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tutelle dura bien moins long-fems qu'ils ne sy étaient attendus. Le jeune prince laissa bientôt voir un violent désir de régner : les mots d'intérêt de la religion, de gloire du prophète, de bien de l'état étaient sans cesse dans sa bouche. Il voalait, disait-il hautement, égaler ses aïeux; égaler les Sélim et les Soliman. En effet, n'ayant pas encore leur force de corps pour imiter leur courage guerrier, il les surpassait déjà en vigilance ; il sortait comme eux déguisé ; il parcourait les mosquées , les cafés , les places publiques, les marchés; et, quand il rencontrait des iufracteurs à la loi mahométane , il les punissait avec une rigueur qu'on pouvait appeler imprudence. C'est ainsi que, dans le jeune Othman, la sévérité, le zèle, l'ambition, la fierté, la puissance étaient précoces : ses qualités et ses défauts prirent bientôt le dangereux essor qui le conduisit à sa perte.
Les seuls conseils qu'il consentait à écouter étaient ceux de son coggia-viner-eSendi. Cet ambitieux et souple précepteur haïssait l'aga des janissaires; et, par esprit de vengeance il donna à son jeune maître les premières impressions qui l'aliénèrent contre cette milice. Le coggia la peignit comme dangereuse ^
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puisque les fidèles ministres des sultans devenaient ses victimes dès qu'ils se montraient opposés à ses intérêts ou seulement indociles à ses caprices. Il lui insinua enfin que ces mêmes janissaires qui l'avaient placé sur le trône , pouvaient aussi l'en faire descendre: Toutes ces préventions, entretenues adroitement pendant trois années, avaient fait naître une véritable haine dans le cœur du jeune et impérieux Othuian. Confondant son ressentiment avec ce vague amour de gloire dont il était passionné, il cherchait des ennemis à combattre pour illustrer son nom , et occuper le courage oisif de son insolente milice qu'il désirait sacrifier.
Les avis furent partagés dans le divan sur la question de savoir quels ennemis on attaquerait. . D'un côté les Cosaques du Borysthène, sujets de la couronne de Pologne, infestaient la uïéf Noire , en représailles des incursions que faisaient, jusqu'en Podolie, les ïartares de la Crimée. Ils venaient de battre Memin-Pacha , envoyé pour réprimer leurs insultes; ils avaient forcé les galères ottomanes à fuir ; leurs barques étaient venues piller les villages situés sur la côte de la Ro-
mélie ; ils avaient jeté l'e'pouvante jusque dans Constantinople.
Sur les plaintes des Polonais, les Ottomans avaient répondu que les Tartares étaient indépendanSj et que d'ailleurs ils avaient à préfendre un tribut annuel qu'on ne leur payait plus. Sur les plaintes des Ottomans, les Polonais avaient répondu à leur tour que les Cosaques n'étaient pas moins indépendans que les Tartares, et qu'on les engagerait à se tenir en repos quand ceux-ci cesseraient leurs hostilités.
D'un autre côté, Betlera -Gabor, chef de rebelles comme Boskaï, devenu prince de Transilvanie, proposait au sultan la conquête de l'Autriche. 11 offrait d'ouvrir le chemin de Vienne si la puissance ottomane voulait le soutenir avec une armée.
C'était l'avis du grand-visir. La crainte de violer le traité de Comorre fait en 1606, sous l'empereur Rodolphe, et récemment renouvelé sous l'empereur Matthias, ne le retenait point ; mais Viner-Effendi , pour flatter le ressentiment qu'il connaissait à son jeune maître contre les Polonais , prétexta qu'il ne fallait pas rompre un traité auquel une puissance amie se montrait fidèle. Il soutint qu'il était impolitique de faire la guerre à fempereur d'Aile-,
magne pendant qu'il la faisait lui-même aux princes protestans; qu'il fallait laisser les chrétiens se déchirer les uns les autres, et non pas les forcer, en les attaquant, d'ajourner leurs querelles pour se réunir conire un ennemi commun ; qu'il serait tems de marcher contre eux lorsque leurs divisions intestines les auraient affaiblis d'elles-mêmes.
■ C'est contre les Polonais, ajouta-t-il, que j) la guerre est juste, qu'elle est nécessaire, » qu'elle est facile. Les Polonais fomentent les » révoltes de la Valachie et de la Moldavie; j) ils soutiennent les Cosaques dont les barques » insolentes sont presque venues jusque dans » la capitale, jusqu'à la pointe du- sérail. La » Pologne n'a point de places fortes qui puissent » arrêter les armes victorieuses de notre sul- » tan. C'est un pays ouvert , fertile , aussi » propre que la Hongrie à recevoir et à faire » subsister de grandes armées; et les Tartares, )) enfin, accoutumés à la ravager, nous en mon- » treront le chemin. »
En vain le grand-visir répondit que l'expédition de Pologne présentait les plus grands obstacles ; que la force de cette nation guerrière était dans sa nombreuse cavalerie qui
ferait tourner en sa faveur un avantage ordinaire aux Ottomans sur les chrétiens.
« Ce corps, ajouta le grand-visir, est com- » posé de l'élite de la nation polonaise , de » cette noblesse qui. insoumise et divisée même » entre elle pendant la paix, sait, dans les a dangers publics, obéir à son roi , et ne plus » combattre alors que pour sa patrie. »
De si sages considérations , loin d'arrêter Otliman, n'excitèrent que son indignation. Il accusa le visir de lâcheté, lui reprocha de s'être laissé corrompre par les présens de l'ambassadeur de Pologne. Sa colère se changea en fureur; il mit la main sur son poignard. Le visir n'évila la mort que par une prompte fuite. liC divan fut dissous, et la guerre contre les Polonais fut publiée.
Sur ces entrefaites, le visir qui s'opposait à l'expédition vint à mourir. Il avait demandé au sultan la liberté de disposer de ses biens en faveur de ses enfans. Othman était un prince avare; et, à la vue des urnes pleines d'or, des coffrets remplis de pierreries, des trésors cachés à Chio , et mis eu évidence sur la foi de sa parole impériale, il prétendit que la grâce qu'il avait accerdée ne s'étendait que sur les immeubles. Le poste de grand-visir fut donné
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n Calil le capitan- pacha, qui (if. à sou maître un présent de cinquante mille sequins, suivant l'usage ; et c'est ainsi que les dons forcés , réunis aux confiscations , rendent l'avarice , l'ambition, l'injustice tributaires de la puissance des sultans, et rapportent, par des voies diifërentes , au trésor impérial lès richesses que les déprédations en ont détournées ; elles justifient enfin cet adage national dont l'énergie excuse la trivialité : « L'argent du prince » ne se perd jamais; et, si on le jetait dans la » mer, il reviendrait sur Feau. »
La mort du grand-visir et l'élévation de .1621, Calil, ne rendirent que plus actifs les préparatifs de la guerre. Olhman tira du kasna intérieur cinq millions de sequins. Une année toute entière fut employée à mettre sur pied une armée que les historiens font monter à quatre cent mille hommes , sans y comprendre les Tartares qui formaient séparément un corps de plus de soixante mille chevaux : ses tentes occupaient quatre lieues de pays.
Oîhman voulut marcher en personne à la tête de ses soldats ; mais ils ne montraient pas cette ardeur et cette allégresse qui les transportaient à la vue de leurs sultans, allant à la la guerre avec eux. Il arriva même que , sur
un pont, la rencontre de quatre derviches demandant l'anmône fit cabrer le cheval du prince, et que son turban tomba de dessus sa tête. Cet accident fut généralement regardé comme un mauvais augure.
Le bouillant et présomptueux Othman fît passer le Danube à son armée, une des plus formidables qu'aucun prince de sa maison eût jamais rassemblée. Sigismond, roi de Pologne, et son fils Ladislas étaient préparés à la défense.
Toutes les provinces polonaises avaient fourni de l'argent et des hommes; le pape et l'empereur avaient envoyé des secours ; la noblesse était montée à cheval , et formait un corps de soixante mille cavaliers : douze mille Cosaques étaient leurs auxiliaires.
Quatre-vingt mille conibattans, commandés par le palatin de Wilna Chodkiwieski, dont Lubornir?ki était le lieutenant, vint se camper près de Cotino, village situé au-delà du Dnieper. Cette armée occupait, d'un côté, quelques hauteurs ; de faulre , elle s'appuyait sur une forêt oii s'était retranchée une partie de l'infanterie. A peine les Polonais avaient -ils achevé les ouvrages qui les protégeaient que les Ottomaos inondèrent de soldats toute la
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campagne, et vinrent former le siège du camp.' Le sultan donna, dès le lendemain, l'ordre d'attaquer.
Cinq mille Tartares s'avancèrent pour reconnaître les chrétiens; mais ils tombèrent dans une embuscade; et, pendant qu'ils soutenaient le combat, les Cosaques les chargèrent, les mirent en déroute, et firent leur chef prisonnier.
Otliman, ne doutant pas que son immense armée n'accablât des ennemis dont les forces étaient si inférieures, fit investir, sans délai, le quartier des Cosaques. Le choc fut terrible; ils allaient plier, malgré leur valeur, si le palatin lui-même ne fût accouru pour les soutenir. Les Allemands et les Hongrois chassèrent de la forêt la cavalerie ottomane et les janissaires. Douze cents chrétiens et cinq mille musulmans restèrent sur le champ de bataille. Ce succès, présage de ceux dont il serait suivi, encouragea les Polonais, mais bien moins encore que ne le fit f arrivée de Ladislas , qui amenait avec lui la fleur de la noblesse du royaume.
Une première disgrâce ne rebuta point les soldats d'Olhman; mais, après quatre combats aussi sanglans que malheureux, toute leur ar-
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deur fut éteinte, et tout leur courage abattu. Le sultan ne pouvait supporter la honte d échoner dans une entreprise oii il s élait engagé avec toutes les forces de son empire ; il s'emportait contre ses généraux. La colère le rendit cruel; il lit périr quelques janissaires par les plus aSreux supplices. La milice se souleva dans le camp ; elie accusa le jeune sultan d'inexpérience et dinjnstice. Toute l'armée se plaignit de la folie de Texpédition. « Othman, » s'écriait-on de toutes parts, dégénère de la )) grandeur de ses aïeux. C'est par leur libéj) ralité, et non par leur cruauté, que Baja- » zet, Sélim et Soliman se faisaient connaifre. 3> Othman sait mieux répandre le sang des w musulmans que celui des chrétiens; qu'il n nous envoie combattre des hommes et non j) pas des. remparts et des retranchemens. i)
Cependant, malgré leurs murmures, les Ottomans ne cessaient pas de revenir à la charge, et toujours avec le même malheur. Enfin , après le septième combat, le plus long, le plus terrible de tous,etleplusdisputé, les janissaires rebutés, repoussés, couverts de sang et de blessures, commencèrent la retraite sans en avoir reçu le signal. Ils chargèrent d'imprécations les auteurs d'une expédition si fatale; ils jurènut
de tourner leurs armes contre quiconque voudrait les forcer de revenir au combat.
La désobéissance, le découragement, et, par-dessus tout, la disette, étaient dans Tannée ottomane. Le sultan, transporté de fureur, forcé de reconnaître qu'il lui était impossible de vaincre, prêta enfin l'oreille à des propositions de paix.
Elle fut conclue par l'entreprise de Radul, vaivode de Moldavie, qui avait d'autant plus d'intérêt à voir les Ottomans s'éloigner, que le voisinage de pareils hôtes était ruineux pour son pays. Les conditions du traité prouvèrent que les Polonais s'estimaient heureux de n'être pas vaincus.
Dès le lendemain les musulmans commen- 1621; cèrent leur retraite. Au milieu des débris de son armée, marchait Othman ; son cœur était aussi abattu que son visage ; l'amertume était dans ses paroles, et la douleur dans ses regards. On fentendait sans cesse se plaindre d'avoir perdu sa gloire et son armée ; il reprochait à ses soldats leur lâcheté , leur licence et leur insubordination. Les sokUits blâmaient hautement son obslination , son inexpérience, et surtout son avarice. Il ne restait d'une campagne si rade que quinze
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mille janissaires presque nus, et accables de fatigues , et cinq cents spahis à cheval ; tous les autres suivaient à pied , parce qu'ils avaient perdu leurs chevaux. Ces tristes débris d'une armée si brillante et si nombreuse atteignit enfin Constautinople , le sultan se plaignant toujours des troupes , et les troupes murmurant toujours contre leur sultan.
Avec le caractère violent et fier qu'Olhman avait reçu de la nature, ce levain de haine ne fermenta pas long-tems dans son cœur sans que sa vengeance éclatât. N'attribuant la malheureuse issue de son expédition de Pologne, qu'à fesprit de révolte des janissaires , repassant dans son souvenir toutes les séditions dont ils s'étaient rendus coupables sous le règne de tant de sultans, il jura de venger leur querelle et la sienne, et de détruire en entier cette dangereuse milice.
Il forma le projet de lui opposer les troupes égyptiennes du Grand-Caire. Il donna ordre au pacha de les rassembler; et, pour avoir un prétexte d'aller les joindre, et de se mettre à leur tête, Othman annonça la volonté de faire le pèlerinage de la Mecque. Les préparatifs du voyage se firent avec le plus grand appareil ; mais , quelque magnifiques que
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dussent être les dons offerts par un sultan en personne au kéabé, néanmoins les janissaires, les spahis, le peuple entier de Constant inople ne virent pas, sans une inquiétude vague, transporter sur les galères les trésors du sérail, et jusqu'aux meubles précieux qui ornaient l'appartement des sultanes. Un bruit sourd se répandit que le jeune sultan n'allait point à la Mecque, mais à Damas ou au Caire, pour y confier la garde de sa personne aux milices égyptiennes, casser les illustres appuis du trône ottoman, et transférer même dans l'une de ces deux villes, le siège de l'empire. Toutes ces alarmes , dont une partie était fondée, furent fomentées par quelquesuns même de ceux qui exécutaient les ordres du sultan. Le peuple et les soldats , soulevés les uns et les autres par des craintes et des intérêts presque communs, s'ameutèrent. Othman, avait eu l'imprudence de procurer à la multitude un auxiliaire redoutable pour lui. Il y avait deux ans que, peu de jours après son avènement au trône, le sultan, livré aux insinuations de son coggia , avait dépouillé le muphti des prérogatives de sa charge, en le réduisant à la fonction primitive de délivrer des fetfas. Il avait même doijné à Viner - Efr
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fendi, son artificieux conseiller, la pre'sidence du corps entier des ulémas, et la préséance sur les deux cazi-a>kers et sur le niuphti. Le prétexte de ces humiliations avait été de punir ce dernier davoir provoqué ou souffert , à la mort d'Achmet I , l'élévation du stupide Mustapha au trône impérial. C'était cependant ce même muphti dont, à l'époque critique dont nous allons retracer le tableau , Ofhman venait dépouser la fille; mais il l'avait répudiée le même jour , sans l'admettre à sa couche , parce qu'il ne l'avait pas trouvée aussi belle qu'on la lui avait représentée.
Tel était l'affront qui venait de susciter au sultan un ennemi implacable , au moment même oii ce voyage de la Mecque , ses prétextes et ses causes soupçonnées, ouvraient la porte à tous les mouvemens séditieux. Le pontife , oracle de la loi , conduit en secret par le ressentiment , mais à l'extérieur par le seul zèle religieux , lança un fetfa qui portait : « Qu'un sultan ne peut entreprendre un pé- » lerinage de la Mecque sans exposer l'em- 3> pire aux plus grands dangers, et sans violer 3) la loi au lieu de l'accomphr. n
La promulgation de ce felfa fut le signal de la révolte. Janissaires j officiers et soldats ,
tous également aliénés, également furieux, se portèrent au palais du coggia Viner - Effendi, que l'indignation publique accusait d'avoir conseillé la guerre de Pologne et le prétendu voyage de la Mecque. Ils ne le trouvèrent pas, et son palais fut livré au pillage. Les révoltés coururent de là chez le grandvisir. Les gardes , ne voyant qu'une multitude armée de bâtons blancs , firent feu sur les premiers qui se présentèrent; le désordre et l'indignation ne firent qu'augmenter. On s'écria de toutes parts : « Nous voulons la tête du 3) coggia Viner - Effendi , et celle du grand- » visir Dilaver. »
C est en poussant ce cri féroce que la milice arriva devant le sérail. La porte extérieure en était ouverle ; un profond silence régnait dans la première cour. Le bruit se répandait que le sultan avait fait armer les ichoglans et les bostandgis. Les rebelles craignirent que le calme apparent ne cachât quelque piège ; la nuit qui survint les dispersa : on crut le tumulte apaisé.
Mais, dès la pointe du jour, les janissaires et les spahis reparurent, non plus en désordre, ni des bâtons blancs à la main , mais armés de leurs mousquets et de leurs cimeterres, mais
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précèdes de leurs enseignes et de leurs înstrumeus de guerre , et suivis des Gagliondgis qu'ils avaient attirés dans leur révolte, et qui traînaient avec eux leurs canons. Rentrant alors dans la première cour du sérail , mais en bon ordre, mais gardant leurs rangs, ils demandèrent, outre les têtes du coggia et du grand- visir, celles du caïmacan, du defterdar, et du kislar-aga.
La porte de la seconde cour était fermée ; le grand-visir, quoique sachant qu'il était proscrit, se la fit ouvrir, et parut. Quelques chiaoux et le bostandgi - bachi l'accompagnaient. Il fut mis en pièces avant d'avoir pu se faire entendre : le bostandgi-bachi et les chiaoux furent épargnés.
Cependant, et les janissaires et le peuple répétaient les noms des proscrits , demandaient que le sultan renonçât au voyage de la Mecque, et licenciât les milices du Caire. L'inflexible Othman demeurait renfermé , et s'obstinait à tout refuser. La crédulité déplorable dans linterprétation des songes, fortifiait sa résistance. Mahomet, diton, lui avait apparu pendant que, revêtu de sa cuirasse et a.ssis sur .son trône, il était occupé à lire le coran; le prophète, d'un air courroucé, lui avait arraché le livre.
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l'avait dépouillé de son armure, l'avait renversé par terre, et frappé au visage; Othman n'avait pu ni se relever , ni embrasser les genoux de l'envoyé de Dieu. Le superstitieux sultan avait consulté son coggia Viner-ESendi , qui l'avait assuré que la colère du prophète n'accusait que son irrésolution; et c'était sur la foi d'un fourbe qu'il rejetait toutes les remontrances , et qu'il demeurait inflexible par religion, plus encore que par fierté.
Enfin, deux heures après le massacre du grand-visir j une voix s'écria : « Nous voulons » sultan Mustapha, l'oncle d Othman second, » pour notre empereur. »
Cette voix inconnue, qui décida un forfait, fut bientôt répétée de bouche en bouche. Quarante mille séditieux s'écrièrent à la fois : « Nous voulons sultan Mustapha pour notre î) empereur; qu'il paraisse, et qu'il règne. »
Quelques officiers de l'intérieur furent saisis par la multitude, et forcés d'indiquer la prison qui renfermait le nouveau souverain. Ils montrèrent, en tremblant, une tour surmontée d'un dôme de plomb , mais dont la porte donnait dans le harem , asile impénétrable , puisque la religion en prohibait l'entrée.
Les janissaires montèrent avec des échelles, 2.. 14
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comme à l'assaut d'une place forte. Le dcuriQ fut ouvert à coups de hache: et que dëcouvrirent-ils au fond de ce cachot? celui à qui ils venaient offrir fempire , qui, tout tremblant, leur présenta sa tête; il les prenait pour des bourreaux qui lui apportaient le funeste cordon. Pour tirer Mustapha de la tour, il fallut le hisser avec des cordages. Abandonné, oublié depuis trois jours qu'avait commencé le tumulte, quand il revit la lumière il tomba évanoui de faiblesse et de frayeur, entre les bras de ses libérateurs. Ils lui baisaient les pieds et se prosternaient devant lui ; le malheureux suppliait qu'on se contentât de l'avoir détrôné, sans encore lui ôter la vie. Enfin , quand il eut repris ses sens, et qu'il fut revenu de sa stupeur, le premier ordre qu'il donna, fut qu'on lui apportât un peu d eau fraîche.
Le bruit de cet événement se répandit dans l'intérieur du sérail , et les portes en furent ouvertes. Tous les eS'endis sortirent à la fois, tendant aux révoltés des mains suppliantes : ils assurèrent qu'Othman avait renoncé au V05'age de la Mecque: qu'il avait signé l'ordre de licencier les troupes du Caire , et qu'il livrerait les proscrits, dès que les janissaires seraient rentrés dans leurs odas. «Laissez,
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3> disaient-ils à ces furieux, laissez sultan Musj) tapha dans la prison. Qu'attendez-vous d'un « prince que son imbécillité vous a contraints j) vous mêmes à déposer ^ »
Pour toute réponse , mille cimeterres furent levés à l'instant sur la tête des efîëndis ; et l'aspect d'une mort certaine leur arracha lo serment d'obéir à ce fantôme d'empereur, idole d'une multitude en démence.
Othman apprit qu'il n'avait rien gagné à fléchir, que Mustapha était proclamé, et que le corps entier des effendis avait eu la faiblesse de le reconnaître; sa fermeté l'aban-* donna , et la colère fit place à son désespoir. Aussi incertain de la fidélité que du courage des esclaves trembla ns dont il était environné, il abandonna le sérail, et, déguisé en spahis, il fut chercher un asile chez l'aga même de ces janissaires qui le détrônaient. Cet officier qui, tout en partageant leur mécontentement, ne s'était pas joint à leur révolte, fut touché de voir son maître écouter ses reproches, et descendre auprès de lui jusqu'à la prière. Il ne refusa pas d'aller parler à la milice soulevée, et d'essayer de marchander leur obéissance ; mais le fidèle aga se perdit sans sauver Othman : la soldatesque immola une victime de plus , et courut
arracher riiirortiiné prince à son dernier asîïe; Ils le saisirent et l'amenèrent dans la mosquée de sultan Achmet , dans l'Atméidan.
C'est là que le stupide Mustapha se reposait et achevait de reprendre ses sens, aussi é(oncé de vivre que de régner. A la vue dOthmaii environné d'hommes armés, Mustapha crut à un nouveau revers de fortune; il se jeta à genoux 5 demanda grâce à son neveu. « Voilà » donc le maître que vous me préférez , » dit celui-ci, en regardant avec un sourire amer, et Mustapha à ses pieds, et les rebelles dont il se voyait entouré. « Janissaires, » leprit-il d'une voix moins fière et plus touchante , « si de » mauvais conseils ont égaré ma jeunesse, 3) songez que le malheur va m'éclairer pour j> l'avenir; rendez-moi mon rang et ma puisj) sance : de tous les princes de la race ottomane, » je suis le seul en état de vous commander. » Ceux des janissaires qui pouvaient l'entendre, commençaient à écouter le malheureux Othman avec quelque intérêt, lorsque Daoud-Pacha , nommé grand -visir par Mustapha, dont il était beau-frère, s'approcha, feignant de demander à ce simulacre de sultan quel sort il réservait à son neveu. De toutes parts on
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n'entendait que ce cri : « Qu'Othman ne soit » plus empereur, iriciis qu'il vive. »
Mustapha, encore tout troublé, ferma ses deux mains sans rien répondre. Les janissaires crurent qu'il ordonnait de renfermer Otbman , et de le garder dans une étroite prison ; ils se préparèrent à le conduire au château des Sept- Tours.
Ce nom de château desSept-Tours, ou Jédi- Kouléler, est donné à l'enceinte redoutable qui entoure et ensevelit la fameuse porte Dorée, un des plus illustres raonumens de la splendeur de l'empire grec. Située à l'extrémité des murailles qui bordent la Propontide, jadis un des boulevards de Constantinople , cette forteresse avait été , depuis la conquête , changée en prison d'Etat. Les victimes que la politique ottomane y renfermait, dévouées toujours à la crainte, et le plus souvent à la mort, y voyaient déjà le glaive suspendu sur leur tête; pour tourment, les plus beaux sites de la nature, qui chaque soir semblent efi'acés à jamais; enfin, pour tombeau , cette mer qui mugit aux pieds des malheureux, et les avertit qu'elle leur ouvre ses gouffres. Tel était, tel est encore l'affreux séjour où la soldatesque soulevée traînait sou. souverain.
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Pendant cette longue traversée de la mosquée de sultan Achmet aux Sept-Tours,Othman sévit accablé de railleries et d'insultes. Environ à la moitié du chemin , comme il ne pouvait plus marcher, ces furieux le placèrent, plus par dérision encore que par pitié , sur un vieuxT cheval de bois qu'ils rencontrèrent, et qui était à peine en état de se soutenir. Un seul signe de compassion fut donné à tant d'infortunes; le tarban du malheureux prince était tombé dans la boue ; un homme du peuple, un vieillard pauvre , et qui n'avait à perdre que la vie, ôta le sien, et le lui mit sur la tête.
Pour que la multitude se portât à de tels excès, il fallait que sa fureur ne connût plus de bornes; car le dogme religieux le plus constamment respecté des Ottomans, c'est le culte qu'ils rendent à la personne de leurs sullans, qui sont, à leurs yeux, fombre de Dieu sur la terre.
Le lendemain , ces mêmes janissaires à qui , malgré tant d'insultes, la vie de leur sultan n'en était pas moins sacrée, se persuadèrent qu'Othman venait d'être égorgé dans sa prison. Plusieurs d'entre eux y accoururent: «Où est » Othman, s'écriaient-ils , oii est Othman? «
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Jouet de la fortune et de l'espérance jusqu'à sou dernier moment, le malheureux prince se montre à une fenêtre, et croit déjà avoir à rendre grâces à des libérateurs. Les janissaires se contentent de l'avoir vu, et s'éloignent , sans l'écouter, en répétant: « Qu'Othman ne soit » plus empereur, mais qu'il vive ! »
Le féroce Daoud en avait décidé autrement. Maître absolu , sous le nom de Mustapha , il se rendit le jour suivant aux Sept-Tours ; et , sur un ordre supposé , il vint déclarer à Othman qu'il fallait mourir. Le prince soupira , et demanda , avec douceur, le teras de faire sa prière. Tout-à-coup, à l'idée de perdre à dixhuit ans, par la main des bourreaux, l'empire, l'espérance et la vie, il se releva avec transport. « Mes amis, s'écria-t-il , n'y a-t-il per- » sonne parmi vous qui veuille me donner un j> poignard pour me défendre? »
Daoud fit signe aux esclaves de s'avancer. Othman courut au-devant d'eux, il en terrassa jusqu'à trois , et résista avec tant de vigueur , qu'on ne vint à bout de l'étrangler, qu'après l'avoir abattu sous deux coups de hache. Le sous - bachi coupa une oreille au cadavre ; elle fut portée dans une boîte au sultan Mus-,
tapha, et l'iniprévoyant Daoud écrivit de sa main sur le couvercle : « Présent pour le sublime » empereur, que son fidèle ministre a servi 3) malgré lui. »
Ainsi périt le premier souverain dans le sang duquel les Ottomans aient osé tremper leurs mains. Prince d'une grande espérance , il périt trop jeune, et fut trop malheureux pour être sévèrement jugé. Les janissaires de Belgrade et de Rhodes auraient pu blâmer son civarice et sou opiniâtreté; mais ils n'auraient pas refusé de louer sa constance , sa sobriété , sa hardiesse : ils auraient aimé son caractère entreprenant. Cette milice déchue qui le précipita du trône, était tombée à ce point de corruption de ne phis juger ses souverains que sur leurs largesses. Sans doute on voyait encore le janissaire suivre aux combats un sultan belliqueux ; mais il n'avait plus ce besoin de la guerre, cette soif de dangers qui lui faisait dans le sein des cités, chercher sa tente et regretter les camps : le janissaire dégénéré commençait à s'adonner au trafic.
Au reste, quelque jugement que la postérité porte sur le jeune et malheureux Othman, elle ne peut refuser quelque intérêt à sa chute ; car, pour s'en garantir, il eût sufîi à ce prince
d'être cruel comme ses prédécesseurs ; à l'approche de ses dangers, s'il eût versé le sang de Muslapha, d'Amurath, de Bajay.et et d'Ibrahim, les rebelles tombaient aux pieds de leur suUan , resté seul rejeton de la tige impériale. Faut-il donc attribuer sa perte à son. imprévoyance plutôt qu'à son humanité ?
Le grand- visir Daoud et la sultane validé régnaient sons le nom de Mustapha; ils tâchaient de persuader au peuple que ce sultan avait des inspirations divines, et que c'étaient les fréquentes extases qui suspendaient l'usage de ses facultés intellectuelles. Mais la stupidité de Mustapha égalait à peine sa démence ; il courait toutes les nuits dans le sérail , frappait à toutes les portes, appelait Othman à haute voix , le conjurait de venir reprendre un sceptre dont le poids était trop pesant. Tous ces actes, qui avaient le caractère de l'aliénation de son esprit, le rendaient l'objet du mépris universel. Et cependant quelle était la déplorable situation de l'empire ottoman !
Trois révoltes éclataient à la fois dans l'Asie; le pacha de Bagdad venait de secouer le joug , et d'ouvrir ses portes au sophi de Perse ; un chef de spahis ravageait l'Asie mineure , jetait l'épouvante dans Smyrne, que les commerça ns
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européens abandonnaient ; enfin , le pacha d'Erzeruni-Abasa demandait hautement, et les armes à la main, vengeance du meurtre du sultan Olhman , dont il prétendait rendre tous les janissaires responsables.
Cependant, ces mêmes hommes commençaient à pleurer leur victime ; Othman était regretté par ceux mêmes qui avaient le plus contribué à sa déposition et à sa mort.
En vain Daoud avait-il espéré se mettre à l'abri de l'indignation universelle, en répandant l'or avec profusion ; en vain avait-il fait distribuer vingt sequins par tête à la soldatesque, et augmenté la paie des janissaires de deux aspres par jour, et celle des spahis de cinq. Le bruit courut qu'il avait voulu faire étrangler le prince Araurath, le plus jeune frère du sultan Othman; les janissaires, en fureur, vinrent, le sabre à la main , pour le tuer dans son palais. Le lâche Daoud remit sur-le-champ les sceaux de l'empire et le visiriat à Cussein , pacha du Caire, sous la seule condition que sa vie et ses trésors seraient assurés.
Le nouveau grand-visir soupçonna l'aga des janissaires de fomenter en eux l'esprit de révolte; il éloigna cet officier, et l'envoya à Scutari, ayant eu soin de le faire suivre par
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des hommes affidés, chargés de l'étrangler à son arrivée. L'aga, en mettant pied à terre, se jeta entre les bras de quelques janissaires qui se trouvaient là; ils sauvèrent leur général, et le ramenèrent au milieu d'eux dans leurs odas. La milice entière se souleva de nouveau , courut chez le grand - visir , qui se cacha , et ne se déroba que par la fuite à toute leur fureur.
La sultane-mère sortit du sérail, croyant apaiser le tunmlte par sa présence et par ses discours. L'histoire rapporte que Sémiramis, d'un seul regard , calma dans Babylone une sédition ; mais la sultane validé n'exerçait pas sur la multitude l'ascendant de la fameuse reine d'Assyrie : les musulmans veulent que les femmes soient invisibles, et qu'elles vivent retirées dans leurs maisons. La démarche inconsidérée de la princesse fut regardée comme indécente, et blâmée universellement: elle ne produisit rien.
Il fallait une victime à la haine des janissaires; ils demandèrent Daoud ; ils l'accusèrent du meurtre d'Othman, et voulurent que la tête d'un seul expiât le crime de tous. Daoud prit la fuite ; mais bientôt un esclave indiqua
le lieu de sa retraite, et le misérable fut trouvé caché sous un tas de fumier. Avant de le mener au supplice , les janissaires lui demandèrent par quel motif il avait fait périr Othman. En vain Daoud montra un ordre surpris à Mustapha ; un de ses ennemis produisit la boîte et l'atroce suscription, qui attestait que le crime ne retombait que sur lui. Il fut traîné au château des Sept-Tours. Ou remarqua qu'il but à la même fontaine oii son infortuné souverain s'était arrêté pour se désaltérer en allant à la mort. Conduit enfin dans la chambre oii il avait fait étrangler le jeune Othraan, Daoud, par un supplice semblable, expia son attentat à la place même oii il avait été commis.
La mémoire du sultan Othman II fut vengée par un dernier acte de repentir, et par un monument aussi éternel que fempire. Un soldat, appelé Altundgi-Oglou , de la soixante- cinquième chambrée, ou oda des janissaires, avait osé porter la main sur le jeune et malheureux sultan, et joindre les mauvais iraitemens aux injures pendant qu'on le traînait aux Sept- Tours. L'oda toute entière futca.ssée et chargée d'anathèraes qui se renouvellent encore aujourd'hui le mercredi de chaque quinzaine, dans
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les casernes. Un ofEcier appelle , deux, fois , la soixante -cinquième oda ; et, en mémoire d'Otlimaa et du crime d'Altundgi-Oglou , un autre officier répond: « Que la voix de cette » oda périsse , que la voix de cette oda sauéan- » tisse à j amais ! »
Le successeur éphémère de Daoud-Pacha , fut un vieil eunuque blanc, nommé Mehemed- Jorjj. Le caprice de la soldatesque ne le supporta pas long-tems. Gus,sein fut rappelé par elle ; son or faisait mouvoir tous ces ressorts secrets au profit de son ambition , mais la sultane validé , qui n'aimait pas ce ministre , envoya les sceaux de fempire àCalil, pacha de la mer, qui par piété ou par terreur, méditant de se faire derviche , refusa le dangereux honneur ^ai lui était offert dans des momens si difficiles. Tous les autres visirs s'en défendirent également ; le sceau de l'empire fut renvoyé trois fois du divan au sérail , et du sérail au divan. La nécessité ou la crainte d'irriter les soldats , le fit retomber dans les mains de Cuesein.
Dès qu'il parut, tout le monde cria : w Abon- » dance et justice! » Le grand-visir porta la main à son turban , pour témoigner qu'il sourcrivait, sur sa tête, à ce double engagement.
Mais il ne put mettre en œuvre que des moyens insuffisans ponr contenter à la fois les janissaires et la multitude. Le trésor étant épuisé , ou fondit les vases d'argent, les plaques d'or qui ornaient les housses et les brides des chevaux; ou vendit jusqu'aux cuivres et aux bronzes en dépôt dans les magasins du sérail , part impériale du butin qu'on avait oubliée depuis cent soixante ans, depuis le jour de la conquête.
Cussein n'était soutenu que par la faveur des janissaires; les spahis , qui n'avaient point de part à ses largesses, demandèrent bientôt sa tête. Les principaux officiers lui refusèrent même leur appui, déclarant qu'ils ne combattraient pas, pour sa querelle, contre leurs compagnons d'armes. Cussein résista, et ne voulut pas rendre le sceau de l'empire que les grandsvisirs tiennent renfermé contre leur poitrine : les spahis le lui arrachèrent du cou; et Cussein, l'objet de leur inimitié, se trouva enfin trop heureux qu'on lui permît de vivre.
L'expulsion de ce grand-xasir enhardit ceux des grands de l'empire, qui projetaient secrètement de dcMiner le prince Amurath pour successeur à cette ombre de sultan qui portait îe nom de Mustapha. La terreur qu'inspira
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Abazaj devint le prétexte et le signal d'une révolution nouvelle. Ce pacha redoutable, qui se faisait appeler le vengeur d'Othman et l'ennemi des janissaires , s'était avancé d'Erzerum, avec quinze mille chevaux, et occupait les plaines deCara-Hissar, exterminant tous ceux qui appartenaient à cette milice , dont il avait horreur. Les janissaires de Constantinople demandèrent , à grands cris , à leur aga, de se joindre a?ux spahis et de marcher contre le rebelle. Abaza devenait plus puissant, plus redouté de jour en jour; et Cicala- Pacha, envoyé en Asie pour le combattre, mandait qu'à l'approche de l'ennemi , la plupart de ses soldats avaient déserté.
Toutes ces circonstances augmentaient l'inquiétude des janissaires. L'aga , secondé du muphti, répondit que l'incapacité du sultan mettait seule obstacle à la destruction des rebelles 5 et nuisait à toutes les mesures qu'on pouvait prendre pour la gloire de l'empire.
Les janissaires coururent en foule àSoliman- Hié.Là ,ils tinrent le divan-ayiak, oii l'on délibère debout, pour montrer combien le danger public est pressant. De l'avis des ulémas, des ofEciers civils et militaires , il fut décidé qu'Amurath,
un frère du malheureux OllunaD, serait élevé à l'empire, à la place de Mustapha; que les soldats n'exigeraient pas cette fois le présent d'usage à ravènement d'un nouveau souverain; modérslloa d'autant plus remarquable , que l'avidité ne se rassasie pas , et que la milice avait reçu trois gratifications de ce genre depuis cinq ans. Le grand - visir monta à cheval , et alla pronoqper à Mustapha la sentence de sa déposition. Ce sultan, jouet de la fortune, était alors dans une maison de plaisance, connue sous le nom de Daoud-Pacha. Il reçut son arrêt, et relounia à son ancienne prison , avec une muette impassibilité; mais il n'éprouva aucune iasuite , tant les musulmans portent de respect à ceux qui sont ou qu'ils croient insensés 1
Il arrive quelquefois que le fougueux élépliant , dans un accès de fureur , écrase son cornac sous ses pieds ; que finslant d'après, il enlève, avec sa trompe, îe faible fils de son infortuné conducteur; qu'il l'asseoit lui-même sur son dos, qu'il écoute sa voix, qu il f adopte pour maître. Sous quel emblème plus vrai pourrait paraître fOttoman, tour à tour furieux et docile, et dont chaque pas est marqué par un crime et par un repentir. Ces janissaires , qui avaient si
outragé la majesté souveraine dans la personne des deux derniers sultans , vinrent , dans 1© sérail, s'incliner respectueusement aux pieds de leur nouveau maître , âgé seulement de douze années.
Le jeune Amurath, déjà instruit à feindre par les leçons d'une mère ambitieuse et adroite, résista d'abord aux instances, aux tumultueuses acclamations d'une multitude qui, rentrant dans les limites du devoir, venait demander à genoux des ordres à un enfant. On le revêtit, malgré sa répugnance, d'une robe de toile d'argent ; on lui mit sur la tête le turban impérial; on l'assit, entre de riches coussins, sur un trône portatif, couvert d'un velours cramoisi , relevé d'une broderie d'or et de pierreries. Quatre ojBSciers des janissaires l'enlevèrent sur leurs épaules, et portèrent leur jeune em*, pereur au milieu de la milice et du peuple, qui remplissaient les cours du sérail, et fai^ saient des vœux unanimes pour la prospérité et la gloire d'Amurath IV, sur le même théâtre cil , quelques mois avant, ce peuple et cette milice poussaient des cris féroces, et renversaient Othman II du trône des sultans.
Ce fut en 1623 qu' Amurath commença à J6a3,; régner sur des sujets qui semblaient avoir pris 2. i5
aa6 HISTOIRE
l'habitude de commander à leurs souverains. Sa, figure était noble , ses cheveux bruns, ses jeus. noirs et pleins de feu. Il ne tarda pas à montrer qu'il aurait ce qu'il fallait de vices et de qualités pour se faire craindre et obéir. Il excella bientôt dans tous les exercices du corps , et devint le meilleur cavalier de son empire. 11 lançait le dgirid mieux que le Tartare le plus habile; le cheval arabe le plus léger ne le devançait pas à la course; nul Ottoman ne savait aussitôt que liii bander l'arc le plus fort, et l'on montre encore dans l'Atméidan deux colonnes de marbre," placées à quinze cents coudées l'une de l'autre, au-delà desquelles Amurath IV tirait une flèche.
Un tel prince ne devait pas tarder à vouloir sortir de tutelle. Il commença par rappeler au visiriat Calil , long - temps persécuté , et que l'ombrageux Cussein avait fait déclarer mazul. Pour remplir le kasna , il dépouilla cet avide ministre , ainsi que plusieurs pachas , entre autres celui du Caire, qui avaient abusé de leur autorité.
Le moins coupable de tous, le plus redouté, le plus dangereux n'était pas encore attaqué. Abaza, pacha d Erzerura , près de l'Euphrate, entre la t'^rse et la mer Noire, couvrait son nom de rebelle de celui de vexigeur d'Olh-
man. Ce n'était point à son légitime souverain qu'il avait déclaré la guerre , mais aux janissaires, aux spahis, aux assassins de -son maître , dont il se disait l'implacable ennemi. Abaza était favorisé par la connivence secrè'e des grands de l'empire, qui partageaient sa haine contre une milice redoutable pour eux. Le sultan lui-même ne cherchait à venger que l'afifront fait à son autorité méconnue. Aussi ces causes secrètes expliquent-elles avec vraisemblance pourquoi le rebelle Abaza fut attaqué avec mollesse, et résista avec vigueur^ C'est à cette réunion de circonstances qu'il faut attribuer le dénoûmeut inattendu de cette guerre intestine, dont les suites auraient semblé devoir être funestes au vaincu.
Abaza, qui prétendait que l'ombre d'Olliman lui avait apparu en songe, et lui avait fait jurer d'immoler à ses mânes soixante mille janissaires; Abaza accomplissait son vœu au milieu du pillage et de lincendie de l'Anatolie. Enfin, affaibli même par ses succès, vaincu^ et bientôt assiégé dans Erzerum, il fut forcé de céder à la nécessité, et de se rendre, après que la ville eut été battue en brèche pendant cinq jours. Les janissaires irrités demandaient sa mort; ils ne l'obtixirent pas. Le visir l'era-
mena en triomphe aux pieds d'Amurath, qui, par estime pour sa valeur, et ne voulant pas priver l'empire d'un pareil appui, non content de lui laisser la vie, le nomma pacha de la Bosnie. La fidélité d'Abaza justifia le pardon accordé à son crime ; mais il est permis de penser que l'ennemi des janissaires, à cette époque, pouvait se fier avec confiance à la politique comme à la générosité d'un maître qui les craignait autant que lui.
Toujours inquiète et turbulente, cette soldatesque prétendait alors que le présent d'usage, qui lui était dû depuis l'avènement d'Amurath, n'avait pu être que différé. En vain le prince chercha-t-il à les intimider en se montrant à eux; enhardis par une longue impunité, les janissaires osèrent demander la tête du caïmacan, dont le seul crime était de leur refuser le pillage du trésor public. Amurath n'osa pas risquer un refiis absolu ; il eut la faiblesse de faire mazul son caïmacan , et la justice d'offirir le sérail pour asile à cette victime du devoir et de la fidélité. Le malheureux ministre s'y rendait à l'ombre de la nuit; des janissaires le reconnurent, et le mirent en pièces. Le prince, irrité, n'osa pas sur-le-champ sévir avec éclat contre de si monstrueux excès ; mais l'esprit de
dissimulation et de vengeance lui fut inspiré par le sentiment de ses dangers et l'exemple de ses deux prédécesseurs. Dès-lors , il adopta cettemaxime, qu'il n'oublia plus:«La vengeance 3) peut se différer; elle ne vieillit jamais, n
Au lieu de rester renfermé dans le sérail au milieu des femmes et des eunuques, il affec(a de se montrer dans l'Atméidan et les autres places publiques. Il défiait les spahis à tirer de l'arc, à lancer la zagaie. En le voyant toujours vainqueur dans les jeux, images des combats, ces hommes féroces, sujets farouches, s'accoutumèrent au joug et à la voix d'un maître digne d'eux.
Dès qu'Amurath s'aperçut que les premiers germes du respect étaient jetés dans tous les esprits, il essaya ses forces. 11 fit arrêter en secret les janissaires les plus séditieux , qui croyaient leurs excès oubliés. Il fit tomber la tête de plusieurs chefs des spahis , ayant soin de ne pas plus épargner les soldats que les officiers pour frapper de terreur la multitude, dont l'impunité fait la confiance, et qui se persuade partout que la foudre du ciel ou celle des potentats ne tombent que sur les sommets ou les têtes les plus élevées. Ce fut dans le sang qu'Amurath sut éteindre le feu des séditions.
i3a HISTOIRE
1620. La mort de Scbali-Abbas lui permit bientôt d'occuper dessoldats dangereux dèsqu'ils étaient oisifs. Il avait à redemander Bagdad aux Persans. Il envoj^a successivement deux armées en faire le siège , et deux fois elles furent repoussées. Cette guerre, célèbre par l'exploit qui la couronna, embrassa sept années de succès et de revers balancés. A la seconde campagne, Amurath se mit à la tête de ses soldats ; mais ce grand effort, que sa présence eût su rendre plus décisif, se réduisit à la prise d'ErIvan, que le gouverneur lui livra. Les annales otlomanes ne mentionnent cette conquête équivoque que pour marquer que le vice y trouva grâce devant le vice. Emir Ghium-Ogli, gouverneur d'Erivan, était, suivant Tavernier, voyageur contemporain , le musulman le plus scandaleux infractenr de la loi de Mahomet sur le vin. Amurath , qui avait le même penchant, et bravait aussi audacieusement les anathèmes du prophète, en fit aisément un transfuge 5 et le transfuge fut admis dans le petit nombre de ses feivoris. Amurath , après la prise d'Erivan, revint à Constantinople , ramenant en triomphe ce compagnon de ses débauches, dont le nom se trouve associé à son règne sans le souiller. Les qualités brillantes d'un grand
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prîiice couvrent de leur éclat jusqu'à ses vices liâs plus honteux.
En effet, quoique le dix-septième sultan des Ottomans fût plus adonné au vin que tous les princes qui- l'avaient précédé , sans en excepter Soliman, fils de Bajazet I, il montra qu'il pouvait aimer le vin, et savoir régner. Il gouverna seul avec une telle rigueur, qu'il contint, par l'effroi de sa sévérité , tous ceux que sa jeunesse aurait pu enhardir à la licence. La mort était la punition du mépris de ses volontés; et non seulement il ordonnait les supplices, mais il les exécutait' lui-même ou les faisait' exécuter sous ses yeux. Pour prévenir les révoltes, il défendit tous les rassemblemens, et fît fermer les lieux publics qui pouvaieni les. favoriser. Un barbier ne recevait pas plus de trois personnes dans sa boutique. Les habitans de Constantinople eurent l'ordre de se retirer dans leurs maisons à une heure indiquée, avec dcfen?es de laisser apercevoir ni feu ni lumière. Des patrouilles de bostandgis, à la tête desquels Amuraih se mettait souvent lui-même , faisaient feu sur tout ce qui se rencontrait dans les rues. Par une suite de cette même politique, il défendit aux Ottomans de fumer en public. Il ne respecta aucune des jouissances qu'un peuple
voluptueux met au rang de ses besoins. Il proscrivit cet électuaire dangereux et enivrant, recherclié avec tant de fureur, auquel un préjugé vulgaire attribue la vertu de procurer des illusions délicieuses, un calme faux au corps et à l'esprit, et de substituer l'intrépidité à la crainte : il suffit au sévère sultan de croire qu'aliment ou breuvage, l'opium peut faire hésiter l'esclave qui ne doit savoir qu'obéir.
Mais ce n'était que les désordres que l'opium, le tabac ou le vin favorisaient, qu'Amurath prétendait prévenir; car ce prince, qu'aucun acte de son autorité ne peut faire taxer d'inconséquence, rendit, cette même année i633, un édit impérial qui permettait l'usage du vin, au mépris de la loi mahométane et des murmures de tout l'uléma. L'origine de la fortune de (i) Bécri-Mustapha et la faveur d'Emir- Ghium-
(i) Un jour Amurath déguisé aperçut un homme couché dans la boue ; il le prit pour un insensé ; on lui dit que c'était un homme ivre. Au même instant Mustapha-Bécri , Mustapha ï'ivrogne se lève , et commande au sultan de se ranger de coté. Le bras d' Amurath qui était levé, retornbe de surprise à cet excès d'insolence : « Comment oses-tu, dit-il, m'ordonner de » me retirer, à mol qui suis le sultan Amurath. » — « Et moi, 5) reprit l'ivrogne , je suis Bécri-Mustapha; si tu veux me vendre 3) ta ville, je serai sultan à mon tour, et tu seras Bécrii) Mustapha. »
Amurath lui demanda où il trouverait assez d'argent pour
Ogli,' attestent qu'il ne condamnait pas les
payer Constanlinople. « Que cela ne t'inquiète pas , reprît » Mustapha ; je ferai plus , j'achèterai aussi le fils de l'esclave , » je t'achèterai, toi. » Et là-dessus il se recoucha et se rendormit.
Amuralh le fit enlever tout couvert de boue , et transporter au sérail.
Les fume'es du vin dissipées , au bout de quelques heures , Mustapha fut fort étonné de se trouver dans des appartemens dorés.
« Est-ce que je rêve? dit-il à ceux qui l'entouraient; où » suis-je ? dans le paradis du prophète ?» — « Rien de tout » cela , lui répondit-on ; mais vous avez fait tel marché avec le M sultan. » Mustapha saisi de frayeur feignit de se trouver mal, et dit qu'il allait mourir si on ne lui apportait pas du vin pour ranimer ses esprits. Mustapha cacha le pot <îe vin sous sa robe , quand Amurath le fit appeler, et le somma de payer plusieurs millions pour le prix de la ville. « Sublime empereur, dit » l'ivrogne gaiement, en montrant le pot^rempli de vin , voilà ce » qui pouvait hier acheter Constantinople ; croyez-moi, si vous > possédiez un pareil trésor , vous le trouveriez préférable à » l'empire de l'univers. » — « Comment cela? » dit Amurath. — « En buvant, dit Mustapha, cette liqueur divine. » Le sultan se laissa persuader , et fit l'essai de cette boisson qu'il avala à longs traits. Il ne tarda pas à se croire trop à l'étroi^ dans le monde entier; il ne parla plus que de grands projets , et se sentit une gaieté qui lui sembla avoir plus de charmes que le diadème. Enfin il s'endormit; mais, se réveillant quelques heures après avec un grand mal de tète, dans sa colère il fit appeler Mustapha. «Voilà le remède à votre mal, » reprit celuici eu souriant, et présentant au sullan une coupe pleine de vin. Amurath la vide; le mal cesse, la gaieté revient, et bientôt Becri-Mustapha devient son favori ; et ce qui est plus étonnant, c'est (ju'il ne lut pas au-dessous des dignités dont il fut revêtu.
amis du vin ; la catastrophe d'Emi'r-Tchélébi (i) prouve que le seul opium ne trouvait pas grâce devant lui.
C'est ainsi que , par la terreur de son nom , Amuralli sut rendre à l'autorité des sultans un respect qni semblait perdu ; à sa nation son ressort, ainsi que le frein de l'obéissance. Il sut ramener les Ottomans à ne pas craindre la mort, mais à craindre leur maître. Son règne entier fut presque tout employé à remetttre ses sujets, sa milice et tous les ordres de l'Etat sous le joug de sa volonté.
Bajazet son* second frère, jeune et malheureux prince, dont le premier de nos poètes Iragicpes a immortalisé le nom, en mettant sur la scène française sa catastrophe dé-
(i) Ce premier médecin de la cour fut dénoncé au sultan comme transgresseur de ses lois , et faisant un usage continuel, de l'opium. Sur les reproches foudrojans de son maître, Emir- Tchélébi protestait de son innocence. Son accusateur dit que le médecin portait sur lui-même les preuves de la vérité, Amurath s'approcha de lui en riant, le fouilla , et trouva dans sa robe uq, morceau d'opium dans une boite d'or. Le coupable, effrayé, répondit d'une voix tremblante que, malgré l'apparence, ce n'était qu'un opiat composé de simples- II en détacha un morceau qu'il avala ; mais Amurath lui commanda de le prendre tout entier. Il se fit ensuite un plaisir cruel de le forcer à jouer trois parties d'échecs consécutives ; le malheureux mourut dans, la journée.
pîorable , Bajazet commençait à faire ombrage au terrible Amuraib. Il paraissait aimé. Dans quelques assemblées secrètes de l'uléma, sa douceur était comparée à la rigueur inexorable du sultan. Cet intérêt seul, un instant décelé , aurait suffi dès-lors pour perdre le jeune prince, si la sultane validé ne l'eût protégé; mais .sa tendresse et l'ascendant qu'elle avait sur Amuratb ne purent empêcher Bajazet d'être étroitement renfermé. Pour le mupliti, et quelques ulémas ses complices, le sultan, sans examiner s'il leur devait le trône, ou si leurs personnes étaient sacrées, il les fit étrangler en secret. Il ne s'informa pas si la multitude murmurerait ou non de cet attentat, que le seul Sélim I avait osé se permettre; mais il affecta le Jour même de leur supplice de se montrer dans Constantinople sans suite, sans crainte, et tous les yeux se baissèrent devant lui.
Le sceptre de fer d" Amuratb s'appesantissait donc sur des esclaves dociles. Le repos des provinces ottomanes en Europe ne lui semblait pas de long-tems menacé. Les Tartares tenaient les Polonais en respect. Les Transilvains avaient changé de maîtres , mais ne s'étaient pas soustraits à la protection des sultans, Betlem-Gabor venait de mourir. Les Etats
de Transilvanie lui avaient donné le Hongrois Ragotski pour successeur. Amurath, occupé de plus grands intérêts, s'était contenté de recevoir ses soumissions et son hommage. La république de Venise avait eu l'imprudence d'attaquer les corsaires de Barbarie, au mépris du pavillon ottoman, sous lequel ils exerçaient leurs brigandages jusque dans les ports de l'Adriatique. Venise, livrée à ses propres forces, s'était estimée heureuse de conjurer l'orage en payant à la Porte deux cent cinquante mille sequins, et en renouvelant ses traités avec elle. La guerre de trente ans, qui ne devait finir qu'au traité de Westphalie, venait de commencer; et, partageant l'Europe, elle donnait à l'empire ottoman une entière sécurité.
« Vous nous menacez des armes de la chré- 3) tienté, disait fièrement le caïmacan au bai le i> de Venise; la chrétienté est aujourd'hui une » puissance chimérique qui n'a rien de terrible » que le nom. J'ai été pacha de Bude; je sais » que l'empereur d'Allemagne n'a point d'ar-^ 3) gent; à peine est-il en état de tenir tête aux » Français et aux Suédois unis pour l'attaquer. » La France entend trop bien ses véritables 3) intérêts pour être jamais contre nous. Les 3» Espagnols sont assez occupés de leurs propres
» querelles pour ne pas se mêler des affaires » de leurs voisins. Le pape et les princes d'Ita- » lie voudraient agir contre mon sublime em- )) pereur; mais ils ne peuvent plus rien. Comp- » tez-vous parmi vos alliés , parmi nos ennemis , 3) les Anglais ou les Hollandais? Déclarez-nous » la guerre , ils vous laisseront pris dans vos » propres filets; ils s'enrichiront avec joie de » vos pertes; leurs pavillons succéderont aux )) vôtres dans toutes les mers soumises à la do- » mination de Sa Hautesse; tous nos ports, fer- » mes pour vous , leur seront ouverts. »
Ce n'est pas sans étonnement peut-être qu'on i63o; voit un ministre ottoman aussi bien instruit des intérêts des puissances étrangères, d'après le préjugé absurde qui les vouait à l'ignorance,' et s'obstine encore à ne voir dans ces dépositaires d'une immense autorité que des hommes presque tous sortis de l'obscurité pour être revêtus des honneurs dont ils sont dépouillés le lendemain. Tel était, en 1607, le juste et honteux aspect sous lequel ils savaient considérer l'Europe chrétienne; aussi était-elle loin d'inquiéter Amurath.
Ses regards, ses pensées, son dépit, se portaient sur les Persans. Sa colère était encore plus irritée que son ambition; c'était leur hurair
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liation qu'il méditait. Il jura la perte de Bagdad; et, pour accomplir ce serment, cinq cent mille hommes parurent en armes , et des flots de sans recommencèrent à couler.
Le camp ottoman se forma à Scutari. Amarath avait fait ouvrir devant lui le registre des Timariots pour les forcer tous à rejoindre. Il emmena mille Arméniens pour faire le service d"armuriers. Il tira de la Bulgarie vingt mille pionniers, parmi les trente -six mille que les chrétiensde ce pays étaient obligés de fournir. Il se fit accompagner par trois mille artilleurs, et ce qui est remarquable, cest que toutes les pièces de canon employées à cette expédition avaient été prises sur les princes chrétiens, et étaient marquées à leurs armes.
Le sultan attendit que ses astrologues eus- ;sent: fait choix d'un jour heureux. Il s'embarqua sur la galère du capif an-pacha, qui reconnut cette faveur par un présent de trenîe-deux bourses fait à son maître. Araurath parut au milieu de sa formidable armée; il divisa la marche en cent vingt journées, et donna le signal du départ.
Cette foule immense, augmentée sur la route par les troupes du pacha du Caire et les levées du diarbekir, ressemblait à un vaste fleuve
grossi dans son cours par les eaux des rivières ses tributaires, et dont le passage aurait dû inspirer l'effroi. Le trajet de l'armée d'Amuralh au travers des provinces ottomanes fut celui d'un fleuve paisible toujours contenu dans son lit. Le sultan punissait de mort toute faute contre la discipline. Le soldat qui avait volé ou même seulement quitté son rang , était brûlé, empalé. ou écorclié tout vif Aussi les lieux voisins du camp élaient-iis aussi sûrs que les rues même de Constanlinople en pleine paix. Amurath, infatigable, marchait à pied, à la tête de larmée, vêtu du simple habit de ses janissaires. Il avait juré de ne le quitter que quand Bagdad serait en sou pouvoir. La nuit, il ne voulait dormir que la tête appuyée sur la selle de son cheval. Plus obéi , plus redouté qu'aucun de ses prédécesseurs, Amurath, qui donnait à ses soldats l'exemple de la patience , de la force et du courage, savait à leurs yeux être maître de Jui-même.Dans cette campagne, quelque adonné qu'il fût au vin, jamais il ne parut ivre devant eux. Tel était le prince étonnant qui venait attaquer Bagdad avec trois cent mille combattans, dont le plus brave et le plus l'edoutable était lui.
Celte ville fameuse, partagée du nord au iG3;
a4o HISTOIRE
midi par le Tigre , le fleuve le plus rapide de l'Asie, était à la fois le boulevard de la monarchie persane et l'entrepôt du commerce de l'Anatolie avec l'Inde. La partie qui regarde l'occident, réunie à l'autre par un pont de bateaux, subsistait sur les ruines de l'ancienne Seleucie. Le calife Almanzor avait créé la nouvelle ville sur le bord oriental qui appartenait à la Perse. Six siècles après , Taraerlan l'avait saccagée sous le sultan Bajazet L Depuis Soliman-le-Grand , Bagdad était alternativement la proie disputée des Persans et des Ottomans. Amurath IV venait la reprendre.
La place était défendue par trois larges fossés , des murailles de briques terrassées en quelques endroits , et de grosses tours en forme de bastions. Quatre-vingt mille hommes se disposaient à repousser les attaques. La moitié se compo-* sait des habitans en état de porter les armes, prêts à combattre jusqu'à la mort pour se dérober à l'esclavage; car un fetfa du muphti avait déclaré que tous les Persans prisonniers seraient mis à la chaîne.
Le sophi se confiait à la force de Bagdad, au nombre et au courage de ses défenseurs ; ce n'était point à les soutenir qu'il se préparait à employer cent vingt mille hommes de cavale^
rie qu'il venait de rassembler, c'était à repousser l'empereur mogol Schah-Jehan, fils de Jehan- Ghir, et père du fameux Aureng-Zeb. Schah- Jehan, pour protéger le siège, faisait en ce moment une diversion en faveur d'Amurath, qui, non moins politique que guerrier, s'était procuré ce puissant allié.
La ville fut investie le 19 octobre 1607. Le camp ottoman couvrait les plaines vastes et fertiles qui environnent Bagdad, sur la rive gauche du Tigre. Ce fut là que le sultan rassembla un conseil de guerre composé non seulement des principaux chefs, mais des vieux soldats qui s'étaient trouvés aux deux derniers sièges, et qui avaient acquis de l'expérience dans les campagnes de Hongrie. On y décida trois attaques. Le visir, avec douze pièces de canon, fut chargé de celle d'Ac-Kapi. ou la la Porte Blanche; le pacha de Diarbekir, avec sept canons, s'attacha à Gara-Kapi, ou la Porte Noire ; le beglierbey d'AnatoIie fut posté, avec huit canons, devant la porte de Perse : le sélictar-aga eut son quartier vis-à-vis f ouvrage appelé le bastion des Oiseaux.
Ges dispositions faites, la tranchée fut ouverte. Le sultan voulut mettre le feu à la première pièce qui fut tirée contre la ville; à ce 2. i6
signal, deux cents bouckes à feu répondirent)
et leur détonation ne discontinua plus tant
que dura le siège.
Les Persans, encouragés par le souvenir des entreprises précédentes, où les Ottomans avaient échoué, faisaient des sorties continuelles. De part et d'autre , les détachemens qui combattaient étaient des armées , et les rencontres auraient mérité le nom de batailles. Amurath luimême s'avança contre un Persan d'une taille et d'une force prodigieuses, qui était venu défier les Ottomans. Il le combattit corps à corps, et finit par l'abattre à ses pieds d'un coup de cimeterre. Aucun de ses soldats ne se montra indigne de son exemple.
La tranchée fiit poussée jusqu'au fossé, profond de dix-huit pieds, et ayant six pieds d'eau. Quinze cents palmiers furent abattus, et traînés pour le remplir. Des milliers de sacs de pois, de laine et de chanvre y furent entassés. Pendant dix jours et dix nuits des hottes de terre y furent jetées, et la première y fut portée , sous le feu de l'ennemi , par le sultan luimême. Ces périlleux travaux consumèrent vingt jours. Les Ottomans en vinrent aux mains corps à corps avec les Persans. L'artillerie avait abattu six grosses tours; mais ce n'était plus
même avec le mousquet, c'était à coups de cimeterre et de poignard que les assiégeans et les assiégés combattaient. Amurath aurait conduit lui-même ses soldats à l'assaut, si tous ses officiers ne l'avaient pas retenu. Mais du moins, aussi calme, ausii intrépide qu'il était sévère et actif, on le voyait tour à tour au milieu de toutes les attaques, fiiisant soutenir par des troupes fraîches celles qui étaient fatiguées. II exhortait, animait, promettait, menaçait. Il allait même jusqu'à frapper de son cimeterre ceux qiii abandonnaient le combat sans être couverts de leur sang ou de celui des ennemis.
L'un de ces terribles assauts dura trois jours et trois nuits avec une fureur sans exemple ; le grand- visir même fut tué sur la brèche, 't la tête des siens et sous les yeux du valeureux sultan.
Les attaques ne se renouvelèrent qu'avéC plus de fureur. Le nouveau grand-visir, jusque là favori d' Amurath, ce Bécri-Mustapha, dont son maître avait ennobli les vices , et dont la bravoure faisait oublier la crapule , monta le premier le quarantième jour du siège, sur la brèche pratiquée à coups de canon, près de la porte de la Perse , sur le côté oriental. Au iiulieu d'une mêléa, qui durait depuis la point»
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du jour, Mustapha-Bécri , furieux de voir que presque fous les braves dont il était environné avaient péri, préférant la mort à la honte, saisit un étendart, et parvint à le placer sur le haut de la muraille, deux heures avant le coucher du soleil : à ce signal, les Ottomans ranimés se précipitèrent en foule; les Persans, fatigués, pressés , accablés par le nombre , ofîrirent enfin de capituler.
Amurath leur accorda jusqu'au soir pour sortir de la place. Le gouverneur fut reçu aveo honneur dans le camp ottoman, et la vie lui fut assurée ainsi qu'à ses troupes.
Mais, moins généreux ou plus vindicatif que le sultan lui-même, Mustapha crut oa feignit de croire que les Persans, qui étaient dans la forteresse au nombre de vingt-quatre mille hommes, avaient refusé la capitulation, et s'obstinaient à se défendre. Cet exposé , faux ou vrai , provoqua la colère du sultan , qui donna l'ordre d'un massacre général.
Les janissaires entrèrent dans la ville , et firent main-basse sur les malheureux Persans, qui avaient jeté leurs armes aux pieds de leurs vainqueurs. Habitans ou soldats , rien ne fut épargné ; les vingt-cinq mille hommes renfermés daus, 4a citadelle, située au nord de
Bagdad, voulurent fuir le long du rivage du Tigre , et sortir par Cara-Kapi, la Porte Noire qui est au midi. Il ne s'en déroba pas un seul à la fureur des Ottomans ; les souterrains mêmes pratiqués pour se garantir des ardeurs du solei! dans ce climat brûlant , servirent de tombeaux aux nombreuses victimes qui s'y réfugièrent, croyant y trouver leur salut. Cet horrible massacre se fit la nuit à la lueur des flambeaux. Au jour naissant, ce fut sur les cadavres de trente raille Persans égorgés, qu'Amurath entra en triomphe dans Bagdad, inondée de sang ; les chevaux foulaient aux pieds les membres encore palpitans des vaincus massacrés. Les cris féroces de la joie, le^ chants affreux de la victoire , étouffaient les sanglots et les malédictions des femmes , des enfans et des vieillards qui , épargnés au nombre de quinze mille au plus , pleuraient sur les débris de leurs familles et de leur patrie. Bagdad, après avoir été sacrifiée à la fureur du soldat ottoman, fut livrée à son avidité et abandonnée au pillage pendant trois jours.
Ainsi tomba celte cité fameuse, pour ne se relever jamais; une si sanglante conquête coûta au sultcm l'élite de son armée. Amurath ordonna des prières publiques à Constantinople , des
illuiiiinafions, des salves d'artillerie depuis le Bosphore jusqu'à Bude , comme s'il eût voulu qu'aux extrémités de l'Europe, les puissances ehréliennes apprissent que le colosse persan, abattu, ne lèverait plus la tête, et qu'elles eussent à songer à elles.
Le sultan triomphant écrivit au monarque de Perse la lettre suivante que l'histoire a conservée :
« Moi qui suis le seigneur des seigneurs, 3) sultan Amurath-Khan, au brave sophi , au- 3) quel Dieu donne la paix, s'il la mérite.
» Apprends par cette lettre , digne de ton ■» respect, que Bagdad est rentrée sous mon » obéissance ; tes soldats sont tombés sous le » tranchant de mon cimeterre invincible. Si tu » n'es pas ennemi de ton repos, rends-moi les. 3) provinces et le patrimoine de mes ancêtres , » ou attends-moi ce printems , moi et mes » troupes, plus nombreuses que le sable delà 3) mer. C'est dans le cœur de ton royaume que » j'irai te chercher; je te verrai à cheval si tu î5 sors des lieux où la crainte t'a tenu caché » jusqu'ici j parce que tu n'oses pas te mesurer îî contre moi. Apprends qu'on est indigne de M porter les armes des guerriers , quand on n'e >3 pas le coui'age de s'en servir : au reste . il
» en arrivera ce qui a été ordonné de toute » éternité dans les décrets du ciel. Salut à qui » se gouverne avec justice. »
Le sophi répondit , comme firent les Scythes à Alexandre : « Viens nous combattre sur les M tombeaux de nos pères. »
Il est vrai de dire que les Ottomans ne poussèrent pas plus loin des succès achetés si cher, car, en faisant la revue de son armée , Amurath ne peut se dissimuler que plus d'un ti.TS avait péri par les maladies , les fatigues et les combats.
Cependant, la perte de Bagdad , où s'étaient engloutis tant de Persans, attéra tellement et le sophi et ses successeurs, qu'ils ne songèrent plus à reprendre les armes, et que cette terrible catastrophe est encore, dans cet empire , un de ces souvenirs nationaux de deuil et de terreur, qui se perpétuent chez les peuples, et survivent aux générations.
Amurath , avant de revenir à Constautinople, annonça qu'il y entrerait en triomphe : la gloire de son nom l'y accompagna; la terreur de ses vengeances l'avait précédé.
Pendant son expédition contre les Persans, il avait envoyé secrètement mettre à mort le prince Bajazet, son frère; Tordre sanguinaire
n'avait éié que trop fidèlement exécute. Peu de jours avant son retour dans sa capitale, on vit, avec eCfioi, arriver de nouveau le même Bezir-Aga, le confident et le ministre des ordres secrets du sultan , le meuririer de l'infor»tuné Bajazet. A sa vue , le caïmacan , le bostaudgi -baclîi, fous les minisires du divan tremblèrent pour leurs têtes. Innocens ou coupables , le sinistré Maure était à leurs yeux comme le nuage noir qui recèle la foudre ; elle tomba sur le stupide Mustapha, le dernier sulfan , dont les Ottomans no se souvenaient plus, mais que la politique ombrageuse d'Amurath n'avait pas oublié.
Cette nouvelle et inutile victime venait d'être immolée , lorsque le conquérant de Bagdad arriva à Scutari , à la tête de son armée victorieuse. Il entra le lendemain dans la ville par la porte d'Andrinople , accompagné de l'élite de ses troupes. Il montait un cheval superbe ; une peau de léopard , attachée sur son épaule par une agrafe de diamans, achevait de relever son maintien martial et majestueux. Vingt Persaas des plus qualifiés, les seuls épargnés dans le carnage de Bagdad , et réservés pour ce triomphe, marchaient à pied devant lui attachés avec des chaînes d'argent. Ses officiers et se$
soldats, chargés de bulin, mettaient le comble à radmiration de la multitude , qui s'étonnait de voir une armée ottomane revenir, pour la première fois, dîme expédition contre la Perse, rapportant le double d'argent monnayé qu on avait tiré, en partant, du kasna impérial.
Ce brillant exploit fut le dernier qui signala 1639, le règne et la vie de ce sultan glorieux et redouté. L'abus du vivi et des liqueurs fortes lamena au portes du tombe^m, à l'âge de 3i ans. Avant d'y descendre , il ordonna plusieurs fois qu'on lui fit voir son unique frère Ibrahim, le seul héritier de l'empire , et qui n'avait dû la conservation de ses jours , qu'au mépris d'Amurath. Lasuliane validé, qui n'éfait parvenue à sauver les jours d'Ibrahim , qu'en lui persuadant de contrefaire l'insensé, trembla que le sullan ne demandiit son frère pour le faire mourir : ses alarmes étaient fondées; ce prince, aussi bizarre que cruel , avait vu tous ses enfans mâles finir en bas âge leur courte carrière , et souvent il avait désiré que la race ottomane s'éteignît avec lui , puisqu il n'avait pas de fils pour successeur. En vain il demanda Ibrahim, la sujlane le tint toujours éloigné de l'appartement d'Amurath , dont la dernière parole eût sans doute été un ari'et de mort. Sn
zCo HISTOIRE
cruelle intention se trahit assez ouvertement pour qu'on puisse reprocher une barbarie de plus à sa mémoire ; mais il expira avant d'avoir pu la consommer; et les seuls délais qu'on osa mettre à lui obéir, durent lui monîrcr que sa fin était prochaine et sa mort assurée.
Amurath régna dix-sept ans, et ce sera ua des plus grands princes de la dynastie ottomane aux yeux de la postérité, qui verra dans quelles circonstances il monta sur le trône des sultans , à quels souverains il succédait, et que furent enfin ses vices opposés dans la balance à ses étonnantes qualités.
L'exemple d'Othman et de Mustapha lui apprit ce qu'il avait à craindre. La nature lui donna une force de corps, une adresse égale à la trempe de son esprit , et le mettant au niveau de ses dangers, lui fit rejeter la terreur sur des sujets qui étaient accoutumés à finspirer. Ce qu'il fit pour sa sûreté, tourna au soulagement et presqu'au bonhenr de ses peuples. Amurath, en se faisant redoui r. se fit obéir; il ramena à leur devoir tous les dv asilaires de l'autorité, et l'empire fat affranchi de l'oppression sous laquelle il gémissait. Juste, vigilant, accessible , il voulait tout voir par ses yeux. Non-seulement les portes de son sérail étaient ouvertes à tout
DE L'EMPIFxE OTTOMAN. a^t
le monde, mais toutes les fois qu'il eu soriait , Amurath regardait avec soin si le dernier de ses sujets ne tenait pas sur sa têle la natle allumée. Quelques historiens disent qu'il lisait Machiavel , qu'un renégat lui avait traduit. Il importe peu de savoir si ce fut dans cette source qu'il puisa l'art de régner ; mais il sut à la fois contenir les soldats et remplir le trésor public; rétablir la police dans les villes et la discipline dans les armées. Sans doute il lit périr un mnphii, trois grand-visirs , une foule de pachas et de^ beglierbeys ; ou le vit traiter en criminels d'Etat ceux qui prenaient la fuite pour se dérober au châtiment ; on le vit faire fermer , pendant deux jours, les portes de Consranlinople , pour chercher un coupable dont il avait ordonné le supplice; mais il a souvent sacrifié des hommes puissans, parce qu'ils s'étaient enrichis. S'il sest montré aussi cruel qu'avare, si c'est le sang enfin qu" Amurath IV changeait eu or , il faut dire aussi que ces grands de l'empire ne cherchaient qu'à se fair<* souverains des provinces qu'ils gouvernaient, qu'ils abusaient du droit de lever dos troupes en leur nom, pour tourner contre leur maître et les armes des sujets et le produit de> impôts, clont la levée , la répartition et l'omplci Jour
étaient confiés: il faut dire que l'empire ottoman redevint , sous Amurath , plus florissant qu'il n'avait jamais été.
L'empire dut à ce sultan rigide la paix intél'ieure qui ramena l'abondance sur les côtes et dans les provinces. Les ministres des lois , redevenus équitables et sévères sous un maître toujours prêt à punir, rappelèrent la bonne foi dans le commerce, l'ordre dans les cités, la sûreté sur les routes, et partout le repeuplement et la prospérité.
Que peuvent les peuples espérer de plus du meilleur des princes ? Aussi les vices qui sembleraient les plus honteux, n'ont-ils paru que des ombres dans l'imposant tableau qu'offre l'étonnante et courte carrière que parcourut Amurath IV.
Adonné au vin et sujet à l'ivresse , on le vit commander au caïmacan de ne pas exécuter les ordres qu'il pourrait donner après son repas. Comme le roi de Macédoine, il permettait qu'on appelât de ses volontés au sultan à jeun. On l'accusa de n'avoir aucune religion, parce qu'il ne respectait pas les derviches, et qu'il n'est pas même sûr qu'il jeûnât dans le ramadan ; mais il chassa les Jésuites de ses Etats, pour avoir écrit contre le coran : un disciple, plus
xélë du prophète , les eût peut-être fait mettre à mort. Ce qu'il en faut conclure , c'est que les vertus ou les vices des princes ne sont pas soumis à untarif: l'événement seul les condamne ou les absout.
Si la durée de la vie d'Amurath IV eût répondu à fétendue de son génie , à la grandeur de ses desseins, secondées de l'énergie qu'il avait rendue à sa nation , la borne où se fussent arrêtées ses conquêtes, serait difficile à poser
Nul obstacle ne l'arrêtait , nul revers ne l'ébranlait ; il n'abandonnait pas une entreprise qu'il n'eût réussi. La cruauté qu'il avait, par besoin, érigée en système, devenue en lui une seconde nature, fut le dernier sentiment qui s'éteignit avec sa vie. En même-tems qu'il ordonnait qu'on traînât Ibrahim, son frère, devant son lit de mort, il menaça de faire étrangler tous ses médecins s'ils ne parvenaient à le guérir.
LIVPvE XIIL
Avènement d'Ibrahim, frère d'AraurathIV. — Influence et crédit de la Snltane validé. — Incursions des Cosaques. — Attaques d Azof par les Ottomans. — Prise et ruine de cette ville. — Guerre de Candie. ■— Siège et prise de la Canée. — Vie honteuse dibrahim dans son sérail. — Ses excès. — ilévolte.
— Ibrahim est déposé. — Son fils, ÏMahomet IV, lui succède. — Ambition de Kiosem , aïeule du jeune sultan. — Conspiration de Bectas. — Courage et fidélité du grand-visir Siaus-pacha. — Punition des rebelles. — Condamnation et mort de la sultane Kiosem. — Supplice de Bectas et de ses complices.
— Visiriat de Mehcmet-Kiuperli. — Son svstème pour abattre la milice des janissaires. — Sa mort.
— Son fils Achmet lui succède dans le visiriat. — Caractère de cet homme illustre. — Guerre de Hongrie. — Bataille de Saint-Gothard, — Traité de 1664, dit de Temeswar. — Apparition d'un faux messie , sous le nom de Sabatéi. — Sévi ; son histoire, sa catastrophe. — Le grand-'visir Achmet marche contre Candie. — Capitulation de la place.
— Traité de Candie. — Guerre de Pologne. — Kiuperli assiège et prend Kamiiiiek. — Sobieski élu roi de Pologne. — J\Iort d'Achmet-Kiuperli, — Visiriat de Cara-Mustapha. — Nouvelle guerre de Hongrie.
Amurath IV avait ces.sé de vivre; ses sujets n'avaient pas encore cessé de le craindre. Quel
DE L'EMPIRE OTTOMAN. i>55
cliangement son heure dernière avait apporté dans la destinée du premier de ses esclaves, de son frère , unique héritier de la monarchie ottomane ! Renfermé depuis quatre ans , Ibrahim n'avait conservé sa précaire existence que sous la sauve-garde de l'obscurité , et sous l'opinion accréditée de son abrutissement. Ce prince qui, dans sou enfance, se faisait remarquer par la fierté de ses regards , la force de son corps, la majesté de son maintien, i'enjoaemenl de son esprit , uétait plus qu'un être languissant, pâle , valétudinaire ; sa vue était affaiblie, son arae abattue. Tous ses soins se bornaient à nourrir des oiseaux dans des volières; il écoutait les chants de ses compagnons de captivité, moins à plaindre que lui. L'approche d'un être vivant lui semblait celle d'un bourreau , et chaque voix humaine lui faisait redouter un ordre de mort. Quelles furent ses angoisses lorsque des pas précipités et des cris tumultueux se firent entendre sous les voûtes silencieuses et solitaires qu'il habitait ! Il ferma eu dedans la porte de sa prison , croyant mettre une barrière de quelques instans entre sa vie et ses bourreaux: dans son effroi il refusa d'ouvri] ; et cependant c'étaient les grands de l'empire qui proclamaient leur sultan, et qui demandaient
l'honneur de se prosterner à ses pieds. Pour le convaincre de la vérité, il ne fallut pas moins que l'arrivée de la sultane sa mère, qu'on fut obligé d'aller chercher, et la vue du corps d'Amurath qu'on apporta. Lorsqu'Ibrahim eut consenti à paraître, tous les officiers du sérail , qui l'avaient vu dans son enfance , ne le reconnaissaient plus en fléchissant le genou devant lui, et avaient peine à en croire leurs yeux.
Quel contraste ! Il n'y avait que quelques mois que le terrible et superbe Amurath, couvert de sa peau de tigre, s'était montré en triomphateur, entouré de Persans enchaînés et vaincus, et le triste et timide Ibrahim, les 3'eux éteints et baissés, pouvant à peine se soutenir à cheval , ressemblait plutôt à un criminel conduit au supplice qu'au monarque d'un des plus vastes empires de l'univers , allant ceindre, à la mosquée dEjub, le cimeterre d'Othman.
Ceux qui avaient assis Ibrahim sur le trône, lai cherchèrent un premier appui dans le respect des musulmans; et, pour signaler par un heureux présage le jour de son installation , on lui mit sur la tête le turban du calife Omar; car le peuple de Mahomet a aussi ses reliques nationales, et le turban d'Omar n'est pas moins
DE L'EMPIRE OTTOMAN. aSy
t^véré que le tapis de prières d'Abu-Bèkre, et les dents sacrées da prophète.
Mais des augures plus certains et plus fâcheux annonçaient tout ce que pourrait être le règne d'Ibrahim; ce que devait attendre Tempire ottoman d'un prince de vingt-trois ans qui, depuis son adolescence , n'avait eu pour société que de vieilles esclaves, pour instruction que le Coran ou quelques fables populaires, et pour aliment à ses pensées que la crainte journalière d'être mis à mort.
Les commencemens de son règne parurent doux et tranquilles, parce qu'effrayé de l'exemple d'Amnralh , Ibrahim exprima la volonté de ne point répandre le sang. D'ailleurs , la politique de la sultane validé et du grand-visir qui , tous deux , gouvernaient sous le nom du nouveau sultan , était de songer d'abord à se partager l'autorité. Pour la conserver avec moins d'inquiétude , ils ne troublèrent point les pachas des provinces dans l'exercice, ou plutôt dans le libre abus de leur pouvoir.
La sultane validé , la fameuse Kiosem,
veuve d'Achmet I , mère de trois sultans ,
Othman, Amurath et Ibrahim, jouissait aux
yeux du peuple du respect attaché à ces titres
a53 HISTOIRE
augustes. Elle le soutenait par son esprit et son caractère, qu'elle conservait dans toute leur étendue et toute leur vigueur; quoiqu'âgée de soixante-dix ans, elle commandait dans le sérail , comme le grand- visir dans l'empire ; mais an milieu de leurs jalousies mutuelles, la sultanemère comparait le ministre à une bulle de savon, formée du souffle de son fils, qu'elle se flattait de diriger, et que le même souffle pouvait faire disparaître.
Ibrahim, étonné d'abord du changement inespéré de sa destinée , s'accoutuma aux prestiges de la grandeur; mais ce ne fut point pour régner qu'il se familiarisa avec la puissance, ce fut pour s'abandonner à tous les plaisirs que ses facultés énervées laissaient à la disposition de sa faiblesse. Un tel prince ne devait pas prendre part à ce qui se ferait de grand sous son règne; on s'étonnera donc que quelque glorieuse entreprise ait été méditée, et que le nom d'Ibrahim se rattache à des triomphes. Mais, de même qu'après les funérailles de Soliman-le-Grand, ainsi qu'après Amurath IV, les souvenirs, les leçons, l'impulsion guerrière, prolongèrent la gloire de l'empire ottoman.
Les Cosaques en firent répreuve. Nous avons r, Vu ce peuple amphibie , tantôt lutter avec avantage contre les Tartares , les spahis , les janissaires, sur le sol de l'Ukraine ou de la Pologne, tantôt descendre le Dnieper sur des barques, porter le pillage et Tinccndie jusque dans le Bosphore, et forcer les Ottomans alarmés, à tendre la chaîne de fer qui fermait le port de Gonstantinople sous les empereurs grecs, et que l'orgueil des sultans laissait comme inutile au fond de l'arsenal.
Répandus alors sur les rives du Dnieper, depuis Kiow jusqu'à la mer Noire, les Cosaques avaient fait d'Azof leur retraite et leur place d'armes. Cette ville, située sur la rive méridionale du Don , était depuis quatre ans eu leur pouvoir. C'est de là que leurs saïques descendaient souvent au nombre de cinq ou six cents, couvraient les Palus-Méotides, traversaient la mer Noire, et ravageaient le territoire ottoman avec plus d'audace que jamais. Le mort n'avait pas laissé à Amurath le tems de venger ces insultes. Le grand-visir d'Ibrahim médita la prise d'Azof
Vingt mille janissaires, autant de spahis, ^^v^, cinquante mille Tartares de la Crimée, dix
a6p HISTOIRE
mille Circassieiis, sans conipier les Moldaves et les Vaîaqiies, furent embarqués sous les ordres du pacha de Silistrie. La flotte était suivie d'un nombre immense de bateaux plats, que leur construction rendait propres à approcher des lagunes d'Azof. La place était défendue par quatorze mille Cosaques déterminés, et par huit cents femmes que leur intrépidité plaçait presqu'aux premiers rangs.
Les Ottomans furent repoussés; leur armée de terre fut vaincue par les maladies et par la disette , et leur flotte par les élémens. Presque tous les vaisseaux, battus par les tempêtes, échouèrent à l'entrée du Don.
Mais, l'année suivante, les Ottomans reparurent plus formidables que jamais. A leur approche les Cosaques , que la plus courageuse résistance avait aSaiblis, prirent la résolution de détruire de leurs propres mains la place qu'ils n'espéraient plus défendre. Ils avaient imploré vainement le secours des Polonais ou des Russes. Ils sortirent d'Azof au nombre de neuf mille, emmenant avec eux leurs munitions de guerre et de bouche ; ils firent sauter leurs murailles, et abandonnèrent à leurs ennemis des monceaux de ruines et de cendres.
DE L'EMPIRE OTTOMAN. ^6i
Une étincelle amena bientôt un embrasement plus teiribie. Vingt- quatre années de combats sur mer et sur terre se termineront par la chute de la puissance vénitienne dans l'Archipel ; mémorable catastrophe aussi funeste auK vainqueurs qu'aux vaincus.
Les chevaliers de Malte, ennemis nés des musulmans, étaient fidèles au vœu de les combattre en toute occasion. Six galères, portant le pavillon de la religion, rencontrèrent par hasard , dans les mers de Grèce , un n^ivire ottoman. Il transportait le cadi de la Mecque, le mollah de Burse, et le kislar-aga du sérail, . sur la côte d'Egypte. Après le combat le plus sanglant , qui coûta la vie à ce premier ofïîcier du harem, les chrétiens s'emparèrent du vaisseau qui était très-richement chargé ; ils le conduisirent dans le port de Candie , où le commandant vénitien eut l'imprudence de les recevoir.
Une si grave insulte souleva l'indignation du sultan, à qui la mollesse n'ôtait pas tout son orgueil. Dans le premier moment de sa colère, il ne voulait rien moins que faire jeter dans la mer le rocher de Malte. Ses ministres, plus sages, lui rappelèrent que la cité victo-
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rieuse avait été l'ccueil oii s'étaient brise's les efforts de riiivincible Soliman. Ibrahim jura que le poids de sa vengeance retomberait sur les Ve'nitiens.
Après un an de dissimulation et de pré-^ textes trompeurs, la guerre fut déclarée à la république de Venise ; le baile fut conduit aux Sept-Tours. L'ordre fut donné à tous les insulaires de rArchipel de tuer ou de jeter dans les fers les sujets vénitiens. La flotte ottomane mit à la voile; et sept mille janissaires, qua^ torze mille spahis, cinquante mille timariots, et trois mille pionniers, débarquèrent, au mois de mai 1645, sur la côte septentrionale de la métropole des colonies vénitiennes.
1645. C'était cette île célèbre qui commence l'Archipel, et domine, comme un rempart, l'immense amas d'îles semées devant elle. Lés sommets neigeux du mont Ida, qui la traversent dans toute sa longueur, apparaissent majestueusement à trente lieues de distance , et signalent la citadelle que la nature semble avoir donnée à ces mers. Telle est la moderne Candie, cette ancienne Crète, fameuse par les cent cités dont on retrouve à peine aujourd'hui les ruines, fameuse par ses lois qui ont passé des
DE L'EMPIPvE OTTOMAN. -63
enfans de Minos aux Spartiates et aux Grecs ; des Grecs aux Romains, des Romains à tous les peuples de l'univers civilisé. Sage et vertueuse Crète , dont ranliquité cit^iit les habitans pour leur amour pour la patrie ! le feu sacré de la liberté n'est point éteint sur ta terre classique, et la race des antiques Cretois connus sous le moderne nom de Sphacliiotes, ne connaît pas encore le joug dans les retraites inaccessibles du mont Ida.
Métellus avait soumis la Crète à la puissance romaine; devenue le partage des empereurs grecs, elle avait été donnée par eux au marquis de Montferrat : les Vénitiens la tenaient de lui; les Ottomans venaient leur arracher avec le fer ce qu'ils avaient acheté avec l'or. Candie, sur le rivage méridional de l'île; la Caïiée , au nord - ouest , sur la côte qui regarde l'Archipel ; Retimo, à l'est de la Canée, étaient les villes principales et les seules places fortes de cette puissante colonie de la république de Venise.
L'armée ottomane investit sur-le-champ la Canée, la seconde place de l'ile , et bâtie sur les ruines de Sidonia. La Canée fut emportée d assaut Je cinquantième jour du siège. Re-
timo tomba l'année suivante , et bientôt , cbas-
sés de poste en poste, les Vénitiens, dans l'île
entière , ne possédèrent plus que Candie la
capitale.
Plus heureux sur le continent , ils attaquèrent la Dalmatie, et la forteresse de Glissa se rendit à eux.
Tandis que la terre et la mer offraient un double théâtre où les Ottomans payaient de leur sang , ou vengeaient par des exploits l'injure faite à leur nation , Ibrahim , qui ne partageait pas les dangers, semblait au fond de son sérail ne songer qu'à ses plaisirs.
1647. Une femme, à qui lui-même avait donné le nom de Sukhir-Para , était chargée de présenter sans cesse de nouveaux objets à ses sens blasés. La porte de tous les bains publics lui était ouverte , et l'œil de cette surintendante choisissait les plus belles femmes pour les offrir à l'inconstante lubricité d'un sultan sans vigueur. Sukhir - Para jugea la fille du muphti digne des regards de son maître; et, sur son rapport, Ibrahim la fit demander pour épouse. Le chef suprême de la loi répondit adroitement qu'il n'oserait forcer l'inclination de sa fille , parce que le Coran ne le permettait pas ; mais que , ?î^ elle acceptait f honneur c^ue
le sultan daignait lui faire , il était prêt à y consentir. Sa fille , instruite par lui que, le vain titre d'épouse ne servirait qu'à satisfaire un désir passager, refusa l'offre d'Ibrahim. Dans sa fureur, il chassa le rauphti de sa présence , et fit enlever la jeune musulmane ; il emploj'-a la violence pour assouvir sa brutale passion , et la renvoya chez son père , avec mépris , au bout de quelques jours. Ibrahim ne tarda pas à être la victime du ressentiment du chef de la loi.
Pendant long-temps les excès honteux auxquels se portait Ibrahim n'avaient pas empêché les Ottomans de croire à son impuissance ; mais la naissance de deux princes , en assurant des héritiers à Fempire, n'en rendit l'odieux sultan que plus facile à être renversé. Le mupliti gagna sans peine l'aga des janissaires et Mehemet-Pacha, un des premiers membres du divan. La sultane validé, qui redoutait elle-même les fureurs de son fils, donna les mains à sa déposition. Elle voyait d'ailleurs, dans le prince Mahomet, successeur présomptif du trône, un enfant de sept ans qui, devenu souverain , la laisserait encore régner sous son jiom.
Assurés de ce triple appui, les janissaires
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s'ameutèrent; ils cleinandèrent la tête du grandvisir, et voulurent que le sceau de l'élat fût confié au pacha Mehemet. Ibrahim .^^e vit forcé de souscrire à leurs insolentes lois. La milice courut alors chez le muphli, et le somma de décider si le prophète n'approuvait pas que l'on déposât un sultan en démence qui se conduisait en tyran. Sur la réponse de l'oracle des musulmans, Ibrahim (ut invité à comparaître. Il dédaigna celle première demande, qui fut sur-le-champ appuyée d'un felfa portant que le souverain est forcé de se présenter pour rendre compte de sa conduite, quand le peuple entier le demande au nom de la loi et du prophète.
Le sultan déchira le second fetfa , et menaça le muphti de le faire mettre à mort.
Une troisième décision parut , et prononça que « quiconque n'obéit pas à la loi de Dieu » n'est point un vrai musulman; que le sultan >) lui-même est obligé de se soumettre, et que j) son seul refus le déclare infidèle et déchu » de ses droits. »
Ibrahim , furieux , ordonnait la mort du muphti , demandait les têtes des principaux chefs de la révolte, ne parlait que de sang et de supplices ; mais le chef de la loi avait parlé.
L'excommunication qui , c^ns les temps déplorables où les souverains pontifes abusaient d'un pouvoir divin , changeaient en déserts )es palais des princes chrétiens, et la fidélité de leurs sujets en crime, ne portait pas des coups plus sûrs que l'anathème une fois lancé sur les sultans au nom de Mahomet. Ibrahim se vit en un instant abandonné, méconnu, désobéi; le lâche prince, éperdu de terreur, courut chercher un asile auprès de sa mère. La courageuse Kiosem déroba son fils aux premiers transports de la milice en fureur. Les révoltés voulaient la déposition d'Ibrahim, mais ils étaient loin de tremper de nouveau les mains dans le sang de leurs maîtres. Le muphti lui-même assura qu'on laisserait vivre le sultan ; il fut en effet reconduit dans l'obscure demeure qu'il avait quittée pour déshonorer le trône où il était assis depuis neuf ans.
Un voile inutile à déchirer est étendu sur le reste de sa honteuse destinée; peu importe qu'il ait fini sa misérable vie dans celle enceinte ignorée, ou que le muphti, malgré sa promesse, ait poussé la vengeance jusqu'à faire étrangler sous ses yeux un prince digne de son malheur! Mais l'historien ne peut passer aucun fait sous silence, ni omettre d'en
préciser l'époque et d'en consacrer Ihorreur ; nous ajouterons donc qu'Ibrahim fut étranglé dans sa prison, à l'âge de trente-un ans, le le 17 août 1648. Son fils aîné, âgé de sept ans; fut proclamé sultan sous le nom de Mahomet IV.
Cette année , féconde en forfaits , devait être marquée en lettres de sang dans les annales de l'univers. Les Anglais, ou plutôt la dixième partie du peuple anglais, ainsi que le disait miladi Fairfax , faisaient tomber sur l'échafaud la tête du malheureux Charles I; Muley-Ismaël épouvantait fcmpire de Maroc par des cruautés inouïes; Aureug-Zeb, dans flnde, détrônait son père, le jetait au fond d'une prison, trahissait et égorgeait successivement tous ses frères. Le sultan Ibrahim, indigne de régner, venait d'être jugé indigne de vivre, et le faible enfant qui lui succédait était menacé du même sort, presque dès les premiers jours de son avènement à la souveraineté.
1G49. L'ambilieuse Kioscm , aïeule du jeune sultan 5 partageait la régence avec la sultane Tachan, mère de ce prince. Kiosem, altière, audacieuse , chez qui l'habitude du pouvoir était devenue un besoin aussi impérieux que celui de Texistence, ne tarda pas à supporter im»
patiemment sa rivale. Peu effrayée de l'idée d'un crime , elle résolut de détruire son propre ouvrage, et de perdre son petit-fils; certaine cette fois de régner toute sa vie, en plaçant sur le trône, au lieu de Mahomet, le jeune Soliman qui n'avait plus de mère.
Kiosem gagna Bectas, l'aga des janissaires. La sultane Tachan eut l'adresse d'opposer les spahis aux janissaires et à Bectas. L'aga tout puissant était parvenu à obtenir la neutralité " des spahis sur la seule menace de brûler leurs registres, et d'armer contre eux l'empire entier avec un fetfa ; mais il fit la faute de déposer le grand -visir Mehemet, dévoué à la faction des janissaires et de Kiosem , et d'élever à sa place Siaus-Pacha dont il se croyait plus assuré.
L'événement mit en évidence le crime et le châtiment des uns , et la fidélité de l'autre.
Tous les factieux avaient réuni dans i'Orta- Dgiami , mosquée de la milice et foyer ordinaire des révoltes, une partie des ulémas et des grands de l'empire, qui, presque tous, ne s'y étaient rendus que par crainte. Bectas envoya ordre au grand -visir de s'j" présenter. Siaus-Pacha , dont la présence d'esprit égalait le courage et la fermeté, n'hésita pas, quoi-
qu'un tel ordre fût une insulte faite à sa dignité, et que l'heure indue où se tenait l'assemblée fût déjà un crime punissable.
Bectas déclara au grand-visir qu'il ne s'agissait de rien moins que de déposer Mahomet , de mettre à sa place son frère Soliman , de réformer la discipline intérieure du sérail, et d'exiger que les seuls enfans des janissaires fussent admis désormais parmi les icoglans.
Le visir protesta qu'il appuyerait la révolution de tout son pouvoir; il le jura sur le Coran et sur les âmes de ses ancêtres. Bectas, ne voyant plus en lui qu'un complice , eut l'imprudence de le laisser sortir.
Le fidèle Siaus-Pacha alla droit au sérail; il s'étonna de trouver ouverte la porte de fer du jardin impérial. Les bostandgis déclarèrent que c'était par l'ordre de Kiosem. En effet les conjurés devaient, cette nuit même, enlever le prince Soliman et la suitane - mère , et les mettre au milieu d'eux pour leur sûreté réciproque.
Le visir se rendit snr-le-champà l'appartement du jeune sultan. Il rencontra sur son chemin le kislar-aga de Soliman , auquel il apprit le danger qui menaçait leur maître; tous deux forcèrent l'entrée de la chambre de Kiosem. Ses
eunuques voulurent la défendre ; le kislar-aga indigné poignarda le premier chambellan, et s'assura de la personne de la sulfane ; tous les officiers de sa maison furent arrêtés et mis aux fers. Siaus et Soliman pénétrèrent jusqu'au suU tan ; il dormait , et sa mère était auprès de lui. A peine eurent -ils commencé à instruire la princesse de ce qui se passait, qu'elle courut, saisie de frayeur, prendre cet enfant dans ses bras , s'écriant , en le baignant de larmes: « O » mon fils ! nous sommes perdus. » Epouvanté à son tour, le jeune Mahomet se mit à pleurer, et se jeta au cou du kislar-aga, en lui disant: « Mon père, sauvez-moi. »
Soliman et le visir, touchés de voir leur souverain réduit à supplier ses esclaves, lui Jurèrent à genoux, de le défendre au péri) de leur vie. Ils le portèrent à la lueur des flambeaux dans l'hazoda. « Que celui qui mange le » pain et le sel du sultan , vienne à son se- » cours ! » s'écria le kislar-aga en entrant.
Tous les officiers qui composent cette chambre, tombent à l'instant aux pieds de leur jeune maître, et le sélictar-aga dit en leur nom : « Que Sa Hautesse soit tranquille : s'iï » plaît à Dieu, les têtes de tous ses ennemis 3> seront demain à ses pieds. »
nn-i. HISTOIRE
Ce souverain de sept ans, assez âgé pour avoir senti toute Thorreur de la destinée de son père, tremblait d'être mis à mort comme lui; il ne fut rassuré qu'en voyant les officiers de l'intérieur, les bostandgis , et six cents icoglans accourir armés, et se l'éunir pour sa défense. « Que Dieu donne dix mille années de î) vie à notre jeune empereur! » s'écria une voix qui ne craignit pas de rompre la première loi du palais impérial, le silence. Et le cri de guerre Allah ! Allah ! retentit dans tout le sérail.
De son côté , Siaus - Pacha avait envoyé ordre, sous peine de mort, à tous les pachas, beglierbeys et autres grands de l'empire , qui se trouvaient à Constantinople, de se rendre au sérail avec tout ce qu'ils pourraient armer d amis ou de musulmans fidèles, et d'apporter des vivres pour trois jours.
Avant la fin de la nuit, le palais se trouva changé en place de guerre. Le jardin, les rues voisines, se remplirent d'hommes armés; le port se couvrit de saïques et de bâtimens de transport chargés de poudre et de munitions.
Ces mouvemens hostiles, cet aspect guerrier , avertirent les janissaires de se mettre en défense , et commencèrent à les intimider ;
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cependant ils appelèrent sous leurs drapeaux tous les Albanais, les Grecs et les chrétiens qui voudraient se joindre à eux, leur promettant le litre et les privilèges de janissaires, l'exeuiptloa du karalchou capitation et une somme d'argent. Les icoglans, arrnés de cimeterres , et les bastadgis , leurs haches à la main , voulurent entrér dans le palais pour entourer le Grand- Seigneur. Un eunuque attaché à Kiosem osa leur refuser la porte. Au moment d'être mis en pièces, il obtint d'être conduit aux pieds du sullan , sous prétexte de révélations importantes. A peine eut -il remis entre les mains de Mahomet, saisi de frayeur, la clé d'un trésor caché, à peine eut -il ouvert la bouche pour demander son pardon et la vie, qu'un bastadgi ,lui fendit la icio, en deux d'un coup de hache. Le jeune prince, à la vue du sang de ce malheureux massacré , ne put s'empêcher de jeter un cri d'effroi, et de serrer plus étroitement le séHctar-aga qui le portait dans ses bras.
Sur ces entrefaites, le muphti, suivd d'un effendi et d'un des principaux visirs, entra dans l'hazoda. Mille voix demandèrent la mort de Kiosem , et un felfa pour la légitimer. Ce fut le moment où la mère du sultan, effrayée du 2. 18
bruit des armes et du sang qui allait couler, reparut couverte d'un voile , et cherchant un asile auprès de sou fils et de ses défenseurs. La loi musulmane condamnant les femmes du sérail à être invisibles, la sultane n'était pas connue de cette multitude. « Voilà celle que nous de- » mandons, s'écrie un icoglan; la sultane va- » lidé tombe entre nos mains : que tous ses » crimes soient punis. »
Ces furieux allaient la saisir, lorsque la jeune sultane jetant son voile, dans son effroi, dit à haute voix : « Non , je ne suis pas Kiosem ; je :» suis la mère de votre maître. » Le trône où Mahomet était assis devint l'autel qu'elle embrassa pour y trouver son salut; et l'on vit, par le plus étrange spectacle , se confondre les larmes de f enfant et de sa mère.
Le rauphti céda au vœu général, et dressa la sentence de mort. Les icoglans coururent à la chambre de Kiosem ; à la vue de l'ordre signé du sultan lui-même, à la voix du kislaraga, qui en était porteur, les esclaves se prosternèrent, et vingt icoglans se jetèrent en foule dans les appartemens. Ils ne trouvaient point la vieille sultane ; et, dans leur fureur, ils étaient prêts à massacrer Soliman lui - même , l'accusant d'avoir fait sauver Kiosem , lorsqu'un
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d'entre eux la découvrit cachée au fond d'une armoire, sous des matelas et des tapis.
ce Aye pitié de moi, lui dit- elle, tout bas; 3) ta fortune sera faite. »
Pour toute réponse, Ticoglan la prit par les pieds , et l'arracha de cet obscur réduit. La sultane, qui conservait une force au-dessus de sou âge, se releva promptement, et eut la présence d'esprit de jeter, en s'enfuj^aut, un mouchoir plein de sequins pour amuser l'avidité de ceux qui la poursuivaient. L'icoglan , attaché à sa proie, l'atteignit, la saisit et la terrassa malgré sa vigoureuse résistance. Tous ces furieux se jetèrent sur elle ; les pierreries qui la couvraient , ses bagues , ses bracelets , des peudans d'oreilles formés de deux diamans de la grosseur d'une noix (riches présens qu'elle avait reçus d'Achmet I, dans le tems de sa jeunesse, et lorsqu'il eu était le plus épris), toutes ces dépouilles devinrent le partage de ces hommes aussi avides que cruels; ses fourrures de martre -zibeline lui furent arrachées sur le corps, et ce fut presque nue qu'ils la traînèrent par les pieds à la porte des Oiseaux, comme l'arrêt de mort le portait. Là, n'ayant pas de cordes pour étrangler Kiosem , ils détachèrent celle qui était suspendue à la porte
lis.
de !a mosquée. Cette femme robuste , qui ne devait perdre sa force et sa fureur qu'avec la vie, mordit le pouce d'un de ses bourreaux avec tant de violence qu'elle ne lâcha prise qn'après avoir reçu un coup de poignard dans le visage. Enfin, la croyant morte , les icoglans s'éloignaient , se hâtant de porter la nouvelle dans l'hazoda, lorsqu'ils aperçurent Kiosem se relevant et tournant la tête. Ils revinrent sur leurs pas, lui remirent la corde au cou, et la serrèrent si fortement avec le manche d'une hache, qu'ils virent enfin expirer cette fameuse sultane , étonnante par sa vie , plus étonnante encore par sa mort.
Pendant que cette terrible exécution s'achevait dans l'enceinte du sérail , dont les portes demeuraient fermées, l'étendard du prophète était arboré sur le mur extérieur de la première cour. A ce signal tout le peuple prit les armes pour la défense du sultan régnant ; les janissaires rentrèrent dans leurs odas, et abandonnèrent leurs chefs. Bectas osa proposer de mettre le feu à Constantinople. Aucun de ses partisans ne voulut servir sa fureur. Livré vivant au grand -visir, il fut étranglé dans le sérail ; ses complices les plus connus eurent le même sort. Telles furent les circonstances d'une
des plus remarquables révoltes qui aient menacé le trône des sultans. Parmi les catastrophes du même genre, qui signalaient depuis loug-tems le règne de presque chacun d'eux , la révolte de Tannée i6-fg porte un caractère particulier qui la distingue de toutes les autre?. Elle prouve que , dans l'empire oltoman , le remède est toujours à côté du mal, et qu'il n'y arrive pas de désordre public que la prudence et le courage d'un seul homme, revêtu de l'autorité, ne puissent faire tourner contre les coupables.
Les premières années de la minorité de Mahomet IV furent marquées par de continuelles agitations. Cet espace de tems ne présente qu'un tableau d'excès tolérés par une autorité incertaine. On Yii, dans le cours de sept années, des pachas soulevés, six visirs déposés ou mis à mort ; les janissaires et les spahis, armés tes uns contre les autres, se disputant ]es dépouilles des victimes qu'ils s'unissaient pour sacrifier. Cependant la guerre de Candie continuait ; les flottes ottomanes étaient battues par lôc^Vénitiens, qui ne profitaient pas de la victoire; et le sang des vainqueurs et des vaincus était versé inutilement.
Tel était l'état de l'empire au dedans et au 1657;
aya HISTOIRE
dehors lorsque Meheniet - Kiuperli fut appelé au gouvernement Les troubles cessèrent ; une administration équitable, régulière et ferme succéda à cette faiblesse , que ne réparaient pas la modération et les bonnes intentions de la sultane, mère de Mahomet, investie jusqu'alors de la puissance de son fils.
Kiuperli, parvenu au visiriat dans un âge avancé-, mit à profit toutes les leçons d'une longue expérience, et conduisit les Ottomans comme ils méritaient d'être conduits , avec une verge de fer. Ils n'ignoraient point tout ce que l'empire devait de gloire à la valeur des janissaires ; mais ils étaient devenus plus dangereux qu'ils n'avaient jamais pu cire utiles; ils étaient devenus les ennemis les plus redoutables de leurs maîtres.
Tous les soins, toutes les pensées de Mehemet curent pour but de détruire, par un système lent, immuable et secret, cette milice amollie, dégénérée, mais féroce et insolente, qu'on avait perdu l'espérance d'apprivoiser. Ces janissaires, autrefois si redoutés, ne présentaient plus à la guerre que l'eflroi de leur nom; leur instinct belliqueux était prêt à s'éteindre; ils renonçaient eux-mêmes à celte noble vocation qui, jusque-là, les avait rem
dus presque invincibles. Des soldats sains et vigoureux désiraient , et pour un peu d'or obtenaient de leurs ofEciers d'être mis au nombre des Ostorakes (réforme's), grâce que la première institution destinait aux braves couverts de blessures, et hors d'état de servir. La mousseline blanche de leurs turbans assimilait encore les janissaires de Mahomet JV à ceux du grand Soliman : c'était toujours la même fierté , ce n'était plus le même esprit ; leurs vertus avaient cessé : leurs vices ne faisaient que s'accroître.
Dans l'intention de porter les premiers coups i655'î à l'odieuse milice, le vieux Kiuperli fit sortir le jeune sultan de la capitale. La passion de Mahomet pour la chasse accoutuma le peuple aux fréquentes absences de son souverain. Bientôt il fit d'Andrinople son séjour pre,':que habituel. Les scènes sanglantes dont il avait été témoin, l'impression de crainte dont les excès d'une soldatesque effrénée avaient frappé son enfance, lui donnaient une aversion naturelle pour Constantinople , oii les janissaires voyaient le foyer de leur turbulence journalière, oiï le sérail lui inspirait imlant dhorreur que les odas. Mahomet avouait secrètement le systèmo sanguinaire de son grand -visir; et la guerre
saa HISTOIRE
d'Allemagne fut proclanjée sous le plus léger prétexte.
[660. La Porte feignait de s'irriter de ce que George Ragotski son allié, ou plutôt son vassal, était intervenu dans les démêlés des Suédois et des Polonais ; et l'armée ottomane entra dans !a Transilvanie. Ai, pacha de Bude, emporta d'assaut Waradin. Ragotski accourut, et battit vingt mille Ottomans avec dix mille hommes; mais, au milieu même de ses succès, il ne tarda pas à trouver une mort glorieuse sur le champ de bataille. Mehemet-Kiuperli, âgé de quatre-vingt-six ans, se préparait à conduire lui-même en Hongrie une nouvelle armée, lorsqu'il mourut, ou plutôt lorsqu'il résigna le visiriat à son fils; car il était réservé à fa gloire et à son mérite que les sceaux de l'empire, par ui^ exeipple unique . fussent transmis héréditairement à son sang pendant trois générations successives. Le célèbre Mehemet , premier grqnd-visir du nom de Kinperli, le jneilieur ministre , pi Ihomme d'état le plus profond que la nation eût jamais produit, sut être à la fois le Sully et le Richelieu de la monarchie ottomane.
ïG6i. Achraet, son fils, fut contimié dans son éminente dignité par la volonté et h reconnais-
sance de Mahomet IV; et si le second Kiuperll surpassa son père , c'est parce qu'il avait été élevé par lui , et qu'il prit toujours ses maximes pour règles. Il gouverna l'empire sous le nom du sultan, et tandis que ce prince s'amusait à chasser ou à faire des boutons avec des os de lièvre, pour obéir au précepte religieux qui ordonne aux souverains eux-mêmes un travail manuel, ce ne sera peut-être pas sans admiration qu'on verra dans quelles mains était remise la suprême puissance.
Jaloux de la faveur nouvelle d'Achmet 16G Kiuperli , plusieurs pachas se permettaient des murmures. Il ne craignit point d'attaquer le premier ceux qui le menaçaient : tous furent déposés et relégués dans les îles de l'Archipel. Le kiaia-bey ou lieutenant des janissaires, enhardi par le privilège de ne pouvoir être déposé ou mis à mort que de l'aveu des odasbaschis, parla de venger les proscrits. Le grand-visir, pour le punir, lui jfit donner le pachalic de Damas. Les lois ottomanes défendent de refuser aucun emploi; et le kiaia sentait qu'il était perdu s'il se laissait déplacer. Il se souvint que le vieux Mehemet Kiuperli , quoique dur et sévère, n'en avait pas moins
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été toute sa vie franc et fidèle à sa parole ; il osa croire que son fils Achmet devait être aussi généreux ; il alla le trouver : « Je suis y> ton ennemi, lui dit-il, et le pachalic de Da- » mas où tu m'as nommé ne saurait être une 3> faveur. Si tu ne veux m'ôter ma place de » kiaia que pour me faire périr ensuite, songe » que j'ai les moyens de défendre et ma place î> et ma tête. Je viens te rendre et ma place » et le pachalic , si tu me donnes ta parole « de n'attenter ni à ma liberté ni à ma vie , » et de me permettre de vivre tranquille » dans quelque timar éloigné; parle. »
Aclimet, touché de cette confiance, donna la promesse demandée , et la respecta religieusement. C'était donc, à cette époque, à la cour ottomane que résidait la bonne foi. Les cours chrétiennes ne lui en donnaient pas l'exemple. Kemind, nommé prince de Transilvanie par Léopold I, combattait Michel Abaffi nommé par les Ottomans. Cette querelle se vidait dans les plaines de la Hongrie.
1662, Kiuperli la traversa à la fête de cent cinquante mille hommes , et vint investir Neuhausel, qui ne tarda pas à capituler. Mais bientôt le visir rencontra un obstacle plus grand
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qu'une place forte : il etil à vaincre vingt mille Impériaux commandés par un des meilleurs capitaines de son siècle, l'élève des Tilly et des Vals(ein, le rivcil de Turenne, le comte Raimond de Montécuculi. Six mille Français, de l'aveu du roi très-chrétien , au mépris de l'alliance avec les sultans, avaient joint l'armée impériale sous les ordres du comte de Coligny et du duc de la Feuillade.
Montécuculi arriva à la vue d'Achmet, iG64près de Serimwar dont il fit lever le siège. Attentif à tous les mouvemens , il l'empêcha d'abord de passer la Muer; et, pour défendre le passage du Raab, il vint se poster au village de Saint-Gothard , d'oii il couvrait également l'Autriche et la Styrie.
Le grand-visir, indigné de se voir arrêté, donna l'ordre à ses soldats de passer la rivière à la vue de l'ennemi. Les Impériaux laissèrent aborder quinze raille Ottomans ; les attaquant ensuite avec furie, ils essayèrent de les jeter dans le fleuve. Une inondation survenue dans la nuit empêcha la moitié de l'armée d'Achmet de secourir fautre; les janissaires et les spahis, rappelés ce jour-là à leur bravoure antique, se jetèrent à la nage pour secourir leurs
camarades. Le combat dura depuis neuf Iieures du matin jusqu'à quatre heures du soir; les Français firent des prodiges de valeur pour une cause qu'il n'aurait pas dû soutenir ; les Ottomans perdirent vingt-un mille hommes. L'élite des janissaires fut sacrifiée inutilement, et les suites de la victoire eussent été décisives, si Montécuculi, qui avait atteint Kiuperli près de Zenta, n'eût reçu l'ordre de suspendre les hostilités. L'empereur Léopold , victorieux j consentait par une fausse terreur, au traité de Temeswar par lequel il reçut la loi quand il pouvait la donner.
16C4. Ce traité, conclu en 1664, laissa la Transilvanie entre les mains de Michel AbafE. Varadin et Neuhausel furent cédées à la Porte. Les Hongrois, oubliés dans cette transaction, conservèrent un mécontentement qui engendra bientôt des guerres nouvelles, et les Ottomans allèrent demander pardon à leur prophète d'avoir fait la paix, avec les chrétiens.
Kiuperli fut reçu en triomphe dans Andrijiople. Il fat remercié par son maître , qui ne voulut voir dans la déroute de Saint-Gothard et dans les revers de son visir, qu'un traité de paix glorieux, deux villes conquises et des enne-
mis de moins dans les milliers des janissaires tués ou noyés dans le Raab. Le graud-visir, au comble de la puissance et de la faveur, se préparait à tourner tout l'effort des armes ottomanes contre la ville de Candie, dont le siège se prolongeait si honteusement, lorsqu'un danger d'un genre nouveau vint menacer l'empire.
Un imposteur, nommé Sabatéi-Sévi, docteur i6g6, de la loi judaïque, s'avisa d'annoncer à la nation juive qu'il était le Messie. Ce fut à Gaza , en 1666, année dont le nombre est mystique, qu'il se mit à prêcher dans les synagogues et même dans les places publiques. Dans le même tems, un autre fourbe, complice de Sabatéi- Sévi, se donnait à Jérusalem pour le prophète Elie , et parlait du prétendu Messie comme du fils de Dieu. Quelque grand que fût devenu le nombre de ces sectaires , le grand-visir dédaigna d'abord des hommes obscurs qui ne prêchaient point à main armée; mais quand ils vinrent à publier que la puissance de la maison ottomane devait céder à celle de leur faux Messie; qu'avant un an révolu l'infidèle Mahomet IV descendrait de son trône, et que les peuples devaient cesser dès ce moment de payer le tribut au tyran, Kiuperh jugea qu'il était tems de réprimer de tels désordres. Il fit per-
a86 HISTOIRE
SLiader adroitement à Sabatéi-Sévi , que le sultan lui-même était prêt à se convertir et à reconnaître sa mission; et, sous ce prétexte, il l'invita à venir exposer sa doctrine à Constantinople.
L'imposteur donna dans le piège, et s'embarqua avec quelques-uns de ses prosélytes. Deux galères ottomanes le saisirent dans la traversée, et Mahomet le fit paraître devant lui. Le chemin de la capitale à Andrinople fut couvert d'une foule d'hommes et de femmes qui se prosternaient sur son passage , et semaient sur ses pas des feuillages et des fleurs ; mais ce triomphe fu t de courte durée.
L'éclat du trône et la présence du souverain troublèrent d'abord le faux Messie. Son imposture se trahit bientôt après quand il reçut Tordre de faire un miracle, à la suite duquel sa divinité serait reconnue. Le corps du fils de Dieu devait être invulnérable; Sabatéi-Sévi fut attaché à une colonne , et les icoglans, l'arc à la main , se préparèrent à le percer à coups de flèches : il avoua , les larmes aux yeux , qu'il avait abusé de la crédulité populaire. Cette scène bizarre devait avoir un dénoûment plus ridicule que cruel. Le sultan fit menacer le docteur juif d'être empalé s'il n'embrassait pas
la foi de Mahomet. Il est douteux que les musulmans eux-mêmes n'eussent pas rejeté une telle conversion; mais ce qu'il y a de plus étonnant, c'est que la rétractation d'un imposteur aussi lâche et aussi pubHquement démasqué ne suffit pas pour dissiper sa secte à l'instant même. L'Anglais Porter assure que, de nos jours encore, elle existe, et notamment à Salonique.
Achmet-Kiuperli n'en continuait pas moins 1667: ses formidables préparatifs pour terminer d'un seul coup le siège de Candie, qui, n'ayant présenté jusque-là qu'un blocus, surpassait en lenteur la fabuleuse guerre de Troie.
Ce fut au printems de l'année 1667 qu'il mit à la voile , emmenant avec lui cent mille combattans. Les Vénitiens n'osèrent pas disputer le passage à cette flotte immense, quoique la mer fût le seul élément qui, depuis le commencement de la guerre , eût permis des triomphes à leurs armes.
Achmet débarqua à Palio- Castro, et vint peu de jours après investir Candie. La place élait défendue par un fossé large et pi^ofond, par des remparts que protégeaient sept bastions, la Sabionara, le Vitruri, le Giefu, le Martinengo, le Bethléem, le Panigra, et le Saint-
André; tous ces ouvrages étaient appuyés par
le fort de Saint-Dumitri.
Le grand -visir se plaça devant le bastion de Panigra; l'aga des Janissaires et les pachas furent répartis devant les diSerens postes. Les Ottomans commencèrent par élever trois batteries contre les bastions Panîgra , Martinengo etBethléem.Les approches se firent, la tranchée s'ouvrit. Les assiégeans et les assiégés employèrent les mines avec un succès égal. Les combats les plus sanglans se livraient sous terre , et les fougasses faisaient chaque jour sauter eu l'air des bataillons tou* entiers. Achniet n'emporta les ouvrages extérieurs qu'après une immense perte d'hommes. Le premier assaut fut donné au bastion Panigra. Déjà six drapfeaux y avaient été plantés par les Ottomans , lorsque trois mines, chargées de soixante barils de poudre, ensevelirent dans leur explosion les assaiîlans sous ses ruines. Ces premières attaques donnèrent lieu à trente-deux assauts et à dixsept sorties , qui coûtèrent plus de vingt mille hommes au grand- visir.
1G68. Cependant le marquis de Ville, commandant de Candie, avait été rappelé par le duc de Savoie , son souverain , et il se trouvait remplacé par un Français nommé le marquis
de Saint- André -Montbr un. Six cents gentilshommes de cette nation , a3^ant à leur tête ce même La Feuillade, que les Ottomans avaient déjà vu à Saint-Gothard, vinrent ranimer le courage des assiégés , et se placer au poste le plus périlleux, près du bastion de Saint-André, ou plutôt de ses ruines. Sourds aux sages conseils du capitaine général Morosiui, cet essaim de volontaires, pleins d'ardeur et de présomption, se vit bientôt réduit à trois cent cin^ quaute hommes. Indignés de recevoir la mort sans la donner, ils s'obstinèrent à aller corps à corps se mesurer avec Tennemi. Soutenus par le feu de la place, ils fondirent sur les assiégeans , tuèrent ou mirent en fuite tout ce qu'ils rencontrèrent , jusqu'à ce qu'un gros de janissaires se présenta et tint ferme devant eux. Ils allaient être enveloppés, lorsque le duc de la Feuillade donna le signal de la retraite. Cette bouillante jeunesse désira bientôt de repartir avec la même ardeur qu'elle avait désiré de combattre. Elle se rembarqua pour la France, et sembla n'être venue à Candie que pour y faire parade d'un courage inutile.
Le sommeil trompeur des assiégés présageait un réveil terrible. Depuis plusieurs semaines Une mine se creusait sous la partie du bastion