‹ Histoire de l'Empire OttomanChapitre 3 sur 9 · U HISTOIRE · texte numérisé non relu

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et les autres marques de sa nouvelle dignité en récompense de l'attachement qu'on lui supposait.

Mais la Valachie était trop voisine de la Moldavie pour qu'il ne parût pas dangereux d'y laisser un prince suspect. Loin de compter sur Constantin Brancovani, qui en était hospodar, la Porte avait lieu de le soupçonner d'intelligence avec les Russes. La politique ottomane dissimula avec lui, dans la crainte qu'il ne devînt un ennemi déclaré ; mais on promit sous main au prince Cantimir que les deux principautés seraient réunies sur sa tête , si par force ou par adresse il parvenait à livrer au divan Brancovani mort ou vif. Le Valaque , averti, se tint sur ses gardes. Cantimir devint bientôt plus coupable que lui, et oflHt secrètement ses services à Pierre L

Brancovani, au contraire, commença dèslors à craindre de rencontrer dans Cantimir Mn concurrent qui profiterait seul de leur trahison commune, par l'ascendant de son esprit; de ses taiens et de ses intrigues; il résolut de rester fidèle au sultan son premier maître , et ne s'occupa plus qu à tromper le czar, avec lequel il avait contracte des engagemens secrets ; conduite double, fausse; fidélité bien

digne da caractère des princes grecs ! On verra bientôt comment de ces deux traîtres le moins coupable fut puni , et le plus adroit récompensé,

Cautimir exécutait très - lentement l'ordre qu'il avait reçu, de Constantinople, de faire jeter un pont sur le Danube pour le passage de l'armée du grand-visir; et, par suite de sa connivence, il pressait vivement le czar d'accélérer sa marche avant que le pont fût achevé. Il promettait de fournir des vivres à l'armée russe, et de s y joindre à la tète de six mille Moldaves.

Pierre I s'avança enfin avec cent mille hommes, dont soixante mille étaient de ses vieilles troupes, qui depuis onze ans combattaient les Suédois. Mais, tout rompus qu'ils étaient, les fils de la révolte ourdie par Mazeppa ne laissèrent pas d'emban'asser la marche du czar. Le territoire des Cosaques ne lui offrit ni vivres ni ressources ; il fut obligé de traîner à la suite de son armée ses munitions de toute espèce ; et ces déserts , pour ne pas lui opposer d'ennemis à combattre, ne lui présentèrent pas moins d'obstacles à vaincre. Ce fut après beaucoup de fatigues, de peines et de tems, que le général Chérémétof pénéti'a dans la Moldavie. Les habitans ne se mon-

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trèrent pas aussi dévoués que leur hospodar: soit que les intelligences de Mazeppa les eussent divisés d'intérêts, soit que le bâton ottoman les effrayât moins que le knout russe , les Moldaves ne fournirent ni vivres ni soldats; et Cantimir, levant le masque, joignit le camp du czar, accompagné seulement d'une poignée de boyards qui ne venaient, comme lui, qu y chercher un asile.

Cependant dix mille Russes entraient en Valachie sur la foi de Brancovani , dont on ne soupçonnait pas la politique versatile. Il fit passer à l'armée ottomane les vivres qu'il avait promis au czar. A la tête de ses Valaques, il marcha, non pas à l'appui, mais à la rencontre des troupes russes. Il les harcela, les inquiéta, les attaqua dans leur marche, et les força d'évacuer son territoire.

«711. Au milieu de tous ces obstacles, de ces pièges et de ces dangers, le czar arriva avec son armée sur les bords du Pruth , destinés a occuper dans l'histoire une place mémorable.

Le grand-visir avait eu le tems de passer le Danube : il traînait avec lui une artillerie de deux cents pièces de campagne et de cent pièces de siège.

Le plan de Pierre l était de s'emparer (^es

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magasins de l'armée ottomane qu'il savait îbrmés sur le Sirette, rivière qui coule parallèlement au Pruth sur la gauche. Une partie de la cavalerie russe s'engagea donc , sous la conduite du général Rems, dans les forêts qui séparent les deux rivières; et le général James forma l'avant-garde avec l'autre moitié , et précéda l'armée principale à la distance d'environ deux milles.

Bientôt il annonça que les Ottomans avaient passé le Pruth; l'avis était faux; mais le czar ordonna aussitôt à James de se replier : sa retraite livra le passage qui aurait pu être disputé; et le corps du général Rems, qui «tait sur la rive droite du Pruth, se trouva coupé par cette première faute.

Les Russes se retiraient sur les divisions qu'ils avaient laissées en arrière, et se proposaient <Ie ne combattre qu'établis dans une bonne position. Le grand-visir les suivait , les attaquait, ne leur laissait aucun repos. Le Polonais Poniatowski et le général suédois Sparre, agent de Charles XII, étaient auprès de Mehemet: ils lui conseillaient de ne pas en venir aux mains, mais d'envelopper, d'affamer farmée du czar, et de le forcer ainsi à se rendre. Le confiant musulman se croyait d'autant plus sûr

de la victoire , qu'il n'en avait jamais remporte. Les Ottomans attaquèrent avec leur bravoure et leur désordre accoutumés : ils ne furent pas battus, parce que les Russes n'osèrent pas s'abandonner à leur poursuite. Les deux armées se craignaient donc mutuellement; mais bientôt celle du grand-visir s'amoncela, se développa en croissant, et en peu d heures resserra .«^i étroitement le camp nisse, qu'il ressemblait à une ville assiégée : Mehemet employa toute la nuit à se fortifier par un retranchement ; les seules barrières que le czar eût eu le tems de mettre entre lui et ses formidables ennemis, se bornaient à de faibles ouvrages et à quelques rangs de chevaux de frise.

Cependant sa malheureuse armée se trouvait sans vivres, et livrée à toutes les horreurs de la faim et de la soif Sur les bords du Pruth , elle était réduite à manquer d'eau; des batteries, soutenues par une partie de f armée ottomane,, étaient placées sur la rive droite du fleuve , et foudroyaient tout ce qui essayait d'en approcher. Livrés à un dénùment absolu , resserrés dans leur propre camp , quiconque portait le nom de Russe, depuis Pierre* le-Grand jusqu'au dernier de ses soldats , devait donc s'attendre à périr de besoin , ou à recevoir des fers. Le

seul parti qui restât était de se fciire jour, les armes à la main, à travers deux ceul soixante et dix mille musulmans. Les Impériaux à Salenkemen l'avaient tenté avec autant de gloire que de succès. Dans ce moment critique, le czar fit venir dans sa tente le général Chérémétof, lui ordonna de tout disposer pour attaquer le lendemain à la pointe du jour : ensuite il commanda qu'on le laissât seul.

Quels événemens se préparaient sur cette rive du Pruth! leur attente seule justifiait le nom sinistre qu'elle portait. Sobieski y avait été deux fois attaqué et battu : la fortune allait y ensevelir peut-être de bien plus grandes destinées encore ; et ce lieu s'appelait "Vallès- Trimba , en moldave , la Vallée malheureuse.

Pendant que GbarlesXlI accourait de Bender pour jouir de l'humiliation de son rival , et profiter de sou malheur, qui paraissait inévitable, le czar montrait une sécurité qu'il était loin d'avoir. Seul dans sa tente , il souriait amèrement à sa mauvaise fortune; mais sou ame grande et fière était affligée sans être abattue. Il envoyait dans le même moment un courrier à Moscow, pour ordonner aux sénateurs de ne pas s'abandonner au découragement s'ils apprenaient que leur souverain fût tombé entre les mains des

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ennemis qu'il combattait , d'examiner ton» les ordres qu'il pourrait être forcé d'envoyer pendant sa captivité , et de les rejeter s'ils étaient contraires à l'intérêt de l'empire russe. Il alla jusqu'à les autoriser à élire un nouveau souverain à sa place, déclarant qu'il se démettait, pendant qu'il était libre encore, d'un empire qu'il ne voulait conserver que pour le bonheur et la gloire de ses sujets.

Telles étaient la fermeté et la constance de ce czar, qui mériterait le nom de grand par cette seule circonstance de sa vie, ignorée cependant , ou oubliée de la plupart des historiens.

Le trouble cruel de son esprit ne le tourmentait pas moins d'angoisses intérieures qu'il s'efforçait de maîtriser : elles le firent enfin tomber dans une de ses convulsions habituelles.

Tout le camp respectait sa solitude et laissait, avec un religieux respect, le czar livré à ses douleurs et à lui-même. Une femme osa braver ses ordres , et passant sous les toiles de sa tente , dont elle fit couper les cordages, éludant ainsi les sentinelles, elle parut aux yeux de Pierre I , l'arracha à fhorreur de ses réflexions, et, à force de prières et de larmes, elle le fit consentir à lui laisser demander la paix. L'univers sait son nom : cette femme qui , dit-on , ne sut jamais

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lire, savait suivre son époux dans les camps, sur les mers, affronter avec lui la mort, le consoler dans ses peines, le secourir dans ses malcidies : c'était Catherine rinipératrice, compagne de la couche , mais aussi des périls, des travaux, et de la gloire de Pierre-le-Grand.

Catherine avait songe à corronijjre un ennemi trop difficile à vaincre. Avouée facilement par le czar, elle rassembla toutes ses pierreries , les ducats qu'elle possédait , ainsi que ceux que pouvaient avoir tous les officiers de l'armée: elle envoya dans le camp ennemi un bas- officier des gardes russes, chargé des présens deslinds au grand -visir et à son kiaia. Ce tribut était accompagné d'une lettre de Chérémétof, qui proposait la paix au nom de son maître.

Les présens et la lettre sont reçus au milieu de la nuit; mais qu'elles durent s'écouler len^ teraent les heures de cette nuit terrible! Le>î balances de Brennus sont devant le grand- visir : d'un côté se pèsent ces riches présens, cet or, ces pierreries , qui ne sont que le denier offert à l'avarice par l'adversité. Seront-ils de quelque poids près du triomphe inespéré dont une démarche humiliante donne presque l'assuré présage? et la réponse du graud-visir n'arrive pas! Le héros de Pultawa, le vainqueur de ces

Suédois quatorze ans invincibles, le créateur, le législateur d'un peuple nouveau tiré par son génie de la barbarie et de Tobscurité, Pierreie-Grand, attend son sort d'un orgueilleux Tendeur de bois pour qui les mots de civilisation, de législation, sont des noms inconnus; qui ne comprend que le langage de la cupidité et l'éloquence de l'or; qui ne voit enfui dans le czar et dans ses Russes que des ennemis vaincus ou prêts à l'être , fjui marchandent leur liberté pour ne pas tomber dans l'esclavage. Mais ce furent cette ignorance et ce dédaigneux orgueil qui sauvèrent et le czar et son armée.

Depuis le point du jour les troupes russes étaient en bataille : les généraux couraient de rang en rang, inspirant aux soldats une confiance qu'ils n'avalent pas eux-mêmes. La réponse n'arrivait pas : un nouveau message fut envoyé au grand-visir pour le sommer d'accepter sur-le-champ ou la paix ou le combat: peu d'heures après le signal fut donné , et les Russes marchèrent. Seulement alors Mehemet- Baltadgi fit prier le czar de ne pas attaquer, l'avertissant qu'il consentait à une suspension darmes.

I! serait injuste de n'attribuer qu'à un méprisable motif de basse avarice la détermination

du grâad-visir à la paix, dans lextrëmité où l'armée russe semblait être réduite. Son inexpérience militaire, sa timidité naturelle, et la crainte des chances de fortune dont il était responsable , contribuèrent à le décider. Le kaia Osnian-Aga, plus avide que Mehemet, aussi neuf au métier des armes, puisque ce fut à la douane de Constantinople, dont il était contrôleur, que le grand-visir alla le chercher pour en faire son lieutenant , le kaia Osman- Aga lui exagéra des alarmes qu'il partageait , et qui ne manquaient pas de fondement réel. Sept mille Ottcfmans avaient été tués dans le combat du jour précédent, et cette perte avait fait une profonde impression sur les soldats de Mehemet. Les janissaires refusaient d'attaquer de nouveau de pareils ennemis , qui , réduits au désespoir, n'en devenaient que plus dangereux encore. Le grand-visir était dai Heurs informé qu'une nouvelle armée russe accourait des frontières de la Pologne , et que dun autre côté le corps du général Rems, parvenu jusqu'au Danube , inquiétait les derrières de l'armée ottomane , et venait de surprendre la ville et le châte u de Brahilow.

Chaffirof, le vice-chancelier de Russie, alla donc traiter avec le grand-visir. On stipula la

restitution d'Azofet la déiuolitiou du port do Tagaurok sur la mer de Zabache. Le czar consentit à tout : il refusa seulement de livrer le prince Cantimir, transfuge que les Ottomans réclamaient, et Mehemet n'insista pas.

La bonne foi musulmane se fit encore admirer dans la courte durée de cette mémorable négociation. Quelques Tartares surprirent deux ofiSciers russes qui étaient sortis du camp pour aller au fourrage, et ils offrirent à un odabaschi de les lui vendre. Ce commandant de janissa'.res conduisit lui-même au grand-visir les Tartares et leurs prisonniers : les deux chrétiens furent remis en liberté , et les coupables décapités sous leurs yeux pour avoir violé farmistice.

L'armée russe s'éloignait avec les honneurs do la guerre, enseignes déployées et tambour battant, de ce rivage fatal qui semblait lui devoir offrir les fourches caudines, lorsque Charles XII, plein de lespoir de combattre le czar , arriva dans le camp du visir pour apprendre que la paix du Pruth venait d'être signée , et pour savoir son heureux rival échappé même à seiB regards. Outré de colère , il courut à la tente de Mehemet, et lui reprocha d'avoir osé faire la paix sans lui, tandis que c'était pour lui seul que le sultan avait déclaré la guerre. Le grand-

"vîsir répondit gravement au bouillant roî de Suède, que son sublime empereur lui avait ordonné de combattre pour les intérêts de l'empire ottoman. « Tu pouvais prendre le j) czar et toute son armée , reprit Charles en » fureur ; il dépendait de toi de l'amener » enchaîné à Constantinople, » — « Si j'avais » pris le czar , répondit Mehemefc en soti- » jriant avec dédain, qui donc eut gouverné ses » états en son absence ? » Charles Xlï , hors de lui et muet de colère , déchira la robe du grand-visir en l'enlortillant avec l'éperon de sa botte. Le musulman, plus sage, dissimula l'affront qu'il dédaigna de punir : le priHce remonta à cheval, et retourna à Bender le désespoir au fond du cœur.

Quoique la paix du Pruth eût été signée par lesultan, quoique son assentiment à ce traité eût été consacré par des réjouissances publique^, Meheraet-Baltadgi n'était pas sans inquiétude. Le czar nese pressait point de démolir Taganrok, ni même de livrer Azof. Achmet III attendait les clefs de cette place importante; le g-randf visir les promettait, et ne les envoyait pas.

Le khan de Crimée et \& parti suédois l'accusaient liautemeat : malgré la vigilance du premier ministre et de ses amis, ip mé-

moire , où sa conduite était fortement inculpée, avoit été remis dans les mains mêmes du sultan. Un ordre impérial mande Mehemet-I Baltadgi à Constantinople. Mais , informé du mécontentement de son maître, il différa son retour sous divers prétextes, et se borna enfin à envoyer Bucan-Aga pour détruire ces impressions dangereuses, et pour justifier sa conduite qu'on soumettait à l'examen. Achraet dissimula dans la crainte que Mehemet, aimé de se.s soldats, ne les portât à la révolte, et il reçut le kiaia avec les démonstrations de bienveillance les plus apparentes : il l'éleva même à une des premières charges de sa cour ; mais en môme temps il envoya un officier de confiance à larmée porter l'ordre à Joussouf, aga des janissaires, d'investir la maison du grand-visir, de lui redemander le sceau impérial, et de l'envoyer lui-même sous escorte à Constantinople. Joussouf cerna la demeure de Mehemet, et se pré.senta seul devant lui. Le visir jouait tranquillement aux échecs : sans concevoir aucun soupçon, il pria l'aga d'attendre que sa partie fût finie : il n'en avoit jamais vu, disoit-il, de plus difficile. Joussouf resta spectateur , et signifia enfin à Mehemet l'ordre dont il était porteur, mais avec la poli-

(esse et les ëgards que les Ottomans d'un rang élevé observent toujours entr'eux. Mehemet obéit sans résistance : il pria seulement qu'on fît parvenir au sultan ses moyens de justification. Dépouillé du visiriat pour la seconde fois , il fut relégué en exil à Lemnos , ensuite à Rhodes oîi il mourut. On croit sans certitude qu'il y fut étranglé , et que son genre de mort ne fut caché que pour ne pas aigrir les esprits , car sa modération et son humanité lui avaient mérité l'affection du peuple et de larmée. Quoi qu'il en soit, le sultan ne saisit ses biens ni à son exil ni à sa mort : Mehemet-Baltadji mourut pauvre, et cette remarque l'absout du reproche de cupidité et de trahison.

Il n'en fut pas de même du kiaia Osman- 1712, Aga, dont la punition suivit de près la chute du grand -visir son protecteur. Le bostandgibachi , par un ordre secret du sultan , le fit décapiter. Vingt mille pièces d'or, frappées au coin russe et saxon, et la bague de l'impératrice Catherine, trouvées dans les coffres du kiaia ne prouvèrent que trop qu'il était le principal auteur de la paix du Pruth, et qu'il méritait son sort.

Peu de mois après, on vit exposée à la porte du sérail la tête de ce grand-visir, dont

Achraet n'avait fait que différer le châtimerjC Ce ministre habile , qu'il réservait encore pour le visiriat, eu cas de revers, n'était pas oublié à Lemnos. Son maître se souvenait également de sa hardiesse et de ses talens. Le faux éclat delà campagne du Prutli fit juger Tcbourlult désormais un homme inutile , et il fut mis à mort.

Enfin, cette mémorable époque de l'histoire^ ottomane fut marquée par une dernière catastrophe qui enveloppa une famille entière, et servit à prouver que les princes qui occupaient le trône ottoman , ne distinguaient pas dans leur terrible justice le crime commis du crime admis dans la pensée.

Tandis que le czar emmenait à Moscow le prince de Moldavie Démétrius-Cantiuiir, et qu'il se préparait à récompenser sa trahison par des dons et des dignités , le prince valaque Brancovani était traîné chargé de fers à Constanlinople , pour y recevoir la punition d'une perfidie que sa conduite avait désavouée. A peine le malheureux Brancovani fut-il arrivé aux Sept-Tours ^ que ses quatre fils et sa femme accoururent pour le dx^fendre ou pour partager son sort. Mais il était condamné d'avance : son véritable crime était de posséder, du moins

dans l'opinion, d'immenses richesses; et l'avidité de tous ceux qui espéraient profiter de ses dépouilles ne voulait pas être trompée. Branco vani, sa femme et ses quatre fils, furent destinés à mourir. Le muphti avait obtenu qu'on leur laisserait la vie s'ils embrassaient la religion musulmane. Le tableau du supplice du grandduc Notaras et de sa famille, après la prise de Constantinople , reparut avec toutes ses circonstances les plus touchantes. Les six victimes s'oSrireut à la mort : trois des enfans périrent sous les yeux de leurs parens , sans avoir donné le plus léger signe de faiblesse; mais le dernier, couvert du sang de ses frères , promit d'abjurer sa religion, si on voulait lui laisser la vie. Cette pusillanimité ne le sauva pas : le sultan, consulté, méprisa une conversion qu'il n'attribua qu'à la crainte de la mort; et le jeune prince fut décapité. Brancovani mourut ensuite, montrant jusqu'au dernier moment la plus vive douleur, non pas de sa déplorable destinée, mais de la lâcheté de son plus jeune fils. La princesse, son épouse, fut la dernière victime, et périt étranglée.

Telle fui la scène terrible dont le sinistre château des Sept-Tours fut le théâtre en 1712. Ce lieu de sang en devient plus fameu.x: le

supplice du prince Brancovani et de sa famille; a laissé chez les Ottomans eux-mêmes un tel souvenir d'horreur et de compassion , qu'ils semblent avoir oublié que leur sultan Othraan II y fat mis à mort , et qu'ils parlent encore du prince grec quand ils montrent les murs extérieurs des Sept-Tours aux étrangers.

Cependant; àMehemet-Baltadgi, avait succédé Joussouf, l'aga des janissaires qui l'avait arrêté, et à qui les sceaux de l'empire avaient été confiés par intérim. Sa fortune était aussi extraordinaire que celle de ses prédécesseurs, non pas aux yeux des Ottomans ni des grands de l'empire, mais à ceux des nations de l'Europe chez lesquelles un simple baltadji ou un obscur coumoardgine gouverne pas souvent les états. Joussouf, né sur les frontières russes , enlevé à six ans avec toute sa famille , avait été vendu à un janissaire. La seconde personne de l'empire était donc l'esclave d'un coul des sultans; et il était parvenu, d'emplois en emplois, aux grades du sérail et au rang de grand-visir. Ali-Coumourdgi plaçait ce fantôme dans le visiriat avant de s'y établir lui-même , et la loi prescrite à Joussouf était d'apposer le sceau impérial aux volontés du favori. A son arrivée, Joussouf trouva le parti russe protégé secrète-

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ment par Ali, et il se déclara ouvertement pour lui; aussi, Ponialouski étant venu le complimenter: « Chrétien, lui dit-il, je t'avertis qu'à 5) la première intrigue que tu trameras, je te 3) ferai jeter daus la mer, une pierre au cou. » Le czar, rassuré, retardait l'exécution du traité du Pruth et l'évacuation de la Pologne , que ses troupes occupaient malgré ses promesses. Le sultan, trompé, l'ignorait; averti de nouveau par les agens de Charles XII, et plus sûrement encore par un aga qu il envoya sur les lieux , Achmet découvrit que Pierre I ne cherchait qu'à gagner du temps. Dans son indignation , il voulut sur - le - champ faire étrangler le grand- visir, et fit de nouveau enfermer , aux Sept-Tours , les ambassadeurs russes : le chemin de cette prison d'état commençait à leur être aussi connu que celui du sérail. La guerre fut déclarée une seconde fois: Joussouf fut déposé. Une ambassade solennelle du du roi Auguste , le protégé du czar , venue de Pologne , fut arrêtée et retenue prisonnière , sans qu'on lui permît d'entrer dans Andrinople, où le sultan avait marqué le rendezvous de l'armée ; il s'y était transporté lui-même^ pour en diriger la marche et les mouvemens, Poniatouski, délivré de la crainte de Joussouf >

avait repris ses manœuvres : elles étaient plus

actives et plus encouragées que jamais.

La cause d'un prince aussi brave, aussi extraordinaire que Charles XII, ne pouvait être embrassée qu'avec enthousiasme. La gloire de son nom, le bruit de ses exploits et de ses revers , étaient parvenus dans l'intérieur du sérail. Curdisca , la sultane Validé , prenait plaisir à entendre le récit de ses belles actions. Son admiration pour le roi de Suède allait jusqu'à ne plus l'appeler que son lion : « Quand » voulez -vous donc, disait -elle quelquefois » au sultan, son fils, aider mon lion à dévorer ^ le czar? »

« Mon très-puisant et très-magnifique fils, 3> écrivait-elle à l'illustre réfugié de Bender, 5) vous que j'aime plus que mon âme, mon » très - heureux empereur m'a dit en parai lant de vous : S'il plaît à Dieu, je le servirai » au-delà de ses désirs ; avant peu, je le mettrai 3> en état de terrasser tous ses ennemis. Mon 3> âme , les yeux de ma tête , n'ayez donc imcun 33 chagrin. »

Mais les espérances du roi de Sriède furent encore déçues; toutes ces dispx)si{ions bieiw veillantes furent sans effet ; tout ce grand ap*pareil devint inutile. Le vice-chaucelier Chaf-

DE L'EMPIRE OTTOMAN. loS

Çirof et le jeune Chérémétof, ambassadeurs du «zar à la Porte, promirent, en son nom, que les troupes russes évacueroient la Pologne, et la paix fut de nouveau confirmée.

Une cause cacbée avait dissipé cet orage, Ali - Coumourdgi projetait de plus vastes desseins que de disputer des déserts à Pierre-le- Grand; mais il en ajournait l'exécution pour l'époque prochaine , où son âge lui permettrait d'occuper lui-même le visiriat. Un nouveau simulacre avait, par ses soins, remplacé Joussouf, et aux mêmes conditions. C'était Soliman-Pacha, homme sans caractèi'e, sans génie, sans vices, mais sans aulres vertus que la douceur et la bonté, et qui, comme son prédécesseur, n'était appelé qu'à prêter son nom aux actes de la toute-puissance exercée réellement par Ali-Coumourdgi.

Il entrait dans la politique de ce jeune ambitieux, que la Porte ne fût ni l'alliée, ni l'ennemie des Russes. Il ne voulait pas non })lus qu'un hôte aussi incommode que Charles XII demeurât plus long-temps sur le territoire ottoman. La présence de ce prince à Bender ne pouvait pas manquer d'inquiéter le czar, sans utilité pour la cour ottomane, puisque Charles XII demandait toujours de

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l'argent et une armée. Son retour dans ses Etats, au contraire, assurait un allié que quelques secours d'argent mettraient en position d'attaquer ou de tenir en respect l'ennemi qu'on ne voulait pas avoir sur les bras, lors de l'exécution des desseins qui se méditaient.

Mais il se trouva plus aisé de faire dire à Charles XII de partir que de l'y forcer. Il demanda mille bourses pour son voyage , une escorte de six mille hommes, et le paiement de ses dettes. Le sultan consentit à tout, et même, au lieu de mille bourses, il en fit délivrer douze cents. Alors le roi de Suède, qui ne voulait pas renoncer à l'espoir d'armer l'empire ottoman contre le czar, déclara formellement qu'il ne partirait pas. L'escorte était réglée , l'argent reçu: en vain le khan des Tartares et le pacha de Bender, qui s'intéressaient vivement au sort de Charles XII, l'exhortèrent-ils à se soumettre à la volonté du sultan. Ils ne purent rien gagner sur cet esprit si inflexible quand il avait une fois pris une détermination.

Achmet III, d'abord étonné, s'irrita ensuite d'une si étrange obstination. On vit le maître absolu d'un empire immense, et de tant de piilliers d'hommes assembler son divan pour

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s'assurer qu'il avait le droit de faire sortir de chez lui par force un prince chrétien fugitif, qu'il protégeait, qu'il nourrissait, et qui refusait de partir après l'avoir solennellement promis. La générosité musulmane avait besoin de savoir que ce n'était pas violer les lois de l'hospitalité, et que les princes de l'Europe n'accuseraient pas un sultan de violence et d'injustice envers un roi malheureux.

L'ordre fut enfin donné de faire partir le roi de Suède, ou de l'amener mort ou vif à Andrinople. Ce bizarre héros, à qui il appartenait d'ennoblir l'extravagance , se fit assiéger dans sa maison de Bender par dix mille janissaires ou Tartares. Sans daigner considérer le danger de la résistance , il ne voulut voir que la honte de céder. Il soutint et repoussa plusieurs assauts , et après avoir vu incendier sa maison, l'avoir défendue pied à pied, et de chambre en chambre , après avoir fait tuer presque tous ses fidèles Suédois , qui ne se battaient que pour lui obéir, il jeta son épée en l"air pour ne pas la rendre , et tomba vivant entre les mains des janissaires , qui aimant son caractère généreux, admirant sa valeur insensée , ne voulurent pas tuer le prince qu'ils appelaient plus par amitié qu©

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par dérision , Demirbalh , l'homme a la tête de fer.

Précédé du bruit , ou si Ton veut , de la gloire de son combat , où il avoit tué de sa main plus de vingt musulmans , Charles XII escorté , désarmé , enfermé dans un chariot couvert, était amené à Andrinople. Le divan voulait le reléguer dans une lie de l'Archipel; cependant il fut conduit dans un château voisin , appelé Demirtash , et même il obtint bientôt après, quoiqu'^vec quelque peine , d'être transféré à Demolica.

Mais son tliaïm de cinq cents éc;]? p^r jour lui fut retranché ; on lui fournit seulement avec abondance les vivres dont sa suite et lui-même avaient besoin, cr Avertis le roi de » Suède , disait Ali - Coumourdgi au grand- » visir Soliman , qu'il est le maître de rester « à Demotica toute sa vie ; avant qu'il soit » un an, je veux quïl demande lui-même à » s'en aller. »

La cour ottomane changea de face presque aussitôt après l'arrivée de Charles >. XII dans le voisinage d* Andrinople ; le muphti fut déposé , le khan des Tartares exilé à Rhodes, lepacha de Bender relégué dans une ile de l'Archipel. Soliman pacha sortit du visiiiat

pour céder la place à Ibrahini-Mollali , simple leventi à l'avènement d'Achraet III au trône, et devenu rapidement capitaine de vaisseau , capitan-pacha , et enfin grand- visir.

On attribua ces changemens à l'influence du parti suédois, que soutenait en secret le comte des Alleurs , ambassadeur de France ; mais ils furent plutôt l'effet du plan politique qu'Ali-Coumourdgi continuait à préparer de loin. Les démarches du comte des Alleurs et du parti suédois n'eurent d'autres résultats que d'adoucir un peu le sort de Charles XII. Cependant l'espoir ne l'abandonna pas encore, mais bientôt il le perdit pour jamais.

Le grand-visir Ibrahim , fier , brave , mais sans adresse dans le caractère, n'en eut pas moins l'ambition de se soustraire à la dépendance du favori dont il était la créature. La guerre avec la Russie lui sembla nliie à fps vues secrètes , et , pour la provoquer, il eut le dessein de se concerter avec le roi de Suède et l'ambassadeur de France. Dans cette intention il forma un camp près de Demotica , et s'en approchant sons ce prétexte, il fit dire à Charles XII de venir le trouver. Ce prince d'autant plus altier qu'il était plus malheureux, feignit d'être malade, et au lieu d'aller en

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personne trouver le grand-visir , il lui envoya son chancelier Mulier. La conférence n'eut aucunes suites. Ibrahim-Mollah , peu de jours après, ayant proposé la guerre contre la Russie, malgré l'avis d'Ali-Comourdgi , fut étranglé entre les deux portes. Ce jeune favori , qui depuis long-temps exerçait l'autorité de grandyisir, en prit enfin le titre de l'aveu de son maître. Charles XII, certain de ne rien obtenir de lui, se décida à partir, et quitta le territoire ottoman.

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