‹ Histoire de l'Empire Ottoman (volume 2)Chapitre 5 sur 10 · Il · texte numérisé non relu

Il

i6'2 HISTOIRE

murèrent, mais ils déclarèrent hautement qu'ils ne marcheraient pas , si le sultan ne se mettait à leur tête. Au milieu de cette inertie, de cette hésitation, les rebelles en vinrent à un tel point de confiance, qu'ils osèrent envoyer des partis jusqu'aux portes de la capitale, et qu'ils pillèrent les écuries du Grand-Seigneur, et en enlevèrent les plus beaux chevaux , qu'on est dans l'usage de mener au printems hors de la ville, dans les belles prairies du Kiathana. Le faible Mahomet 111 ne trouva rien de mieux que de composer avec des sujets qui le faisaient trembler : il leur, accorda tout ce qu'ils demandèrent. A ces conditions , ils rentrèrent-dans le devoir; et Zel-ali, un des chefs les plus remarquables des rebelles , fut récompensé par le pachalic de Bosnie.

Les dignités ainsi prodiguées aux chefs de la rébellion, la paix honteuse, dans laquelle ils avaient traité avec le sultan de puissance à puissance, les abus journaliers qui se multipliaient par la faiblesse et l'imprévoyance du souverain, exaspéraient à tel point les esprits, que le mécontentement public n'attendait plus qu'un prétexte pour éclater.

Le grand-visir Hassan venait de revenir k Constantinople , après la prise d' Albe-Royale :

DE L'EMPIRE OTTOMAN; i6S

Mahomet avait affecté de lui faire une réception maguifique ; Hassan se flattait de l'honneur d'épouser une sœur de son maître , lorsque les janissaires et les spahis, attroupés au nombre de vingt-cinq mille, se présentèrent en armes à la porte du divan. A peine leurs chefs étaient-ils introduits, qu'ils demandèrent la tête d'Hassan. Le grand-visir sortit et se présenta aux séditieux : il leur parla , et prit devant eux le ciel à témoin de son innocence. Ces furieux qui l'avaient d'abord saisi l'écoutèrent ; ils lui demandèrent ensuite, en le chargeant d'injures, pourquoi , pendant qu'il était en Hongrie , il avait fermé les yeux sur les troubles de l'Asie ; pourquoi il avait laissé les rebelles s'avancer' jusqu'à trois journées de Constanlinopîe, et y venir dicter des lois à leur maître? Hassan répondit avec fermeté qu'il avait rempli son devoir; il ajouta avec franchise que la sultanemère et le Capi-Aga étaient seuls coupables de la révolte de l'Anatolie.

Calmés pour un moment , les séditieux relâchèrent le grand-visir : mais ils lui enjoignirent de se rendre au sérail, d'obtenir pour eux une audience du sultan , lui jurant que sa tête en répondrait si les coupables qu'il accusait lui-même ne leur étaient pas abandonnés.

lU HISTOIRE

Par le conseil d'Hassan, Mahomet III parnf; il était accompagné durauphti et de quelquesuns des membres les plus considérés de l'uléma. Le chef des séditieux se prosterna devant le sultan, et déclara, au nom de tous, que leur fidélité leur faisait un devoir de lui mettre sous les yeux l'état déplorable où fempire était réduit. « On cache la vérité à ta hautesse, ajouta-t-il; » lesrebellestriomphenten Asie, et les infidèles j> en Europe ; le luxe du sérail épuise le kasna , » l'avare Capi-Aga s'empare des trésors pu- 3) blics , et l'empire languit. Qu'est devenue ■5) la gloire de nos armes ? La famine , l'indi- » gencCjla houle ont succédé à nos victoires. » Tant de désordres ne doivent pas rester » impunis. Livre- nous la sultane-mère et l'in- » digne Capi-Aga, son favori. »

Mahomet frémit en recevant un ordre si atroce ; il refusa avec indignation de souscrire à la mort de sa mère, mais il ne put sauver le Capi-Aga de la fureur publique. Un janissaire vint le saisir aux pieds, du sultan, quil tenait embrassés. Mahomet parut touché de la mort de ce malheureux ministre , dont le plus grand crime, peut-être, était d'être l'objet de l'envie. Sou maître le pleura , dit-on , et , ce qui est remarquable, voulut porter son deuil pendant

DE L'EMPIRE OTTOMAN. i6[S

Irois jours. Quoi qu'il en soit de cette affliction secrète et de ces témoignages extérieurs , les richesses immenses du Capi-Aga furent portées au sérail, et l'on vit, quelque tems après cette catastrophe , sur le turbau de Mahomet , des diamans d'un très-grand prix , que Ion reconnaissait pour avoir appartenu à son favori.

La milice ne pouvait manquer d'essaj-er de nouveaux attentats, puisqu'ils étaient toujours profitables pour elle, et toujours impunis. La déposition du sultan fut méditée. Soit que le complot se soit formé dans les odas ou dans l'intérieur du sérail, les janissaires eurent pour complice l'héritier du troue, Mahmoud, Faîne des tils de Mahomet III , et la sultane , mère du jeune prince. Jouet de manœuvres atroces ou de sa superstitieuse crédulité , Mahmoud donnait toute sa confiance à un scheik , qui passait pour savant dans l'astrologie. Ce fourbe lui persuada que, s'il tardait à occuper le trône de son père, il aurait la destinée la plus funeste. Mahmoud, effrayé ou séduit, lui permit d'user de sortilèges pour que les jours de son père fussent abrégés. Des lettres interceptées furent mises sous les 3-eux de Mahomet, qui , n'écoulant que sa juste colère, ordonna la mort de son fils, fit jeter au fond du Bov*.phore la sul-

i66 HISTOIRE

tane mère de Mahmoud, vivante et enfermée dans un sac de cuir. Le scheik, soi-disant astrologue, et -trois officiers de l'irWérieur, qui passaient pour complices , éprouvèrent le même sort.

Pendant que l'enceinte du sérail était le théâtre secret de ces sanglantes exécutions, la Hongrie, la Valachie et la Transilvanie , devenaient le champ ouvert où les Impériaux et les Ottomans s'attaquaient , se repoussaient , se détruisaient sans autres résultats que des avantages partiels et des succès balancés. Les Ottomans demandaient la paix, mais en vainqueurs; ils offraient d'échanger Agria et Canise, contre les villes de Grau, de Pest , et contre la Transi Ivanie. Les Impériaux refusaient, parce que, loin de vouloir céder, ils espéraient reconquérir. Les approches de Bude se faisaient ; tous les mouvemens de leurs corps de troupes tendaient à empêcher la ville d'être ravitaillée ; mais , chez les uns ou les autres, la défection d'un allié ou la révolte d'un sujet , suffisait pour faire avorter les entreprises. La Valachie, la Transilvauie ellemême, donnaient une inquiétude continuelle aux Impériaux. Chez les Ottomans, Zel-Ali, ce chef des rebelles d'Asie, qui avait été nommé pacha de Bosnie, s'était mis en posses-

sion de son gouvernement, les armes à la main. Servant en Hongrie avec douze mille Asiatiques, qui avaient suivi sa fortune, il quitta l'armée , et vint camper près de Bagnaluk, capitale de son nouveau pachalic, et la résidence d'un beglierbey. Celui-ci, certain de ne pas être désavoué s'il était vainqueur, avait marché contre Zel-Ali , loin de le recevoir comme le commandant légitime de la Bosnie. Zel Ali feignit de fuir, et abandonna son camp; mais , peu d heures après, il revint tomber, à l'improviste, sur les troupes du beglierbey, qui étaient occupées à piller: il les tailla en pièces. Profitant de sa victoire, il força à se rendre les principales villes de la province , et fit son entrée solennelle dans Bagnaluk, aux acclamations des soldats pour qui le pacha légitime était le pacha victorieux. Zel-Ali, pour mieux s'affermir dans sa souveraineté viagère, et pourvoir désormais à sa tranquillité, fit entendre au divan que, s'il était troublé dans l'exercice de son autorité, il ferait un traité avec l'empereur d'Allemagne. En vain la cour ottomane voulut attirer Zel-Ali à Constantinople, afin de s'en défaire , l'adroit pacha se contenta toujours de répondre qu'il se trouvait assez récompensé. Zel-Ali offre parmi les mo-

î68 HTSTOIRE

derues .satrapes de l'empire ottoman, le pre-t mier exemple de 1 obéissance , composant impunément , avec le souverain : exemple remarquable, parce qu'on le verra souvent imité.

Tel était l'état de la monarchie des sultans au-dedans et au-dehors, lorsque Mahomet III mourut, après un règne de neuf ans , si l'on peut appeler régner, avoir préféré la mollesse et les plaisirs aux travaux et à la gloire; avoir long-tems cédé à la menace, n avoir terrassé que les faibles, n'avoir paru à la tête de ses armées que pour prendre la fuite.

Amuralh III et Mahomet, sou fils, sont sans doute les deux princes les plus nuls qui se soient succédé jusqu'ici dans celte dynastie de souverains illustres. La nation ottomane, à qui des préjugés de tradition semblent refus rr tous principes constitutifs , toutes lois fixes, tout S3"stème de législation, presque pour ne lui accorder que des usages , n'en présente pas moins à cette époque un sujet d'étonneinent , j'ai presque dit d'admiration.

Sous Amurath , sous Mahomet , on a vu un peuple armé connaîlre un frein au milieu du délire , et le respect au sein de la révolte. Les excès où il s'est porté , amioacent quelles

DE L'EMPIRE OTTOMAN. iCig

formes il violera , quelles victimes il osera fnipper par la suite , car Taudace s'accroît par l'impunité ; mais on voit cVaVtînce devant quelles barrières la fureur viendra se briser. Déjà, sous Mahomet III , les janissaires osent parler de déposer leurs maîtres. Ils les détrôneront, mais ils ne s'arrogeront jamais le droit de les élire : le crime des janissaires finira là où celui des gardes prétoriennes commençait. Dans les secousses, les fondemens du trône seront souvent découverts à nu: jamais ils ne seront attaqués; l'empire* aura toujours pour sultan un rejeton de la tige impériale : jamais un esclave en démence ne ceindra le cimeterre d'Othman.

Sans doute, sous Amurath III et Mahomet III, les destins de la grandeur ottomane étaient arrêtés; mais quel était finstinct belliqueux de ce peuple , qui, ne combattant plus que loin des yeux de sessultans,ne voyant,dansun règne de neuf années, qu'un Cicala digne de commander, dispute avec égalité le territoire quil a conquis aux capitaines les plus renommés , aux Mansfetel, aux Sigismond, auxMercœur? C'est dans le témoignage d'un de leurs ennemis, d'un ministre de Ferdinand et de Rodolphe,

que se trouve le portrait vigoureux et ressemblant des Ottomans de ce tems-là.

« Ce sont les plus formidables de tous les }) ennemis , disait Busbek dans son appel aux » princes chrétiens ; c'est sur les débris des » empires qu'ils ont renversés , qu'ils se sont j> frayé un chemin jusqu'à nous. Depuis qu'ils 35 ont paru sur la scène du monde, leurs armées » ont navigué sur des fleuves de sang. C'est >3 vainement que les mers, les montagnes , 3) les déserts , nous avaient séparés d'eux ; ils «sont aujourd'hui à nos portes, ceux que )) nous semblions destinés à ne redouter que » sous le rapport de la renommée. Peut-on » les comparer à ces fléaux qui désolent l'hu- » manité? non, car les fléaux de la nature » s'éloignent après un certain tems. Que sont, » auprès des Ottomans, les Goths, les Vandales, » les Huns, lesTartares? Leurs ravages avaient « un terme; mais ces terribles ennemis joignent » la vigilance à la discipline : ils savent con- » quérir et conserver. Le sol oii ils ont posé » le pied ne peut plus se débarrasser de son » fardeau; les moissons qu'ils ont foulées ne » se relèvent pas , et leur fortune enfin n'est 3> qu'au niveau de leur courage. »

Telle était cette fière et énergique nation ,

DE L^EMPlFxE OTTOMAN. 171

dont le caractère aussi immuable, que ses htibi-^ tudes, survivait, sans être énervé, à deux règnes pusillanimes , lorsque la mort de Mahomet III laissa pour souverain un enfant de quinze ans.

Ce fut en i6o5 qu'Achmet I monta sur le i6o3;< trône. Jamais prince n'avait tenu, aussi jeune, les rênes de l'empire ottoman; ce qui fit dire aux poètes nationaux qui célébrèrent cette circonstance: w A lui seul, entre les fils d'Othj) man , a été accordée la faveur de posséder î) l'empire , avant d'avoir reçu le §andgiac. » Car le symbole de la puissance ne se donnait jamais, chez les musulmans, avant l'âge de majorité.

Achmet offrait un exemple plus remarquable encore des jeux de la fortune : il était , par l'ordre de sa naissance, destiné à périr, et non pas à régner. Le meurtre du prince Mabmoud, mis à mort par Mahomet leur père , changea en héritier du trône une victime dévouée au lacet fatal. Echappé, par un retour si inattendu , au sort cruel qu'il partageait avec le prince Mustapha, son plus jeune frère, Achmet, devenu son maître , lui laissa la vie ; mais il est douteux si ce mouvement d'humanité fut dû au souvenir de leur commune infortune ^

ou à une réflexion sur les vicissitudes des grandeurs terrestres , plutôt qu'à une cousidéralion politique, changée par le divan en loi d état dans la circonstance présente. La maison ottomane était réduite, pour tous rejetons, à deux princes, le sultan Achmet, âgé de quinze ans, et Mustapha, plus jeune encore. Le muphli fut averti le premier de la mort presque srbile de Mahomet IlL Le jeune Achmet était élevé dans le sérail ; ainsi le trône fut occupé sans intervalle. Dès le lendemain le peuple apprit qu'il avait un nouveau maître, en voyant le jeune sultan recevoir publiquement un ambassadeur du roi de Perse, et avoir le turban impérial sur la tête , et l'urne sépulcrale de Mahomet son père , déposée à ses pieds.

Le premier choix que fit Achmet, le premier Ordre qu'il donna, laissèrent croire que ses mains, toutes faibles qu'elles étaient, n'en semblaient pas moins dignes de porter le sceptre. Il ne prit point son grand-visir parmi les mmistres qui l'environnaient ; il leur préféra un vieillard sage et expérimenté , que la seule estime publique et la réputation de fermeté et d'intégrité désignaient. Il choisit Murad , pacha du Caire, qui, dans les troubles du dernier

rèû^ne, afvaît su maintenir dans l'obéissance, les provinces d'Afrique , lever les impôts sans vexer les sujets, et gouverner sans s'en^ richir.

Peu de tems après , le jeune prince fît sortir du sérail , son aïeule , la sultane , mère de Mahomet III, qui se vit ainsi dépouillée de l'odieuse autorité dont elle avait abusé si long-tems ; et les droits d'une nation opprimée furent vengés par un enfant.

Cependant, ces heureux commeï|Cemens, qui promettaient un règne ar.ssi sage que tranquille , ne furent que des présages trompeurs. Les quatorze années du règne dWchmet I ne vont présenter que les mêmes troubles domestiques, les mêmes ennemis étrangers , les mêmes vices dans le gouvernement, la même faiblesse dans le souverain.

- Les rebelles d'Asie, encouragés par l'extrême jeunesse du nouveau maître de i empire , pillaient des provinces entières. Les généraux, envoyés pour combattre ces restes mal dissipés des bandes de Scrivano et d'Assan-Bey , teignaient d'ignorer ces désordres, ou partageaient le crime des coupables , en partageant avec eux le butin; et l'Anatolie était en proie à tous les ravages et à tous les excès. Attentive

à fomenter cet esprit de révolte , la Perse onvraitun asile aux rebelles vaincus; et Tenipire ottoman n'avait jamais eu d'ennemi plus habile, plus entreprenant et plus heureux que le redoutable Schah-Abbas, le sophi actuel des Persans.

Vainqueur des Tartares askitiques , allié des peuples de la Géorgie, le descendant de Sehah- Ismaël n'aspirait à rien moins qu'à reprendre tout ce que ses ancêtres avaient perdu. Il avait déjà reconquis Tauris et son territoire , quand, sur le bruit de sa marche et de ses succès, Achraet envoya contre lui le capitanpacha Cicala, le fils du vainqueur de Careste. L'armée ottomane ne se fiait pas plus à son général, qu'il ne se fiait à lui-même ; en peu de mois, il perdit trois batailles; mais telle était l'animosité des deux nations , qu'elles égorgeaient, sans pitié, les vaincus; et si les combattans s'arrêtaient par intervalles, c'était moins parce qu'ils étaient rassasiés de sang , que fatigués d'en répandre. La fureur des Ottomans était soutenue par un fetfa , dans lecjuel les ulémas déclaraient , avec le muphti, qu'il y avait plus de mérite, aux yeux de Dieu, à tuer un Persan shyis, que soixante-dix chrétiens. C'est ce décret qui portait Schah-Abbas

•DE L'EMPIRE OTTOMAN. ijS

à traiter avec tant de cruauté tous les ulémas qui tombaient entre ses mains. On leur rasait la barbe, on leur arrachait les entrailles, on les faisait expirer au milieu des plus horribles supplices.

Cicala fut forcé de fuir devant Schah-Abbas; neuf beglierbeys, trente sangiacs , trente mille soldats restés sur le champ de bataille ; son camp, son artillerie, ses bagages, tombés au pouvoir des Persans, furent les monumens de la dernière défaite : les armes ottomanes n'avaient pas essuyé de plus terribles échecs depuis nombre d'années. Cicala paya cet affront de sa tête. Il revenait à Constantinople pour y rendre compte de sa conduite: sur un ordre secret du sultan, Cicala fut étranglé en route. La gloire et les services du père ne pallièrent pas les fautes et les revers du fils dans un pays oii les malheurs militaires sont des crimes, et oii les généraux sont presque toujours responsables des événemens.

Mais , dans l'eSroi que les victoires du sopiii avaient répandu , il était plus aisé à Achmet de trouver des soldats pour combattre^ qu'un chef qui osât connnander. Cicala avait laissé les Persans maîtres de la campagne. Tous les pays ; conquis par les sultans, rentrèrent sous le joug

lyS HISTOIRE

de leurs anciens souverains. Bagdad et l'Irak furent repris ; et , s'il eût suivi le cours de ses succès, Schali-Abbas aurait poussé ses conquêtes jusqu'à Damas. Le passage , le séjour ou la lutte de tant d'armées avaient dévasté les provinces que le vainqueur rattachait à la monarchie persane; manquant d'argent pour faire la guerre, au milieu de ses triomphes, le sophi désirait la paix.

Les Ottomans en avaient un besoin plus pressant encore. Seul dans son empire, Achmet refusait de reconnaître la loi de la nécessité; et, loin de demander la paix, il ne voulut pas l'accorder.

Scjiah-Abbas victorieux envoya un ambassadeur à Constantinople,pour proposer que les Ottomans fissent l'abandon des conquêtes qu'il ne devait qu'à ses succès , au prince de Perse , son fils , qui paierait tous les ans une redevance de cent charges de soie. L'envoyé persan ajouta encore, au nom de son maître, que, pour épargner le sang des deux nations , et terminer cette longue querelle, Schah-Abbas défiait Achmet en combat singulier. La postérité retrouve aujourd'hui, avec plaisir, dans ce généreux sophi, l'esprit noble et chevaleresque qu'elle admire dans François L Le fier

sultan dédaigna Tune et l'autre de ses offres ; il déclara qu'il ne consentirait à la paix avec la Perse, que si les frontières de l'empire étaient reportées jusqu'aux bornes qu'avait posées le grand Soliman.

Sans doute cet orgueil eût mérité quelque estime, si le jeune sultan l'eût soutenu en développant de grandes forces, ou en donnant un noble exemple ; mais elle n'accusait en lui qu'une vaine imprudence et une obstination insensée.

La guerre et les révoltes avaient amené, dans ses provinces d'Asie, la disette, l'indigence et la dépopulation. L'Anatolie était changée eu une vaste solitude : la famine accablait ceux qu'avaient épargnés les maladies qui régnaient; car tous les fléaux se composent ainsi de mille élémens, et amènent les calamités. Aussi, dans les campagnes, des troupes de bêtes farouches, ne trouvant pas de nourriture, attaquaient, sur les chemins , les voyageurs sans armes ou sans escorte. Dans les villes, dans les bourgades, dans tous les lieux habités , on ne rencontrait , de loin en loin, que quelques hommes hâves et décharnés, qui ressemblaient moins à des êtres vivans qu'à des ombres errantes au milieu des tombeaux.

jyS HISTOIRE

Les dépenses de la guerre consommaient tous les ans le revenu du Caire , qu'on avait coutume de réserver dans le kasna, sans y toucher. Le muphti , de lui-même, avait, par un fetfa, permis d'appliquer aux besoins de l'empire, l'argent des w^acoufs, le trésor des mosquées, le patrimoine des pauvres, cette dernière ressource, qu'on n'invoquait que dans les calamités les plus imminentes. Enfin , les soldats, rebutés, refusaient eux-mêmes de marcher contre leurs éternels ennemis, qu'ils commençaient à croire invincibles.

Il ne fallut pas moins que ces impérieux motifs pour vaincre la volonté d' Achmet , pour le forcer à prêter l'oreille à des propositions de paix. Elle fut conclue après cent cinquante ans d'une guerre presque continue. On stipula que les deux puissances garderaient récipoquement ce qu'elles tenaient du droit de la guerre ; qu'ua fils de Schah-Abbas régnerait sous le nom de pacha deTauris, sur le patrimoine reconquis; mais que la justice y serait rendue par un cadi envoyé de Constantinople. Le sophi s'engagea à payer un tribut annuel de deux cents charges de soie; il offrit en présent à Achmet, cinquante chameaux, des caffetans magnifiquement brodés, et une coupe d'or. Ces dons ne sontremar-

quables que comme gages de bienveillance ; mais, s'il est vrai , comme le disent quelques historieus^quele sopbiyait joint un exemplaire du Coran, "ce dernier don était assurément l'hommage le plus glorieux et le moins équivoque qu'un prince, protecteur des shyis , pût déposer aux pieds du sultan , successeur des califes, et vengeur des droits de l'Immelh,

Tel est le tableau entier que présenta la lutte des Persans et des Ottomans , pendant le règne d'Achmet I , depuis Tan 1604 jusqu'en i6i5. Ou voit rapprochés les combats et le traité qui les suspendit pour un temps; d'abord, parce qu'il n'y eut pas d'intervalle, ensuite parce que les évéuemens de ce règne n'ont pas mérité d'être suivis par l'historien , et que l'œil n'aurait pu, sans confusion, ou passer continuellement , ou se rapporter à la fois aux deux extrémités opposées du vaste empire des sultans.

Pendant que les frontières asiatiques offraient du côté de l'Orient , ces scènes désastreuses que nous avons essayé de peindre , les chrétiens , dont les efforts , les succès et les intérêts étaient si différensde ceux des Persans, combattaient les Ottomans en Hongrie.

Ceux-ci appelèrent la trahison à leur secours.

léo HISTOIRE

Le pacha de Bude ouvrit , de la part de là Porte , des négociations do paix; mais, pendant un festin que les commissaires impériaux lui donnèrent aux environs de Pest, un parti de musulmans s'avança pour surprendre la ville. 11 fut découvert et repoussé, la négociation rompue , la suspension d'armes levée avant la fin du repas , et la guerre recommença avec plus de fureur.

Une nombreuse armée ottomane entra bientôt dans la Hongrie. Le gouverneur de Pest, qui ne s'était pas laissé surprendre , n'osa pas , cette fois, se laisser attaquer. Sur le bruit de rapproche de l'ennemi, il abandonna lâchement cette place, et en sortit sans avoir été sommé. Gran fut insultée par les Ottomans ; Neustadt tomba entre leurs mains; Vacia et Vice-Grade se rendirent.

Les divisions des chrétiens servaient encore mieux leurs ennemis que la voie des armes. Le luthérianisme divisait alors l'empire d'Allemagne, et les sujets marchaient contre leurs souveraiiis. Rodolphe avait refusé aux novateurs le libre exercice de la religion, accordé {)ar Ferdinand et par Maxirailien , ses prédécesseurs. La Hongrie et la Transit vanie voyaient s'élever de toutes parts des chefs de rebelles.

Betlem-Gabor et Bostkaï, favorisés par les pachas de Bude et de Ternes war, comptèrent bientôt dans leur parti , les sujets jusqu'alors les plus dévoués à l'empereur, mais aliénés par la tyrannie exercée contre les consciences. Les comtes de Serin, de Nadasti, de Batliiani, so soumirent à Bostkaï ; Cassovie leur ouvrit ses portes , Dotis se rendit : les Hongrois rebelles et les musulmans combattaient sous les mêmes drapeaux. Neuliauzel fut assiégée par eux , et emportée par leurs efforts réunis. Enfin, ils investirent la ville de Gran, au nombre de cinquante mille hommes; un pont fut jeté sur le Danube; le fort Saint-Thomas fut pris, par escalade, sous un feu terrible, et l'on en vint aux mains sur la brèche. Ce ne fut qu'après un assaut de cinq heures , après avoir été repoussé trois fois , que les assaillans musulmans et hongrois, accablèrent les Impériaux par le nombre, et qu'ils entrèrent dans la place.

Les Ottomans, d'autant plus satisfaits de la 1606 conquête de Gran, que les chrétiens eux-mêmes les avaient aidés à vaincre, cherchaient à surprendre Raab. Les rebelles s'approchaient d'Eperies, et menaçaient Tokai , lorsque l'em» pereur Rodolphe consentit à traiter avec Bostkaï.

i82 HISTOIRE

Cet insurgé, reconnu vaivode de Transilvanie, par une transaction appelée pacification de Vienne, négocia bientôt, sous sa propre médiation, le traité de Comorre , entre les Impériaux et Achmet III.

11 fut convenu que Rodolphe donnerait au sultan le nom deiils, et qu' Achmet donnerait à l'empereur le nom de père; que les villes, forteresses ou châteaux seraient garantis , de part et d'autre, de toute surprise, sans qu'il pût être commis le moindre acte d'hostilité, sous prétexte que la tranchée n'aurait pas été ouverte, ou que la place aurait été enlevée en vingt-quatre heures ; car les musulmans feignaient de penser qu'on a le droit de s'emparer d'une ville en pleine paix, pourvu que le siège ne dure pas plus de deux jours. Enfin, il fut consenti que la ville de Vacia fût rendue à Terapereur Rodolphe , et que cellç de Grau demeurerait au sultan Achmet.

Le traité de Comorre ne fut pas la seule transaction consommée entre les chrétiens et îa cour ottomane , dans le courant de l'année i 606, L'ambassadeur de France renouvela une capitulation qui rappelait les anciennes : on y régla la préséance de la France sur toutes les puissances chrétiennes. Le libre exercice de

DE L'EMPIRE OTTOMAN. x8S

la religion fut confirmé , la liberté du pèlerinage des saints lieux assurée , le commerce garanti par la fixation des droits de douane. Dans une audience publique d'Achmet I , ce traité reçut sa sanction au nom d'Henri IV , de ce prince, au souvenir de qui tout Français rattache, avec reconnaissance, chaque souvenir de grandeur, de justice et de protection.

Vers ce tems , une puissance maritime venait de s'élever en Europe. La Hollande disputait à la mer son territoire, et à ses anciens maitresjsa liberté naissante. A la fois guerrière, industrieuse et marchande , elle envoya , pour la première fois , une ambassade à la Porte- Ottomane. Le sultan l'admit aux mêmes conditions que les puissances chrétiennes; et cetts bienveillance fut payée par un bienfait, que l'histoire ne refuse pas à consacrer. Le vaisseau qui conduisit l'ambassade hollandaise, apporta h Constantinople la nicotiane et le tabac.

Cependant, au fond de son sérail, Achmet se livrait aux plaisirs. Entouré de plus de femmes que n'en avaient jamais entretenu ses prédécesseurs , jouet de passions inutiles , il perdait, à la chasse, le tems qu'il aurait dû donner aux soins de son empire. Il soudoyait, en Grèce et en Anatolie, des milliers de fau-

conniers , et les arme'es étaient sans paye ^ comme sans discipline. L'imprévoyance régnait dans ses conseils; l'avidité dirigeait ses ministres ; la justice et les dignités se vendaient à l'encan ; le trésor impérial était vide, et les confiscations étaient les seules Sources qui ne fussent pas taries. L'indignation publique fut au moment de trouver un vengeur. Achmct avait quitté le sérail pour habiter une maison de plaisance. Un derviche , a} ant aperçu ce prince dans un jami voisin , laissa tomber une pierre énorme , dans le dessein de l'écraser ; il n'atteignit le prince qu'à l'épaule, et le crime, imparfait, n'eut de résultat que l'attentat du coupable. Il serait à peine digne des regards de l'historien, si le motif qui avait amené Achmet dans cette maison de plaisance, ne méritait pas d'être observé.

Une peste afireuse désolait Constantinople, et c'était pour fuir ce fléau, que le sultan avait abandonné son séraiL Cette précaution, qui contredit ce fatalisme aveugle, qu'un préjugé vulgaire attribue à la nation ottomane, n est i^ullement condamnée par la religion. Les musulmans les plus scrupuleux s'appuient sur l'exemple d'Omar, qui , marchant contre la Sprie, et ayant appris que la peste la ravageait ^

DE L'EMPIRE OTTOMAN. i85

fit rétrograder son armée. Le scandale était universel ; on s'écriait qu'Omar fuyait les arrêts immuables du ciel : « Vous vous trompez, » dit-il , car le prophète a dit : Celui qui se M trouve au milieu du feu , doit se résigner ; » mais celui qui est hors de danger ne doit » pas s'y jeter. »

Achmet, instruit du mécontentement de ses peuples, croyait apaiser leurs murmures, en leur oÉfrant, en expiation et par intervalles, la tète des dépositaires de son pouvoir. La dernière victime qu'il sacrifia, fat Nassuh- Pacha, que l'alliance avec une sultane, sœur de son maître, ne garantit pas du sort qu'il n'avait que trop mérité. Jusqu'ici un murmure populaire , arrivé jusqu'au souverain, ou même un seul de ses caprices, avait motivé un arrêt de mort. Mais le crime de Nassuh-Pacha, la cause de sa fin tragique, l'étrange perplexité oii il jeta le sultan , la soumission avec laquel!e on le vit ensuite subir son sort, portent un caractère très-remarquable, et ramènent toujours à cet esprit de superstition et de résignation , signalé dès l'origine comme distinctif et universel chez les Ottomans.

Nassuh, enfant de tribut, fils d'un prêtre grec, créature de la sultane validé, l'aïeule

i8S HISTOIRE

d'Achmet, devenu par degrés, sangiac, pacha ; grand-visir, se servait de son immense pouvoir et de la confiance de son maître pour engloutir, presqu'à lui seul, toutes les richesses de l'empire. Plus de mille chevaux , dont les harnois étaient couverts d'or et de perles , remplissaient ses écuries. On comptait plus de six mille chameaux dans les villages qu'il possédait.

Mais ni ses trésors mal acquis, ni son insatiable avidité , ni ses intelhgences avec les Persans, source criminelle et soupçonnée d'une partie de ses richesses , n'auraient amené sa chute. Eu vain les pachas détestaient son orgueil et tremblaient sous le poids de son autorité tyrannique ; à l'abri de son ascendant sur un maître qu'il circonvenait, qu'il approchait seul , et qui ne voyait que par ses yeux , Nassuh-Pacha eût bravé les plaintes des sujets , la jalousie des grands et la haine de tous.

Mais ce grand-visir était superstitieux , au point que , dans un tems de peste , voulant purger la ville de tous les chiens errans dans les rues et places publiques , au lieu de les faire périr , il ordonna qu'ils fussent embarqués dans des saïques, et déportés à Scutari et aux environs, de l'autre côté du Bosphore.

Par une suite de cette même faiblesse d'esprit,' il s'était laissé séduire par des astrologues attachés à sa persomie. Ils ne cessaient de lui répéter qu'il était né sous une étoile heureuse, que sa postérité n'avait pas de revers à craindre, et que son horoscope eutourait son existence de tout l'éclat des souverains. Aveuglé par sa faveur présente et les promesses d'un si brillant avenir, dont il croyait le ciel garant, Nassuh porta l'orgueil et l'esprit d'indépendance, jusqu'à refuser de se rendre au sérail, sur l'ordre qu'il en reçut un joQr du sultan. C'était un vendredi : le timide Achmet fut si effrayé de cette désobéissance , qu'il n'osa pas sortir de son palais, comme l'usage en fait un devoir aux souverains , pour se rendre à la mosquée. Il envoya investir la demeure de son grand- visir par les bostandgis. Leur chef se présenta devant Nassuh, et lui demanda d'abord le sceau impérial. Nassuh le tira de son sein, et le remit avec étonnement. Le bostandgi-bachi lui signifia alors qu'il venait lui demander sa tête : le grand-visir obéit sur-le-champ. Il dut croire, d'après le préjugé religieux des Ottomans condamnés par leur maître , que la^ couronne (^ue lui promettaient ses astrologues^

i88 HISTOIRE

était celle du martyre , qui l'attendait dans l'autre vie et dans le paradis du prophète. 1617. Bientôt après, Achmet I mourut , au bout de vingt-neuf années de vie, et de quatorze années de règne. Il est difficile de trouver, pendant cet obscur espace de tems , par quel exploit il mérita de bâtir la mosquée magnifique dont il est le fondateur. La plus basse adulation ne pouvait pas lui donner le titre de conquérant. Les trésors qu'il emploj^a à cet édifice auraient pu servir à repousser les Persans et à vaincre les Allemands. Aussi le muphti disait-il hautement que les prières des musulmans dans le nouveau temple, ne seraient pas agréables à Dieu. La mosquée de sultan Achmet, située sur la place de fJEtméïdan, n'en est pas moins la plus belle qui existe en Orient ; précédée d'une grande cour pavée de marbre, au milieu de laquelle s'élève une superbe fontaine , il règne autour un cloître de vingt-six arcades couvertes chacune d'une coupole, et soutenues par vingt -six colonnes de granit égyptien, ornées de socles de bronze. Six minarets accompagnent l'édifice, et du haut de ces élégantes tours, la magnificence des aspects, qui enchantent les regards, répond à la somptuosité du temple, et coiu-

plète un spectacle presque magique , en offrant à la fois dans le même tableau, les merveille§ sorties de la main des hommes, et celles, plus pompeuses encore , sorties des mains du créateur de 1 univers.

Cette pieuse fondation et les pratiques religieuses constamment exercées f par Achmet , lai assurent le respect des Ottomans. Il n'était pas du nombre des hafys , c'est-à-dire de ces musulmans zélés, qui, sachant le Coran par cœur, le recitent tous les quarante jours ; mais toutes les semaines, la nuit du jeudi au vendredi, le pieux Achmet faisait réciter, en sa présence , différens chapitres de ce livre , par douze hafys, officiers de sa maison.

Le règne d' Achmet n'est remarquable qu'en ce qu'il fut l'époque où les sultans cessèrent d'occuper le trône de père en (ils depuis Othman. Un instant de prévoyance et de sagesse avait fait établir la succession sur f âge des princes, et admettait ainsi les collatéraux. C'est ainsi que, pour éviter les troubles d'une minorité, Achmet, qui laissait trois lils, Othman, Amurath et Ibrahim, dont l'aîné n'avait que douze ans, appela, pour lui succéder, le prince Mustapha^ leur oncle.

igo HISTOIRE

Page 1