LIVRE XL
Mahomet III, treizième sultan. — II fait mettre à mort dix-neuf de ses frères. — Les Ottomans jusqu'alors toujours agresseurs , commencent à être attaqué?; parles Impériaux. — Mansfeld assiège et prend la ville de Gran. — Sigismond , prince de Transilvanie , bat l0 grand-visir Sinan en Valacliie. — Situation politique de TAllemagne et de la Pologne. ■*- Disgrâce du vieux Sinan. — Malheurs publics. — ^ Prières ordonnées dans l'Ocméïdan. — Rappel de Sinan. — Sa mort. — Mahomet ill entre en Hongrie.
— Prise d'Hatwuan par iMaxirailien d'Autriche. — ;• Prise d'Agria par le sultan. — Bataille de Careste. ■ — Fuite de Mahomet. —Victoire des Ottomans due au renégat Cicala pacha. —Troubles dans les provinces d'Asie. — ilévolte de Kusahin et de Scrivano. — Siège et prise de Canise parles Ottomans.
— Scrivano reparait dans l'Anatolie. — Révolte des janissaires. ■— Mahomet III fait mourir son fils Mali ■ moud, et noyer la sultane , mère de ce prince. — • Mort de Mahomet lîl. — Caractère des Ottomans k cette époque. — Achmet, âgé de quinze ans, monte sur le trône.-'— Il laisse la vie à son frère Mustapha. — Schah-Abbas, sophi de Perse, attaque l'empire.
— Cicala marche contre lui , il est vaincu : Prise de Bagdad par Schah-Abbas. Déplorable situation de l'empire ottoman. — Nouvelle guerre contre les Impériaux. — Traité de Comorrc de 1606. — Premier traité de commerce de la Hollande avec la Porte. — Vie voluptueuse d' Achmet. — Peste à Constanlinople. — Réilexiou sur un poiut de la reli-
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gion musulmane , qui contredit Topinion Ju fatalisme absolu. — Nassuh-pacha grand visir; sa naissance, son élévation, sa puissance, ses richesses, sa cliute , sa fm tragique. — Mort d'Achmet I. — Remarque sur son règne.
Un prince tel qu'Amurath III , faible, défiant et sans vertus, ne pouvait guère avoir un grand homme pour successeur. Ce n'est pas que Mahomet III neût annoncé une fougue de caractère, un courage , une ambition , une fërocité même qui, tournés contre les ennemis de fempire, n'eussent pu ajouter à sa splendeur; mais les apparences avaient eËGraye le timide et soupçonneux Amurath. Il avait relégué son fils à Magnésie. Il aurait peut-être même ordonné sa mort, si la sultane, mère de Mahomet, n'eût conseillé à son fils de cacher ce caractère alarmant, et de feindre l'amour des plaisirs. Le jeune prince, qui jusque là les avait dédaignés, devint voluptueux par poliiique. Il céda à une épreuve dangereuse et trop séduisante; et, pour tout dire, il montait énervé et assoupi sur le trône ottoman. Dès le premier jour de son règne, il prouva que la férocité était le seul attribut dont son caractère primitif ne se fût pas dépouillé.
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Amurath laissait vingt enfans, vingt victimes, puisque les loix de la politique ottomane prononçaient d'avance leur arrêt. « De quoi » te servira d'être père? » lui disait amèrement une odalisque qu'il avait appelée dans ses bras; « tes fils ne sont pas destines à demeurer sur la M terre, mais à peupler des tombeaux. » Ce mot affreux, mais si juste, qui met les embrassemens des sultans au - dessous de l'accouplement des brutes, ne fut que trop vérifié par Mahomet III. Dix - neuf de ses frères furent étranglés sous ses yeux. L'aîné, âgé de dixsept ans, fit, dit-on, des vers arabes dont le sens était : « Je n'ai connu la vie que pour 5) éprouver l'horreur de la mort, » On ajoute qu'il les récita avant de présenter sa tête au fatal cordon; et comme si cet affreux tableau ne réunissait pas assez d'outrages faits à l'humanité, les historiens chrétiens avancent que dix sultanes enceintes furent jetées vivantes au fond de la mer qui baigne les murs du sérail.
Il s'en faut bien que les poêles orientaux contemporains peignent Mahomet sous des couleurs aussi odieuses; ils célébrèrent à l'envi son avènement. « Amurath, s'écrièrent-ils, est a l'ornemetit des cieux; Mahomet son fils est
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55 la gloire da trône. Son élévaiion fait tres- 3) saillir de joie tous les peuples de la domina- 3) tion ottomane, n
Placée entre des diffamations suspectes et des éloges mensongers, la postérité ne jugera Mahomet que d'après ses rapports avec ses sujets et avec ses ennemis.
Deux règnes faibles avaient suscité à fempire ottoman des adversaires redoutables , parce qu'ils commençaient à en être redoutés. Les princes chrétiens de Transilvanie, de Valachie, de Moldavie , ligués avec l'empereur Rodolphe II, osaient prendre l'offensive. Ceux qui jusqu'alors n'avaient songé qu'à se dérfendre, pensaient à reconquérir. Les places de la Hongrie, occupées par les Ottomans, étaient affligées d'une si grande disette que les femmes tartares, qui suivaient leurs camps, furent réduites à manger jusqu'à leurs enfans. La peste se joignait à la famine- Cinquante -huit mille hommes de cette nation, entrés l'année précédente dans ce pays dévasté , se trouvaient réduits à une poignée de cavaliers. Des corps d armée dispersés étaient surpris et détruits en détails depuis Raab jusqu'à Beuder; et tandis qile le sultan envoyait inutilement ses agens çeçrets, au prince Sigismond, poui; détacher la
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Transilvanie de la ligue, Rodolphe mettait en campagne quatre-vingt mille hommes. Le comte de Mausfeld, un des plus habiles généraux de son tems, menaçait à la fois les principales places conquises. Enfin la vigilance et l'inquiétude des Ottomans étaient également trompées, et Mansfeld, arrivé sous les murs de Gran , tenait investie cette place importante. Le pacha de Bude s'approcha pour y jeter des secours; ses tentatives furent inutiles. Résolu à s'ouvrir par la force le chemin de la ville assiégée, il se présenta avec vingt mille hommes devant les chrétiens. Ceux-ci les attendirent dans leurs retranchemens. Palfy, à la tête de la cavalerie hongroise, et Swartzemberg , qui commandait l'infanterie allemande, tournèrent l'armée ennemie. Le combat ne dura qu une demi-heure, et quoique l'acharnement fût égal, plusieurs milliers d'Ottomans restèrent sur la place. Presque tous les fuyards furent taillés en pièces. Le pacha de Bude perdit quatorze mille hommes et vingt-sept drapeaux. Il abandonna son camp au vainqueur, et parvint à peine à se sauver lui-même. Mansfeld, après la victoire fit sommer la ville de Gran de se rendre.
Le vieil Ali-Bey, qui avait servi sous Soli-;
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man, se présenta sur la brèche, aux envoyés ^ accompagné d'un aga des janissaires aussi âgé que lui-même: « Vous voyez, leur dit-il, deux » soldats courbés sous le poids des années; 3) mais nous avons encore tout le courage de &) la jeunesse. N'espérez pas que je vous livre 3) une place dont le sultan mon maître m'a » confié la défense. Ce jour de honte souille- » rait la gloire de toute ma vie. Je ne vous 3) donnerais pas un cheveu, je vous livrerais 3) bien moins une ville où je commande , » et que le grand Soliman a conquise en per- » sonne. »
Les attaques se renouvelèrent avec plus da fureur, quand Mansfeld tomba malade. Il succomba , et ne vécut que ce qu'il fallait de jours pour apprendre avant de mourir que la ville de Gran était prise, si le nom de ville peut être donné à des remparts devenus des monceaux de ruines ; car les assiégés, en se retirant dans le château , mirent le feu aux mines qu'ils avaient pratiquées de toutes parts. La ville entière sauta avec un fracas épouvantable. Elle eût sans doute servi de tombeau aux vainqueurs si leurs chefs, soupçonnant quelque stratagème, n'eussent promptement fait ressortir leurs troupes avant d'occuper aucun poste.
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Le vieil Aii-Bey s'était fait tuer sur la brèche. Le beglicrbey d'Anatolie, qui lui avait succédé daus le commandement, et qui l'égalait en courage et en fidélité, voulait s'ensevelir sou.s l(^s débris du château en le faisant sauter, lorsque les femmes et les enfans le jetèrent à ses pieds, le conjurant d'épargner leurs vies, celles de ses soldats et la sienne. Le beglierbey se laissa fléchir; et après avoir protesté aux généraux de l'armée impériale que ce n'était ni la crainte de la mort ni l'araour de la vie qui l'amenaient à capituler, mais la seule espérance de conserver aiu sultan son maître de braves soldats qui verseraient plus utilement leur sang pour lui, il fit signe à sa garnison de cesser le feu. Les assiégés sortirent avec leurs armes et tout ce qu'ils pouvaient emporter de bagages sur leur dos. La prise de Vice-Grade, de Fagiat et de Lippa suivit la conquête de Gran.
Cependant le pacha de Bosnie était entré dans la Croatie avec vingt mille hommes. Les Impériaux furent à sa rencontre, le mirent en. déroute, le poursuivirent, et vinrent mettre le siège devant Pétrina. Ils y trouvèrent tant derésistance qu'ils retournèrent à Siffek ; mais les succès ont leur enchaînement comme les re-
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vers. Un cavalier, transfuge ^ sortit de la place; et vint avertir que le commandant Rustan-Bey était mort de ses blessures , et que la garnison se rendrait si l'on tentait une nouvelle attaque.
Les Impériaux reparurent , et Pétrina ouvrit ses portes.
1595. Dans le même tems, un des trois peuples qui habitent la Transilvanie, et dont la capitale est Newmark, les Zaculiens, secouèrent le joug ottoman, et se mirent sous la protection de Sigismond , s'engageant à lui fournir quarante mille auxiliaires. Le jeune et valeureux prince, se vojant alors à la tête de quatre-vingt mille combattans , marcha contre Sinan-Pacha , qui avait passé le Danube avec une armée, et s'approchait de Tergovitz dans la Valachie.
Au bruit de Tariivée de Sigismond, les Ottomans, saisis d'une terreur panique, abandonnèrent leurs tentes et leurs bagages, et s'enfuirent à Bucharest, la capitale du pays. Tergovitz et bientôt Bucharest même tombèrent entre les mains du prince transilvain. L'armée ennemie fuyait toujours devant lui. Sa cavalerie l'atteignit avant qu'elle eût passé le Danube. Dans ce combat la victoire se déclara pour Sigismond, Elle coûta à Sinan seize mille hommes et toute
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son artillerie, et valut la liberté à cinq mille esclaves chrétiens. Ce triomphe avait été annoncé; un aigle, descendu du sommet des monts Krapacks, était venu |5}aner sur le camp de Sigismond, et se poser au pied de sa tento au moment même qu on la dressait. Ses soldats croyaient d'avance au succès d'après un si heureux présage, car les sauvages transiivains étaient aussi superstitieux que les Ottomans.
C'est ainsi que depuis une au née la fortune des combats souriait aux armes chrétiennes.
L'empereur Rodolphe, transporté de joie, ordonnoit des processions dans Vienne, faisait chanter, au milieu des cris d'allégresse, plus de soixante mille vers latins composés en l'hou' neur de ses armées, et relisait la Bible pour la quinzième fois, tandis que ses généraux et ses alliés combattaient pour lui. Phihppe II, loin de seconder de si heureux efforts, et qui intéressaient toute la chrétienté, était plus occupé de la révolte des provinces unies que de la guerre de Hongrie. Les Polonais, jaloux de la gloire et de l'agrandissement de Sigismond, étaient entrés dans la Moldavie, sous la conduite de Zamoîski , leur grand - chancelier, s'étaient emparés du paj's, en avaient cha,ssé
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le vaivode, allié des Traiisilvains, et traifaient avec les Ottomans pour leur ouvrir les passages des monts Krapacks. C'est ainsi que dans un des moniens les plus critiques , l'empire ottoman chancelait au milieu des secousses sans devoir éprouver de chute. Ce n'est pas que ses revers au dehors et ses dangers au dedans ne fissent présager contre lui les dernières calamiiés.
En Asie, les peuples de la Géorgie avaient pris les armes. Le vieux sophi de Perse était mort , et l'on devait craindre que son fils ne songeât à venger d'anciennes injures.
Sinan-Pacha, accoutumé à vaincre, n'avait pu supporter l'affront de se voir, dans sa vieillesse, abandonné par la fortune. Il accusait de ses défaites le vaivode de Valachie, et les imputait à sa trahison. Mahomet, réveillé au sein des plaisirs par l'annonce désastreuse de tant de revers, avait fait venir le muphti pour savoir quel coupable il devait punir, qnelle tête il devait sacrifier à l'honneur des armes ottomanes, et le muphti avait désigné Sinan.
Depuis qiielqiies mois, le vieux général était descendu au rang obscur des mazuls; mais les malheurs publics, les plaintes de la nation
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foute entière qui retentissaient jusqu'aux oreilles de Mahomet au fond de son sérail, demandaient un remède plus efficace et plus expiatoire. Le sultan, alarmé, commanda alors celle prière générale, signal de détresse, annonce des calamités; cette prière dont le terme est de trois jours, oii les seuls musulmans sont admis j et qui exige des larmes, des sanglots, des actes de contrition et de pénitence. Toute )a cour, la ville entière , se réunirent sur la place de lOcméidan; visirs, ministres, ulémas, sheiks, officiers de tous les ordrt^s, les grands, îe peuple , s'y rassemblèrent. Le chant des enfans, les hymnes des muezzins, les pleurs et les gémissemens de tant de milliers d'hommes attestaient également la superstition et la terreur. Le ciel parut inexorable à des maux qu'il fallait attribuer aux fautes et à la faiblesse du prince. Mahomet HT, à la fois maître et juge, ue voulut voir la cause du courroux de Dieu et de son Prophète, que dans les crimes de ses sujets. Il fulmina contre le vice et la débauche; il fit mettre à mort plusieurs hommes convaincus d'irréligion et de mauvaises mœurs: par son ordre , une foule de femmes publiques furent étranglées et jetées dans la mer; il publia un édit terrible contre le vin , fit détruire tous
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les cabarets, et défoncer même les tonneaux
remplis de cette liqueur proscrite par l'isla-
mis'Qie.
Mais de paieilles mesures ne donnaient point de ministres à l'empire ni de général aux soldats. La sultane-mère 5 qui n'avait que trop de crédit sur l'esprit du sultan sou fiJs, parla en faveur de Sinan. Ce vieux guerrier, ce courtisan adroit, fut , à quatre - vingts ans, rétabli dans IjS poste; de grand-visir pour la quatrième fois. Sinan, qui , sous. lés glaces, de l'âge, conservait le feu de la jeunesse , se rendit à Belgrade, impatient de reconnaître la faveur du sultan par quelque entreprise éclatante. Le premier acte qu'il fit de l'immense pouvoir qui se retrouvait dans se.s mains fut d'envoyer chercher la tête du pacha de Bude, pour le punir d'avoir donné de faux avis. Sinan rassemblait des troyipes et de fargent, il allait eatrer en campagne ^ lorsque la mort le surprit. Trente-six coffres fermés et huit. cent mille sequins, dcpouiljes/ de ce grand -visir, furent portés dans le trésor intérieur du sérail. Si sa mort enleva aux Ottomans un musulman zélé, Ufi généra] habile, un ministre regretté, il ôta aux chrétiens un de leurs plus implacables eniiGmis. Eu mourant, il recommanda à son maître
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(Je, lui donner le rene'gat Cicala pour successeur; et par-dessus tout il l'exhorta à venir commander lui-même ses armées.
Conduit par sa mère, le sultan ne se régla pas sur de si sages conseils ; il nomma grandvisir Ibrahim ftu lieu de Cicala, qui ne tarda pas à prouver); qu'il méritait le suffrage de ^inan.
' La mort.de ce grand-visir laissa l'autorité toute entière entre les mains de la sultane-mère. Elle avait défendu aux pachas d'instruire son fils ; des échecs continuels que recevaient ses armées. Plus soigneuse de conserver son crédit que sensible à la gloire de l'empire, elle régnait sous le ,nom de Mahomet; et suivant le proverbe persan qu un ambassadeur du sophi appliquait alors au profit de son maître : « A la 3>' cour ottomane la poule chantait comme le i) coq. »
:, Mais les murmures, et bientôt après, les cris de ses sujets et les représentations de ses propres ministres , firent sortir le sultan de son assoupissement. Il rougit un instant de sa mollesse, et déclara qu il allait se mettre à la tête de ses soldats. La sultane-mère ne parvint point à le détourner de cette résolution généreuse, qui rendit en un jour aux Ottomans leur fierté et
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leurs espérances. Les ordres furent donnés pour
le départ.
On vit sortir eu pompe, par la porte d'Andrinople, le pavillon du sultan, les tentes des pachas, des généraux et des officiers de l'armée. Le camp fut dressé dans une vaste plaine hors des murs de Gonstantinople. On éleva autour des boutiques douvriers de toute espèce , distribuées par rues comme dans une cité. A l'abondance desdenrées,àlamultitude d'hommes qui circulaient de toutes parts, on reconnaissait que , dans son faste , le but de la politique ottomane est de montrer que le siège de l'empire et la capitale, pour ainsi dire, accompagnent par tout le souverain. Ce qui est digne de remarque, cest que le même silence, la même obéissance au moindre signe s'observaient dans ce vaste camp comme dans l'enceinte du sérail.
Ce prince sortit de Constanlinople précédé des bombardiers, des arquebusiers à pied, des lanciers à cheval, des chiaoux, avec leurs masses d'argent doré. Ils étaient armés d'arcs et de carquois; des janissaires les suivaient, portant à cheval les drapeaux de leurs compagnies; l'étendart de cette milice marchait ensuite au milieu des janissaires à pied. Après eux venaient dix chevaux de main conduits par dix écuyers.
et ornés de colliers d'or, de selles et de brides enrichies de pierreries, avec des boucliers sur les housses. Immédiatement après paraissaient les pachas de la Porte à cheval, et couverts d'habiilemens superbes. Ils étaient suivis de cent janissaires, formant la vénerie du sultan, marchant deux à deux , vêtus de robes d'étoffes "d'or et d'argent, et tenant en lesse chacun deux chiens de chasse. Après eux venaient les solacks, au milieu desquels on distinguait le prince, habillé d'une casaque blanche de velours raz, le turban orné de deux aigrettes de plumes de héron, et garnies de pierreries. Il avait à ses côtés le muphti, pour témoigner, par une sorte d'alliance publique , que la guerre était déclarée guerre de religion. Une multitude confuse d'officiers et d'eunuques fermaient la marche. Derrière suivaient les enseignes, les trompettes, les tambours , les chariots et les litières du grandseigneur; ensuite les spahis et les mulets et chameaux chargés des bagages de la cour. Les ambassadeurs de France et d'Angleterre furent invités à suivre l'armée; invitation qui équivalait à un ordre. Il est à observer qu'on leur fournil trente-six chameaux j et que l'intendant général leur faisait délivrer chaque jour les {vivres et les provisions nécessaires depuis la Zi 10
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viande et le riz jusqu'aux épiceries. Le tout devait être fourni par les villes et les bourgades que l'armée traversait, et la peine de mort était portée contre les officiers publics qui manqueraient à leur devoir. Ces dispositions, cet ordre de marche , cette police des routes militaires, d(?nnent une idée de la splendeur, des richesses, de la puissance et de la discipline de l'empire ottoman à cette époque.
Cependant le prince de Transilvanie venait d'investir Temesswar; mais il avait été forcé de lever le siège. Le comte Palfy venait d'enlever le château de Sambok, entre Bude et Albe- Royale. L'armée impériale, forte de soixante mille hommes, commandée par Maximilien d'Autriche, assiégeait Hatevan, place située sur la droite du chemin qui mène de Bude à Agria, et qu'un chât<^au très-fort rendait importante. La garnison, surprise, demanda la même capitulation qu'on avait accordée rar»ce précédente à la ville de Gran. On la somma de se rendre à discrétion; sur son refus, l'assaut fut donné à quatre endroits différens. La place fut emportée après un combat de quelques heures. Jamais la rage et la cruauté ne furent poussées plus loin ; les vainqueurs ne respectèrent ni le sexe ni l'âge; les
cris et les lamentations de la faiblesse accablée se confondaient avec le bruit des armes. Les enfans au berceau et les femmes enceintes furent massacrés impitoyablement.
Telle était la situation des Ottomans et des Impériaux en Hongrie, lorsque Mahomet arriva à Bude avec deux cent mille hommes et trois cents pièces d'artillerie. Maximihen , craignant pour Halevan, se hâta d'en retirer la. garnison et de brûler la ville. La terreur se répandit jusqu'à Vienne. L'empereur fit armer tous les habitans et réparer les fortifications. Il fut au moment de donner l'ordre que l'on incendiât les faubourgs.
L'armée chrétienne, retranchée sous les murs de Wihitz, regardait avec inquiétude de quel côté ne porterait cette terrible nuée. Ce fut sur Agria qu'elle éclata. Mahomet partit de Bude, prenant la route de la Haute-Hongrie, et vint investjr cette place importante par sa position. Agria ou Erlaw, située entre le Danube et la Teiss, sur la rivière de Wizze. av^U eu la gloire de résister à Soliman. TeuSemback venait d'y faire entrer trois mille hoauues do pied- La V03 ant menacée, le comte Terski, qui était niontéle premier à l'assaut d'Haie van, sy était jeté avec une troupe d AlleQiaads et
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d'Italiens aguerris, et mille arquebusiers d'élite. Cette brave garnison, soutenue par l'espoir que lui donnait Maximilien de venir la secourir, avait juré de se défendre jusqu'à la dernière extrémité. A l'exemple du comte de Serih dans Zigeth, Terski avait fait élever un gibet au milieu de la place pour y pendre le premier qui manquerait à son serment, et parlerait de se rendre.
Instruit de cette résolution désespérée , Mahomet employa les menaces et les promesses , pour entrer dans Agria. Furieux de voir que ses promesses et ses menaces étaient égaleraenf méprisées , il fit élever cinq batteries autour de la ville, et jouer, sans relâche, pendant six jours, sa formidable artillerie. Le septième, la garnison abandonna la ville, après y avoir mis le feu, et se retira dans la citadelle. Les Ottomans attaquèrent un ouvrage avancé , qui la protégeait : ils furent repoussés dans douze assauts consécutifs.
Cependant , Tarmée , commandée par l'archiduc, était à peine arrivée à Gran ; les pluies, le mauvais état des chemins, ne permettaient pas à l'artillerie et à des fantassins, pesamment armés, d'arriver aussi vite que l'exigeait le danger de la place assiégée.
La brave garnison d'Agria , dans une sortie vigoureuse, avait culbuté les postes avancés des Ottomans : elle avait même mis en fuite le grand- visir Ibrahim, venu en personne pour soutenir ses troupes ; mais, après quatre attaques à la suite du combat le plus opiniâtre, l'ouvrage qui appuyait la citadelle , avait été emporté , et huit cents Impériaux y avaient laissé la vie. Quatre cents têtes étaient exposées sur des piques devant la tente du sultan. Les murs de la citadelle sapés , minés dans quatorze endroits, allaient s'écrouler au premier signal ; et ni Maximilien , ni l'armée de secours ne paraissaient. La garnison , qui n'avait pour perspective , qu'une mort assurée , en représailles du massacre d'Hatevan , prit les armes , malgré ses officiers , et demanda, à grands crisj à capituler. En vain Forski, ayant employé l'autorité , alla-t-il jusqu'à supplier ses soldats, pour les engager à se défendre ; pendant qu'il les encourageait , les menaçait , les suppliait, deux cents séditieux, la plupart Italiens, sortirent secrètement de la place, et allèrent se rendre à l'ennemi. Le reste de la garnison fut entraîné parce lâche exemple: on capitula. Les conditions furent les mômes que celles quou avait accordées à la ville de Grau;
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seà officiers restèrf iit prisonniers jusqu'à leur échange. Deux mille hommes sortirent d'Agria; hiais à peine étaient-ils hors de la place , que les Tartares , et même les janissaires , se jetèi«nt sur eux et les taillèrent en pièces: il y en eut même d'écorchés vifs. Les vainqueurs s'écriaient en les égorgeant : « Garderons-nous » la foi des traités avec des infidèles qui ont si >) lâchement massacré nos frères d'Hatevan? » Mahomet III condauma le premier une perfidie si solennelle , dont l'impunité devenait également dangereuse et déshonorante. L'aga des janissaires expia latte ntat dont il passait pour être l'instigateur; le sultan le fit hacher en pièces , sous les yeux de ce qui restait de prisonniers.
n53y. Le croissant et les tongs flottaient, depuis quelques jours, sur les remparts d'Agria lorsque l'armée de l'archiduc arriva, mais trop tarrl. Maximilien , qui avait fait sa jonction avec Sigismont , Pally et Teuffenback , vint présenter la bataille aux Ottomans.
Une petite rivière séparait les deux armées; le passage en était gardé par Giaftar , à la tête de vingt mille Tartares et janissaires. Ils marchèrent à la rencontre des Impériaux. Déjà dix mili€ hommes, tant infanterie que cava-
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lerie, s'étaieut avancés avec leur imprudence et leur témérité accoutumées, quand larchiduc les fit charger avant qu'ils eussent eu le temps de se former. Les Ottomans pressés repassèrent la rivière en désordre. Cette avant -garde, vivement poursuivie , entraîna dans sa fuite une partie de l'armée qui s'ébranlait pour la soutenir. Les Impériaux , se laissant emporter par l'ardeur de ce premier succès , entrèrent pêle-mêle avec les fuj-ards, jusque dans le camp ottoman, aux cris répétés de (^ic/oirel Le reste de l'armée chrétienne , qui était en bataille de l'autre coté de la rivière , crut qu'elle n'avait plus qu'à aller prendre sa part; de l'immense butin que promettent toujours les défaites des musulmans. Tous les soldats rompirent leurs rangs, sans écouter la voix de leurs officiers, qui cherchaient à les retenir. Un corps de cuirassiers impériaux pénétra jusqu'à la tente du sultan , où les bostandgis gardaient la caisse militaire. Cette troupe tint ferme; et pendant qu'elle résistait , pendant que les soldats allemands songeaient plus à commencer le pillage qu'à achever la victoire, le pacha Cicala , qui protégeait la retraite avec quarante mille honuues, aperçut ce désordre; communiquant alors aux Oitomans cette ccn-
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fiance qni sait rappeler la fortune , il revint à la charge, et tomba sur l'armée, qui se croyait victorieuse.En un instant, les Impériaux, qui ne s'attendaient pas à cette attaque , furent dissipés, dispersés, écrasés sur le butin même qu'ils entassaient. Ceux qui échappèrent au fer de l'ennemi , furent renversés par leur propre cavalerie, qui, au milieu des ténèbres, cherchait son salut dans la fuite. Les Ottomans n'osèrent pas les poursuivre au-delà de la rivière dans la nuit même. Ils se retirèrent , et leur camp , leur artillerie, leurs bagages , restèrent abandonnés pendant deux jours entiers. Mahomet, dès que la victoire avait parut chanceler, s'était jeté à cheval; et fuyant avec les saphis de sa garde , il avait couru toute la nuit, sans s'arrêter, jusqu'à Zelnock.
Les Impériaux étaient loin de songer à profiter de cet effroi. Palfy, Teuffemback et le marquis de Burgan , ayant regagné leur camp, avaient tenu conseil pour savoir conmient ils sauveraient le reste de l'armée et l'tu'tillerie ; et le parti qu'ils prirent, fit d'abandonner les canons et de mettre le feu aux tentes. Sigismond fit sa retraite sur Tokai, frontière de la Transiîvanie. Personne n'était poursuivi, tous croyaient Fêtre. L'archiduc lui-même ne fit
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que traverser Cassovie, et alla jusqu'à Vienne, L'empereur Rodolphe était dans la boutique d'un ouvrier, à regarder finir un superbe tour en l'air, lorsque le prince vint lui apprendre à la fois la gloire et la honte de ses armes , dans la journée ignominieuse qui occupe une place dans l'histoire , sous Je nom de bataille de Careste ou d'Jgn'a.
Cette journée ne fit honneur qu'à la présence d'esprit, à la bravoure , à la prudence de Cicala, qui se trouvait, par ses talens, mériter sa fortune. Fils d'un Génois , Cicala se glorifiait d'appartenir à l'illustre famille Doria. Le père et le fils exerçaient tous deux la piraterie, lorsqu'ils tombèrent entre les mains des musulmans. Le premier s'était racheté à priîç d'argent; mais, à Constantinople, on avait force le jeune Cicala d'embrasser l'islamisme; et les dispositions naturelles lui avaient ouvert le chemin des honneurs, dans un paj's oii chacua est lejils de ses œuvres. Pacha de la mer sous Amurath III, général de terre sous Mahomet III, Cicala prouvait que la bravoure et le génie pouvaient encore, à cette époque, se passer de la science militaire sur l'un et l'autre élément.
Cependant le muphti, trompé par les pre^ Uiièïes nouvelles apportées à Constantinople ,
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s'arrachait publiquement les cheveux; et, prosterné à terre . il priait , les larmes aux yeux , le Prophète devenir au secours de son peuple. Mahomet III, au contraire, apprenant que son armée avait remporté la victoire, revînt triomphant au milieu d'elle. Dans son émotion , dans son transport de joie, il proclama Cicala le sauveur de l'empire ; il ôta , de son propre turban, une aigrette enrichie de pierreries, et la présenta lui-même au pacha victorieux. Ne s'arrêtant pas plus dans son ivresse que dans ses terreurs, il ôta à Ibrahim le rang degrandvisir, pour y élever son nouveau favori. Mais Cicala, aussi sage qu'adroit, craignit d'irriter la sultane - mère , en succédant à son protégé. Elle employait les manœuvres et les intrigues pour rétablir Ibrahim : Cicala fut le premier à demander que le visiriat lui fût rendu.
La bataille de Careste fit la gloire d'un seul homme, et ne profita à aucun des deux partis: tous les préparatifs de cette fameuse campagne de j597 aboutirent à la prise d'Agria.
Pendant les années suivantes, la Hongrie ne fut ni occupée par de nombreuses armées , ni ébranlée par de grands chocs. Sans être en paix, sans être en guerre, l'empereur d'Allemagne et le sultan ne désavouèrent aucune
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hostilité. La position des deiiK nations fut celle des premiers Ottomans, sous les deux empereurs grecs; des deux côtés, les chefs étaient toujours armés, les villes toujours fermées , et exposées à des insultes continuelles. C'est ainsi que les Impériaux attaquèrent Raab et Temeswar, et furent repoussés. Le comie Palfy mit le siège devant Bude, et fut forcé de le lever. De leur côté , les Ottomans marchèrent sur Waradin, mais sans succès, et ils se retirèrent. Raab enfin lut surprise par Palfy et Swartzemberg , malgré la résistance des assiégés , qui se défendirent de rue en rue , où l'on combattait corps à corps. Ce qui ne contribua pas peu à augmenter l'acharnement, c'est que les musulmans, joignant la dérision à la jactance, avaient planté sur la porte du Danube , un coq arraché du clocher d'une église chrétienne , avec cette inscription : « Quand ce coq chantera, les Allemands re- » prendront Raab ; » funfaronade que les Flamands avaient employée, en 1^04 , à Monsen-Piielle, envers les Français, et dont ils n'avaient transmis aux Ottomans de Mahomet III, ni l'idée , ni le mauvais succès ; mais il est piquant et instructif de retrouver , dans les passions comme dans les folies de l'humanité,
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les mêmes circonstances et les mêmes résultats.
Dès que la désastreuse nouvelle de la surprise de Raab fut parvenue à Gonstantînople, les murmures des gens de guerre et ceux du peuple , se renouvelèrent avec plus de violence que jamais. On se plaignait hautement de la faiblesse de Mahomet III. Les janissaires se soulevèrent, et portèrent leurs excès jusqu'à massacrer un de leurs officiers; ils poussèrent même l'insolence jusqu'à parler de déposer le sultan, et de mettre à sa place le khan des Tartares. Pendant que le prince , efirayé , cherchait à apaiser ces clameurs , en faisant étrangler un de ses généraux, qu'il rendait responsable des revers arrivés en Hongrie, les pachas d'Asie se révoltaient.
ï6oo. L'un d'entre eux, Kusahin, pacha de la Garamauie , se donna hautement pour un prince de la maison des califes; il publia que le Prophète lui avait apparu , et lui avait déclaré qu'il était appelé à opérer une révo-lution dans l'empire , à réformer le gouvernement , et à punir le sultan de sa faiblesse , et les ministres du divan de leur corruption ; car la corruption est toujours un des spécieux prétextes dont se servent , dans l'empire
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ottoman, ceux qui se révoltent contre l'autorité du souverain. La sainteté de son origine prétendue , la pureté de sa religion , l'austérité de ses mœurs , venaient à l'appui des droits de Kusahin. La foule, attirée sous ses drapeaux, lui rendit les hommages dus aux sultans; l'imposteur prit le titre de schah , se forma une cour, créa des visirs , et expédia, comme les princes ottomans , des firmans revêtus de son monogramme.
Meliemed-Pacha, fils de Sinan, fut envoyé contre Kusahin, et parvint à corrompre les chefs de plusieurs corps qui combattaient pour le rebelle Kusahin , abandonné , fut forcé de prendre la fuite , et d'aller chercher un asile en Perse; mais il reparut peu de tems après, plus puissant et plus redoutable que jamais. Mehemed, cette fois, employa, pour le soumettre, v.n moyen qui lui réussit aussi bien que la corruption. Il commença par publier , pour la multitude, une amnistie générale ; il tenta ensuite l'ambition et la jalousie de Scrivano,qui servait de lieutenant à Kusahin : par suite d'un traité secret, le traître livra vivant, à Mehemed, son chef et son ami.
Mahomet III fit amener Kusahin devant lui; et, tant était grande l'importance qu'il
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attachait à la possession de ce coupable , il ordonna qu'il fût promené dans les rues de Coustantinople ; il fut livré ensuite aux bourreaux, qui le tenaillèrent et brûlèrent ses plaies avec des flambeaux ardens. Les tourmens de ce malheureux furent augmentes et son supplice prolongé avec tous les raffinemens de la cruauté la plus ingénieuse, dans l'espérance d'obtenir de, lui des révélations de ses complices ou de ses trésors. Kusahin garda le silence , et expira suspendu à des crochets de fer, sur lesquels il fut précipité.
Scrivano avait la promesse secrète de Meliemed, que l'armée ottomane s'éloignerait dès que Kusahin aurait été livré. Le pacha se crut dégagé d'une parole qu'il avait donnée à des rebelles. Il continuait à presser et à harceler Scrivano , qui les commandait depuis la mort de Kusahin. Ce nouveau chef se vit trompé , sans se décourager. Il manquait d'ean , de vivres, de rpiijijilions , au point d'être obligé de faire charger ses canons avec des cailloux. Dans cette lutte de perHdie, la mauvaise foi iie triompha pas d,e la constance. La neige, qui tomba eu abondance , força Mehemed d abandonner les passages des monjagnes qne ses troupes gardaient j Scrivano lui échappa, et
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se réfugia en Perse, pour reparaître bientôt plus puissant et plus dangereux que ne l'avait jamais été Kusahin.
Cependant, en Hongrie , les Ottomans avaient -des succès : ils avaient porté le siège devant Canise, place forte de la Croatie, et résidence ordinaire des archiducs. La ville était comme ensevelie dans des marais, et les approches eu étaient forts difïiciles; plus de deux mille Allemands ou Hongrois la défendaient. En moins de dix jours les assiégeans comblèrent les fossés, et affermirent les lacs de fange qui les séparaient des remparts. Ils avaient changé en fascines les roseaux et les arbres qui environnaient la place, et sous leurs haches les forêts du voisinage avaient servi à former des chaussées larges et solides.
Une armée impériale marchait au secours de Canise , et le nom du prince qui la commandait inspirait une juste confiance à ses soldats et aux assiégés. C'était Philippe Emmanuel de Lorraine, duc de Mercœur, et frère du fameux Mayenne. Reconnu un des plus grands capitaines de sou siècle, né pour la guerre, et las de combattre soa roi légitime, Mercœur avait quitté la France rentrée sous lobéis- ^ûce d'Henïi IV, et était venu ofirirses talens
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et son épée à l'empereur Rodolphe, auquel il était uni par le sang. A la tête des Impériaux, il marcha droit au camp ottoman, et dissipa tout ce qui se présentait pour eu défendre les approches. Mais les marais et les défilés Tobli* gèrent de resserrer son front, et de marcher en colonnes plus profondes. Assailli par les spahis et les Tartares, il sut les écarter; mais il ne put pas empêcher ces nuées de cavaliers de voltiger nuit et jour autour de lui, d'aller surprendre et enlever hors de sa vue , les convois qui étaient dirigés de loin sur son camp. Le duc de Mercœur se trouva bientôt comme assiégé, et fut vaincu par la famine : les cris de son armée entière le forcèrent à ordonner la retraite, et à s'éloigner de Canise : la ville ouvrit ses portes à la nouvelle de son départ.
L'année suivante, le duc vengea cet affront, en commençant la campagne par la prise dAlbe-Royale , qu'il emporta d'assaut. Albe- Royale retomba peu de mois après au pouvoir des Ottomans qui l'attaquèrent avec cent cinquante mille hommes , commandés par Hassan- Pacha , leur nouveau grand - visir. Hassan , fier de vaincre, dédaigna de savoir ce que cette conquête avait pu coûter d'esclaves au sultan son maître. Canise, Pest et Bude,
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furent assiégées par les Impériaux : Pest seule tomba entre leTs mains ; les intrépides musulmans se défendaient partout mieux qu'ils n'étaient iittaqués.
Pendant que la Hongrie servait de théâtre à cette alternative de revers et de succès, Scriyano avait reparu dans l'Anatolie ; le nombre des rebelles avait augmenté ; Bagdad s'était déclarée pour eux ; et Pruse, presqu'aux portes de Constanlinopîe , venait de les recevoir et de leur livrer les munitions de guerre de ses immenses magasins.
Mehemet fut de nouveau opposé à ce rebelle : Scrivano parvint à gagner le pacha , en lui donnant quinze mille ducats, dont dix mille furent oflerts à la sultane-mère qui gouvernait l'empire sous le nom du sultan son fils. La mort vint frapper Scrivano au milieu de ses succès; mais la révolte qui agilait les provinces de l'Anatolie, ne finit point avec lui. Hassan bey, son frère, lui succéda dans le commandement des rebelles, et dans les triomphes qui augmentèrent leurs forces et leur audace. Hassau-be)" mit à contribution la ville et le territoire d'Ancyre, et eu tira trois cents mille ducats. A la nouvelle alarmante des progrès de la rébellion , la ville de Constanlinopîe s'agita ; les janissaires mur-