jours d'un mari qui lui inspirait plus de crainte

Ear sa colère que de reconnaissance par ses ienfaits.

On se confirma dans ces soupçons cruels par l'empressement qu'eut Catherine de rap-

Î)eler sa dame d'atour immédiatement après a mort de son époux, et de lui donner toute sa faveur. Le devoir d'un historien est de rapporter ces bruits publics qui ont éclaté dans tous les temps et dans tous les Etats, à la mort des princes enlevés par une mort pré-

— ISS —

matorée, comme si la nature ne sufBsait pas à nous détruire ; mais le môme devoir exigti qu'on fasse voir combien ces bruits étaient té* méraires et injustes.

U y a une distance immense entre le mé* contentement passager que peut causer uq i mari sévère, et la résolution désespérée d'ern*

poisonner un époux et un maître auquel on ^ do-it tout Le danger d'une telle entreprise

/ eût été aussi grand que le crime. Il y avait

' 1 alors un grand parti contre Catherine» en fa-

veur du fils de l'infortuné czarowitz : cependant, ni cette faction, ni aucun homme de la ^ cour, ne soupçonnèrent Catherine; et les bruits

vagues qui coururent ne furent que Topinion f . de quelques étrangers mal instruits, qui se U-

vrèrent sans aucune raison à ce plaisir maif heureux de supposer de grands crimes à ceux

/ qu'on croit intéressés à les commettre. Cet

intérêt même était fort douteux dans Cathef rlne ; il n'était pas sûr qu'elle dût succéder :

elle avait été couronnée, mais seulement en

âualité d'épouse du souverain, et non comme evant être souveraine après lui.

La déclaration de Pierre n'avait ordonné cet appareil que comme une cérémonie, et non comme un droit de régner ; elle rappdait les exemples des empereurs romains qui avaient fait couronner leurs épouses, et aucune d'elles ne fut maîtresse de l'empire. Enfin, dans le temps même de la maladie de Pierre, phisieurs crurent que la princesse Anne Pet! ona lui succéderait, coigointement avec le duo de Holsteio* «on époux» ou que

Temperenr nommerait son petlt-flls pour son saccesseur; ainsi, bien loin que Catherine eût intérêt à la mort de r^nporeur, elle avait besoin de sa conservation.

Il était constant que Pierre était attaqué depuis longtemps d*un abcès et d'une rétention d*urine qui lui causait des douleurs aiguës.

Les eaux mînéralei d'Olonitz, et d'autres qu'il mit en usage, ne furent que d'inutiles secours; on le vit s'afiRiiblir sensiblement depuis le commencement de l'année 1724. Ses travaux, dont il ne se relâcha Jamais, augmentèrent son mal et hâtèrent sa fin : son état parut bientôt mortel; il ressentit des chaleurs brûlantes qui le Jetaient dans un délire presque continuel : il voulut écrire dans un moment d'intervalle que lui laissèrent ses douleurs S mais sa main ne forma que des caractères iUidbles, dont on ne put déchiffrer que ces mots en russe : Rendez tout d...

Il cria qu'on fît venir la princesse Anne Petrona, à laqu^le il voulait dicter; mais lorsqu'elle parut devant son lit il avait déjà peixro la parole, et il tomba dans une agonie qui dura seize heures. Limpératrice GathertuB n'avait pas quitté son chevet depuis trois nuit : il mourut «nfln entre ses bras le as^anvier, vers les quatre heures du matin.

On porta son corps dans la grand'salle du paljOs, suivi de Ibute ki famille impériale, du sénat, de toutes les personnes de la première distinction, et d'une foule de peuple i il fut

^ Mémoires mannscrtts da comte de Bassewili.

«xposé sur un lit de parade, et tout le monde eut la liberté de rapprocher et de lui baiser la main, jusqu'au jour de son enterrement, qui se fit le 10/21 mars 1725.

On a cru, on a imprimé qu'il avait nommé son épouse Catherine héritière de Tempire par son testament; mais la vérité est qu'il n'avait point fait de testament, ou que du moins il n'en a jamais paru, négligence bien étonnante dans un législateur, et qui prouve qu'il n'avait pas cru sa maladie mortelle.

On ne savait point, à l'heure de sa mort, qui remplirait son trône; il laissait Pierre, son petit-fils, né de l'infortimé Alexis; i\ laissait sa fille aînée, la duchesse de Holstein. Il y avsît une faction considérable en faveur du jeune Pierre. Le prince Menzikoff, lié avec l'impératrice Catherine dans tous les temps, prévint toi^s les partis et tous les desseins. Pierre était près d'expirer, quand MenzikolT fit passer l'impératrice dans une salle où leurs amis étaient déjà assemblés. On fait transporter li trésor à la forteresse; on s*assure des gardes; le prince. ^enzikoiT gagna rarchevèque de Novogorod ; Catherine tint avec eux»

et un secrétaire de confiance, nommé Macarof^ un conseil secret, où assista le ministre du duc de Holstein.

L'impératrice, au sortir de ce oonseU. revint auprès de son époux mèurant, qui rendit les derniers soupirs entre ses bras. Aussitôt^ les ité«ate&rs, )ls officiers généraux acooorurent au palais ; l'impératrice les|harangua; )Ienzikoff répondit en leur nom ; on délibéra.

pour la forme, hors de la présence de IMmpératrîce. L'archevêque de Plescou, Théophane, déclara que Tempereur avait dit, la veille du couronnement de Catherine, qu*il ne la couronnait que pour la faire régner après lui ; toute l'assemblée signa la proclamation, et Catherine succéda à son époux le Jour même de sa mort

Pierre le Grand fut regretté en Russie de tous ceux qu'il avait formés, et la génération qui suivit celle des partisans des anciennes mœurs le regarda bientôt comme son père.

Quand les étrangers ont vu que tous ses établissements étaient durables, ils ont eu pour, lui une admiration constante, et ils ont avoué qu'il avait été inspiré plutôt par une sagesse extraordinaire que par Tenvie de faire des • choses étonnantes. L'Europe a reconnu qu'il 1

avait aimé la gloire, mais qu'il l'avait mise à; /

faire du bien ; que ses défauts n'avaient jamais ' affaibli ses grandes qualités ; qu'en lui l'homme .^

eut ses taches, et que le monarque fut toujours grand; il a forcé la nature en tout, dans ses sigets, dans lui-même, et sur la terre et «sur les eaux ; mais il l'a forcée pour l'embellir. • s

Lès arts, qu'il a transplantés de ses mains %

dans des pays dont plusieurs alors étaient \

sauvages, ont, en fructifiant, rendu • témoi- «^

gnage à son génie et éternisé sa mémoire ; ils' •

paraissent aujourd'hui originaire*s des pays i

mêmes où il les a portés. Lois, police, politique, discipline militaire, mia*ine, coi^merce, , manufactures, sciences, beaux-arts, tout s'est ' perfectionné selon ses vues ; et^ par une sii^ ,

gularité dont il n'est point d'exemple, ce sont quatre femmes montées après lui successivement sur le trône qui ont maintenu tout ce qu'il acheva, et ont perfectionné tout ce qu'il entreprit

Le palais a eu des révolutions après sa mort; l'Etat n'en a éprouvé aucune. La splendeur de cet empire s'est augmentée sous Ca« therine 1~ : il a triomphé des Turcs et des ' Sttédois so«s Anne Petrona ; il a conquis, sous

Elisabeth, la Prusse et unû partie de la Poméranie; il a joui d'abord de la paix, et il a vu fleurir les arts sous Catherine IL ^ C'est aux historiens nationaux d'entrer dans

tous les détails des fondations, des lois, des guerres et des entreprises de Pierre le Grand ; ils encourageront leurs compatriotes en céléf ^brant tous ceux qui ont aidé ce monarque

f dans ses travaux guerriers et politiques. Il

suffit à un étranger, amateur désintéressé du mérite, d'avoir essayé de montrer ce que fut le grand homme qui apprit de Charles XII à V le vainere, qui sortit deux fois de ses Etats

I pour les mieux gouverner, qui travailla de ses

mains k presque tous les arts nécessaires»

pour en donner l'exemple à son peuple, et qiù fut le fondateur et le père de son empire.

Les souverains des Etats depuis longtemps policés se diront à eux-mêmes*. « Si, dans les climats glacés de Tancienne Scythie, un hom- « me, aidé de son seul génie, a fait de si grandes choses, que devons -nous faire dans des royaumes où les travaux accumulés- de plu* sieurs siècles nous ont rendu t«ut facile? »

Page 1