LIVRE XVllI
Invasion de la Morée par les Ottomans, — Guerre de Hongrie. — Bataille de Péterwaradin. — Défaite et Mort d'Ali-Coumourdgi, — Victoire du prince Eugène de Savoie. — Siège et prise de Témeswar.
— Atichi-Ali , grand-visir. — Siège de Belgrade par le prince Eugène. — Bataille de Belgrade. — Défaite des Ottomans. — Paix de Passarowitz. — Germes des mécontentemens contre Achmet III.
— Visiriat d'Ibrahim. — Ambassade de Mehemet- Effendi à la cour de France. — Etablissement de rimprimerie à Constantinople. — Révolution en Perse. — Irruption des Aghuans shah Thamas et Thamas Kouli - Kan. — Déclaration de guerre de Thamas Kouli-Kan au sultan. — Etonnement de la Porte. — Tableau de la cour ottomane à cette ëpoijue. — Fêtes que donnait et recevait Achmet IIL
— Fêtes des Tulipes; Palais des Tulipes. — Révolte de iy3o. — Déposition d' Achmet III. — Son <:aractère.
Ainsi le sultan Achmet III, ou plutôt le divan de Constantinople, dirigé par des femmes ou des favoris sans talens , avait laissé échapper l'occasion de réparer toutes ses pertes, de recouvrer toutes ses conquêtes, et l'Europe la lui avait offerte pendant douze années. Il semble que la paix de Garlowitz, en faisant
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<.'omiaître à l'empire ottoman la force de ses ennemis avait ôté à son gouvernement toute idée d'ambition, ou plutôt sa léthargie avait ses causes dans la vénalité de quelques hommes que lor des puissances chrétiennes stipendiait , et dans l'ignorance volontaire où le défaut d'agens extérieurs tenait alors le sultan et ses ministres sur les événemens qui occupaient l'Europe.
On vit la Porte-Ottomane ne connaître le roi de Suède que quand il fut vaincu à Pultawa, et ne le secourir que lorsqu'il nJcut plus d'armée. On vit le sultan et son divan s'obstinera ne pas croire que les Hongrois et les Transiivains, mal accoutumés au joug, ne demandaient qu'à être protégés pour se révolter avec plus de succès que jamais contre l'Autriche dont les forces étaient disséminées sur les bords du Rhin , en Bavière , dans l'Italie, en Espagne et en Flandre. Ce fut lorsque les traités d'Utrecht, de Rastadt et de Bade eurent donné à l'empereur d'Allemagne l'entière faculté de contenir les mécontens dans le devoir, et de faire rentrer ses armées dans ses provinces long-témps sans défense, qu'Achmet III ptit une attitude guerrière, et arma sar terre et sur mer. En 171D, cent vaisseaux
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de guerre, et soixante galères appareillèrent sous les ordres du capitan-pacha Giamma-Coggia, le digne successeur de iViezzo-Morto. Trois armées, formant deux cent mille hommes, furent rassemblées en même temps : l'une alla couvrir les frontières de Hongrie ; l'autre resta en corps de réserve dans les plaines d'Andrinople ; la troisième fat destinée à l'expédilioiî secrète que le sultan ou plutôt Aii-Goumourdgî projetait.
La cour de Vienne s'inquiéta; Malte même se mit en défense ; Venise seule restait dans la sécurité, lorsque le grand-visir mandate baile André Memmo, et lui déclara que la Porte voulait recouvrer la Morée. L'ambassadeur vénitien fut envoyé prisonnier dans un des châteaux des Dardanelles, et la flotte ottomane mit à la voile.
Jérôme Delphino, provédileur général , n'avait que huit mille hommes pour défendre toute la presqu'île ; il les jeta dans Corinthe , Napoli de Romanie , Malvoisie , Modon et le château de Morée. L'armée navale consistait en huit vaisseaux et onze galères qui reçurent pour renfort quatorze bâtimens vénitiens et génois et six galères de Malte. Telles étaient les forces bien inégales, quant au nombre.
que Deîphino espérait opposer au débarquement des Ottomans; mais Giamma-Coggia , un des plus habiles hommes de mer qu'ils aient eus, sut éviter tout combat naval; car il craignait que le nombre ne suppléât pas sur sa flotte à l'inexpérience des matelots pris à la hâte comme au hasard : il tourna la pres^ qu'île, et débarqiia soixante et dix mille combattans que commandait le grand-visir.
Corinthe ouvrit ses portes à Goumourdgi pendant que le capitan-pacha s'emparait de Napoli de Romanie; et toutes les places de la Morée ne tardèrent pas à subir le même sort. L'intolérance religieuse des Vénitiens catholiques romains , vis-à-vis des habitans chrétiens grecs . n'inspirait à ceux-ci aucun attachement pour un gouvernement dont l'esprit était persécuteur; et dans le choix des maîtres, les Grecs préféraient presque le joug musulman qu'ils connaissaient, aux lois des Vénitiens qui n'avaient pas su se faire aimer.
Dans ses dangers , la république invoqua l'empereur Charles VI, garant du traité de Carlowitz dont l'invasion de la Morée était une infraction manifeste : ce prince signa un© alliance offensive et défensive, et fit offrir au sultan sa médiation , avec menaces de décla*
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ter la guerre en cas de refus. La Porte s'attendait à cette démarche ; et déjà les fortifîoations de Témeswar étaient réparées et la place était mise en état de défense , lorsqu'on apprit à Gonstantinople que trois corps d'armées se rassemblaient en Hongrie , et que le prince Eugène , le vainqueur de Zenfa, en était le général en clief Aussitôt, malgré foppositioa de luléma qui désapprouvait la guerre comme étant injuste, les queues de cheval furent arborées à la porte du sérail. Précédé d'un fetfa que le muphti n'osa pas refuser, et d'un manifeste oii le divan s'efforça de prouver que l'infraction de la trêve ne devait pas lui être imputée, Ali-Goumourdgi arriva à Belgrade, et entra en Hongrie à la tête de cent cinquante mille Musulmans.
Jeune, présomptueux, sans expérience, mais non pas sans capacité et sans courage, le bouillant grand- visir croyait pouvoir mépriser son ennemi parce qu'il le haïssait, ne voyant en lui qu'un chrétien : mais dans tonte l'armée ottomane, l'imprudent favori d'Achmet était le seul qui ne voulût pas se souvenir de la défaite de Zenta.
Le prince Eugène et Ali marchèrent audevant l'un de l'autre avec un égal désir d'en 3. 8
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venir aux maîns. L'armée impériale passa le Danube, et Tarmée ottomane la Save. Le comte Jean Palfi , à la tête d'une avantgarde de quatre mille hommes, fut attaqué par un corps de dix mille spahis auxquels il échappa à la faveur d'un défilé , avant qu'ils eussent trouvé le temps de l'envelopper : cet engagement eut lieu près du bourg de Carlo- -svitz. Le jeune comte de Brenner y fut fait prisonnier, et le hasard plaça ainsi le théâtre des premières hostilités dans le lieu même où la dernière paix, avait été conclue dix-sept ans auparavant.
Près de Péterwaradin étaient d'anciennes lignes qui avaient servi au comte Caprara, en 169 f, contre les mêmes ennemis : le prince Eugène occupait celte position. Le grand-visir vint l'assiéger dans ce camp retranché : sûrs de ne pas être débordés, puisqu'un marais appuyait leur flanc gauche , et que des hauteurs très - escarpées protégeaient leur droite , les Impériaux sortirent de leurs retranchemens, et attaquèrent. La cavalerie et l'infanterie de l'aîle gauche formés en bataille hors de leurs lignes avaient déjà enfoncé l'ennemi , et pris une batterie de canon sous la conduite du prince de Wirtemberg ; mais l'aile droite for-
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cée de déboucher en colonnes par les ouvertures des vieilles lignes de Caprara, était gênée et retardée dans son développement. Les Ottomans , couverts par des retranchemens quils avaient faits eu une nuit, n'eurent pas plutôt aperçu ces têtes de colonnes , qu'ils sortirent en poussant des cris épouvantables, et les attaquèrent avant qu'elles se fussent étendues et formées. Les janissaires vinrent tomber comme un torrent sur le flanc qui était découvert; ils repoussèrent les Impériaux dans les lignes, et emportèrent le premier retranchement; ila s'avancèrent jusqu'au second. Les feld-raaréchaux Lanken et Wallenstin venaient d'être tués. Les Musulmans victorieux ne furent arrêtés que par les efforts et l'intrépidité du célèbre comte de Bonneval, qui devait bientôt changer de religion et de drapeaux.
Bonneval, resté avec vingt- cinq hommes de son régiment , blessé au bas-ventre d'un coup de lance, donna le temps au prince Eugène de voir le mal et de le réparer. Les janissaires prêtaient le flanc à leur tour: le comte Palfi accourat de la gauche à la droite avec deux mille chevaux, et chargeai les Ottomans qui se croyaient déjà triomphans.
L'infanterie allemande qui ne faisait plus que
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se défendre reprit l'ofiensive ; la réserre s'avança. Les Mnsiilmaus répoussés de toutes parts mirent eux-mêmes le désordre dans leurs rano-s , et le canon de Péterwaradi]i qui les foudroya changea leur retraite en déroute. Les vainqueurs ne les poursuivaient que pour les empêcher de se rallier. Goumourdgi , voyant fuir les janissaires, se mit à la (ê[e de sa garde , et chargea lui-même les Impériaux. Abandonné par les siens, il combattit corps à corps, et reçut deux blessures mortelles qui ne Tempêchèrent pas d'échapper aux ennemis, et de paive nir jusqu'à Carlowitz.
Le camp ottoman fut livré au pillage ; la tente d Ali fut réservée en partage au prince Eugène : cent cinquante drapeaux , cinq queues de cheval , une énorme quantité de bombes , de grenades , de mortiers et de pièces de canon tombèrent entre les mains des vainquem'S. Les Impériaux restèrent trois jours sur le champ de bataille couvert des cadavres de six mille Ottomans, car la victoire de Péterwaradin fut encore plus glorieuse que sanglante. La perte même était presque égale vu le nombre ; mais la déroute fut aussi honteuse que ses suites furent importantes. Ali-Coumourdgi mourut le lendemain : la haine fut le
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dernier sentiment qui s'éteignit en lui ; car sa vie fut terminée par l'acte de cruauté le plus fanatique et le moins généreux : il fit massacrer le jeune comte de Brenner, son prisonnier, qu'il avait acheté cent mille florins. « Que ce chien ne me survive pas, » s'écria en mourant ce féroce Ottoman, et » plût à Dieu que je pusse exterminer tous » ces giûurs avec lui ! »
Le prince Eugène profita de la consternation des Musulmans pour aller mettre le siège devant Témeswar. Seize régimens de cavalerie et dix bataillons d'infanterie sous les ordres du prince de Wirtemberg et du comte de Palfi, cernèrent la place, pendant que le reste de l'armée impériale s'en approchait.
Ce boulevard de la Haute-Hongrie qui donne son nom à une des plus riches provinces de la monarchie autrichienne connue soms le nomdeBannat,est situé dans une vaste plane , et défendue par un marais dont les eaux sont amenées dans les fossés qui entourent la ville. Ses casernes , ses magasins sont casemates aujourd'hui. Occupé alors par les Ottomans, Témeswar ofïirait les moyens de résistance que toute leur connaissance de la défense des places leur permettait d'employer; leur patience, leur
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sobriété, leur courage n'étaient pas les moindres obstacles que leursennemiseussent à vaincre en l'assiégeant. Accoutumés depuis plusieurs siècles à attaquer, les Musulmans se contentaient de réparer les brèches des villes dont ils s'emparaient. Leur déroute devant Vienne avait marqué l'époque oii, forcés de reculer de place en place , ils avaient senti la nécessité de chercher hors de leur génie naturel les moyens de retarder les progrès de leur vainqueur. Jusque là tout leur système dans l'art de se fortifier, était de construire des murailles droites , et d'en flanquer les angles de tourillons ronds ou à faces, selon le modèle des villes grecques d'Asie ou d'Europe , leurs premières conquêtes. Ils imaginèrent ensuite la palanque , espèce d'ouvrage dont on les croit inventeurs, quoique la figure s'en retrouve sur la colonne Trajane. Ces châteaux de bols étaient construits avec des pieux fort dars , plantés bien avant dans la terre , entrelacés de branchages. Des trous étaient pratiqués à travers ce rempart, et îais- ■$aient passage au feu de la mousqueterie. C'est ainsi qu'éUiient fortifiés Sigeih, Caiiisa et Témcswar. Dans les marais, ces palissades, liées avec des fascines, de la terre et des poutres, étaient d'une bonne défense, et le canon nç
îes détruisait pas aisément. Tel était l'art de la défense des places chez les Ottomans jusqu'en 1693, que l'ingénieur Cornaro, connu par le siège de Candie et celui de Belgrade, tomba entre leurs mains , et devint leur Vauban. Cornaro , en amenant à travers la ville les eaux de la rivière de Béez , avait mis Témeswar en état d'être défendu , quand le prince Eugène vint l'assiéger en 1716.
Une palanque couvrait un des faubourgs, plus considérable à lui seul que la ville même. Les Ottomans , selon leur coutume qui fait consister le grand moyen de défense dans des sorties vigoureuses bien ou mal ordonnées , avaient été déjà repoussés plusieurs fois , lorsqu'ils éprouvèrent un échec encore plus funeste. Douze mille Spahis ou Tartares , portant en croupe six cents janissaires d'élite et des sacs de riz , de farine , de biscuit et de poudre , dont la garnison commençait à manquer, essayèrent de se jeter dans Téraeswar.
Vingt mille Tartares devaient, par une fausse attaque combinée avec une sortie générale , favoriser l'entrée de ce secours. Le prince Eugène, averti, fit échouer ce grand dessein. Il attaqua à l'improviste les Musulmans à leur sortie de la ville , pendant la fausse
attaque et ceux mêmes du convoi ; il leur
tua quatre mille hommes , et domia l'assaut le'
lendemain.
Les Impériaux emportèrent la palanque: elle leur coûta six cents hommes tués et treize cents blessés. La résistance n'en était pas continuée avec moins d'opiniâtreté. La saisoa avançait ; le prince Eugène songeait à lever le siège , et à se retirer lorsque les assiégés arborèrent le drapeau blanc , capitulèrent , et sortirent au nombre de douze mille avec les honneurs de la guerre.
La campagne suivante s'annonça de part et d'autre par les plus formidabies préparatifs. Une foule de princes et de volontaires allemands et même français allèrent joindre l'armée de Hongrie pour combattre avec le vainqueur de Zenla et de Pétervvaradin qui eut bientôt cent quarante mille hommes sous les armes.
D'un autre côté, la Porte ottomane fît des efforts extraordinaires , quoiqu'elle eût pour surcroît de malheurs un ennemi de plus : le fléau de la peste se joignit à celui de la guerre. Le sultan n'osait pas retourner dans sa capitale; les membres du divan et l'uléma qui s'étaient opposés aux hostilités , répétaient qu'une guerre injuste devait avoir des suites
funestes. La France, dont l'intérêt était d'occuper les forces de fempereur d'Allemagne , promettait une diversion qu'elle ne voulait pas entreprendre ; mais elle répandait l'or dans le divan, et la continuation de la guerre y fut résolue.
Le visiriat était vacant ; Atschi-Ali , pacha de Belgrade , fut nommé pour le remplir. Ali , plein de prudence, de valeur et de pénétration , se présentait avec d'autres qualités que Coumourdgi, son prédécesseur; et n'ayant pas osé refuser, dans des circonstances si critiques, un honneur qu'il était loin de rechercher, il ne songea plus qu'à s'en montrer digne.
La volonté d'Achmet était que ses armées de terre et de mer vengeassent les affronts de la campagne dernière eu s'emparant de Corfou d'oii elles avaient été repoussées, et en recouvrant Témeswar qu'elles venaient de perdre.
Mais le grand-visir sentait qu'avant d'attaquer il allait avoir à se défendre. Belgrade , dont il était gouverneur, était la première place menacée. Atschi-Ali ne doutciit pas qu'au premier moment elle ne fût investie par les Impériaux , et tous ses soins furent employés à les prévenir.
Belgrade, celte ville si célèbre pour avoir été le but constant des plus formidables efforts, prise et reprise tour-à-tour depuis deux siècles par les Impériaux et par les Ottomans , allait donc être défendue avec le même courage, mais attaquée avec une science , une habileté , une témérité toute nouvelle.
Le prince Eugène jeta des ponts sur le Danube, le passa avec toute son armée, et embrassa d'une longue circonvallation l'espace qui s'étend du fleuve à la Save. Belgrade ainsi renfermée dans l'étroite langue de terre dont elle occupe l'extrémité, attendait avec confiance son salut de toutes les forces ottomanes qui arrivaient pour se signaler par sa délivrance.
L'armée du grand-visir parut sur les hauteurs de Cruscha qui commandaient le camp des assiégeans , et vint garnir cet amphithéâtre avec cent cinquante mille hommes dont les armes étincelantes, les brillantes couleurs dans leurs vêtemens, la contenance hère, jusqu'au désordre et aux cris tumultueux , présentaient à la fois le plus beau , le plus mobile et le plus imposant des spectacles.
Les Impériaux se trouvaient comme à Péterwaradiu assiégés dans leur camp. L'artil-
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lerie du grand- visir, placée avantageusement, faisait un feu plongeant sur l'armée assiégeante. Trente mille hommes enfermés dans Belgrade ajoutaient au terrible effet des batteries de Cruscha celui de leurs remparts, et le prince Eugène ne repondait que par un feu dirigé de bas en haut. Les Ottomans poussaient chaque nuit leurs travaux, et plaçaient de farlillerie jusqu'à la portée du mousquet des lignes de l'armée impériale : ils ne voulaient rien moins que livrer l'assaut au camp resserré entre la forteresse et l'armée du grand-visir, la Save à gauche et le Darmbe à droite. Tout autre que le prince Eugène aurait frémi de cette position critique ; mais il opposait à un danger imminent , son courage , sa prévoyance, sa présence d'esprit, et sa réputation, sur laquelle tous ses soldats se reposaient avec confiance : aussi ce fut avec sécurité et avec ardeur qu'ils reçurent l'ordre de se former en colonnes , et de sortir de leur camp retranché pour attaquer au point du jour.
Les Musulmans, qui se gardent toujours mal, ne furent avertis que par l'apparition d'une tête de colonne qui s'égara et tomba dans un poste de janissaires. Accroupis autour de leurs feux, leurs longues pipes à la bouche, ils nes'at-
tendaient pas plus à être surpris que les Impériaux à les surprendre : ils coururent à leurs armes qui étaient posées à terre , firent une décharge mal assurée , et lâchèrent le pied en poussant des cris d'alerte ou plutôt d'eiFroi. Ce signal d'alarme répété par les échos des montagnes jeta la confusion dans le camp du grandvisir: les fuyards s' embarrassant les uns les autres dans les cordages de leurs tentes, se heurtaient, s'entrepoussaient, couraient çà et là tout troublés et presque éperdus; ils ne se rallièrent que derrière les Spahis et les Tartares qui, déjà montés à cheval, et formés, donnèrent aux fantassins le temps de se reconnaître et de revenir au combat.
Les Impériaux jetèrent sur-le-champ dans les retranchemens des fascines et des gabions qui ouvrirent une route à leur cavalerie. La droite avançait toujours; un brouillard épais empêchait qu'on ne se di^-^tinguât à dix pas ; il se dissipa tout-à-coup. Un vide restait entre la droite et le centre des Impériaux qui n'avait pas avancé parallèlement. Les Ottomans se jetèrent en foule dans cet intervalle. Le prince Eugène était perdu s'il n'eût pas fait sur-le-champ avancer sa seconde hgne pour rétablir son front ; il chargea lui-même à la tête
des volontaires, parmi lesquels se trouvaient encore, comme à Saint-Gothard età Cimdie, un grand nombre de princes et de seigneurs français. Les Ottomans re jetés hors de leurs retrauchemens , chargés , culbutés par l'effort simultané des Impériaux, furent enfoncés de toutes parts ; poursuivis jusques sur les hauteurs , ils abandonnèrent toutes leurs batteries , et au bout de cinq heures de combat , toute cette multitude^ au nombre de cent cinquante mille hommes , disparut devant trente- cinq mille. Le camp fut trouvé désert ; il présentait l'aspect d'une grande ville pleine de richesses et de munitions de toutes espèces que ses habitans auraient quittée aux premières sect)usses d'un tremblement de terre.
Le butin qui échut aux vainqueurs fut immense en tapis de Perse ou des Indes , en porcelaines , en bêtes de somme , au point que trois chameaux se vendaient pour un florin. Jamais les Impériaux n'avaient enlevé de si nombreux trophées : on comptait cent trenle-une pièces de canon de bronze, trente mortiers qui lançaient des bombes de deux cents pesant, vingt mille boulets, trois mille grenades, six cents barils de poudre, cinquante-
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deux drapeaux, neuf queues de clieval, un grand tambour des janissaires^ une grande timbale des spahis , enfin la tente du grandvisir qui fut encore réservée en partage au prince Eugène.
Cette célèbre bataille de Belgrade coûta aux Ottomans plus de dix mille hommes tués , trois mille faits prisonniers : elle entraîna la reddition de la place. Le pacha qui commandait refusait de se rendre; mais, sur la menace qu'il n'y aurait pas de capitulation s'il n'ouvrait pas sur-le-champ les portes de Belgrade "î une armée victorieuse , le pacha vit la garnison se soulever contre lui et rendre elle-même la ville. Sabaez , Méhadia , Semendria suivirent l'exemple de Belgrade. Le grandvisir rallia à peine trente mille hommes sous les murs de Nissa. Achmet III , effrayé de cette défaite, déposa Atschi-Ali , et envoya demander la pais: à la cour de Vienne.
Les négociations s'ouvrirent eu 1718, sous la médiation de l'Angleterre et de la Hollande. La Porte prétendit d'abord exclure les Vénitiens du traité, mais le prince Eugène exigea ïion-seulement qu'ils y fussent compris, mais que la Morée leur fût rendue; il demanda
que la Servie , la Bosnie , et la partie de la Valachie qui s'étend depuis la Moldawa jusqu'au Niester, fussent cédées à l'empereur, et enfin que le prince Ragostki lui fût livré.
Achraet entra en fureur en se voyant imposer des lois si dures ; il jura de ne point souscrire à une paix aussi flétrissante. Les préparatifs de guerre se recommençaient avec plus d'activité que jamais. Les Impériaux, fiers de leurs succès et de la réputation de leurs armes , savaient que la colère du sultan n'était que les faibles étincelles d'un feu qui manquait d'alimens, lorsqu'une diversion inattendue sauvâtes Ottomans des hasards d'une lutte devenue trop inégale. Le roi d'Espagne , Philippe V, conseillé parle fameux Albéroni, déclara la guerre à l'empereur Charles VI , et le força de songer à défendre l'Italie. La cour de Vienne se relâcha de ses prétentions , et la paix fut proposée sur des bases plus modérées.
Le lieu choisi pour les conférences fut Passarowilz , petit bourg de la Servie situé sur la Morawa. Parmi lès plénipotentiaires, on remarquait Mehemet-Eftendi que la cour de France reçut peu de temps après comme ambassadeur extraordinaire ; et, parmi les mi-
nistres médialenrs, lord Worthley, le mari de
la célèbre niilad}- Montaguë.
La paix de Passarowitz ne fut pas aussi préjudiciable aux Ottomans qu'elle aurait pu l'être; ils conservèrent la Morée, mais ils perdirent Belgrade et Témeswar. Le Danube devint la barrière de lempire ; et au lieu des monts Crapacks, citadelle naturelle et presque inexpugnable, il fallut, sur la rive droite du fleuve, fortifier Nissa , Widin, Nicopolis et Sophia, sans lesquelles un vainqueur n'eût trouvé désormais d'obstacles que le Balcan, les anciens monts Hémus, entre le Danube et la capitale des sultans.
Cette paix dont les Musulmans et les chrétiens avaient un égal besoin , et presque un égale désir, fut suivie de tous les témoignages de la bienveillance et de l'amitié. Les Vénitiens, pour plaire au sultan qui aimait le luxe et Ici brillantes productions de l'industrie européenne, lui envoyèrent les plus belles glaces de leurs manufactures : et Venise était alors fatelier le pins renommé de ces chefs-d'œuvre des arts. Achmet, pour les placer, fit construire le kiosk magnifique connu sous le nom U'Aiuesle-Cavak, ou Riosk des Miroirs.
Par orgueil ou par une suite de cette bonne
foi musulmane qui traite en amis et en frères
les peuples qu'elle ne combat plus, le Grand -
Seigneur envoj'^a à Vienne une- ambassade
pour assurer l'empereur d'Allemagne de son.
amitié. Les présens magnifiques que l'envoyé
oBrit à Charles VI furent moins remarquables
que les marques d'estime et d'amitié qu'il fut
chargé de témoigner solennellement au prince
Eugène; il lui présenta au nom de son maître
deux superbes chevaux arabes, un cimeterre
et un turban : « Grand-visir des Chrétiens ,
» lui dit-il, mon sublime empereur estime
» ta valeur et ta sagesse; il désire ton ami-
» tié , et t'envoie des marques de la sienne
» dans les présens symboliques que je t'offre
» de sa part. Le cimeterre est l'emblème de
» ton intrépidité dans les sièges et dans les
j) combats ; le turban marque l'étendue de
» ton génie , la profondeur de tes desseins ,
» et ta prudence dans l'exécution. Je te féli-
» cite de la gloire q'ie tu as méritée dans
» tes deux dernières campagnes ; tu as vaincu
» les armées ottomanes où Ton voit une si
» belle dicipline, qui ont sur les autres nations
» l'avantage du nombre, et qui ne sont com-
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» posées que de soldats braves et d'ofEciers » expérimentés. »
Ne retrouve-ton pas dans cet hommage le caractère de vanité naïve et confiante qui, chez les Ottomans, pouvait depuis plusieurs siècles porter le nom d'orgueil, et qui, pour ne plus être en proportion avec leur gloire et leur puissance passées , ne les abandonnera cependant pas tant qu'ils conserveront le nom de nation ? Certes ils pouvaient parler du courage individuel de leurs soldats, mais non pas de la disciphne et de la belle ordonnance de leurs armées devant les vainqueurs de Salankemen , de Zenla , de Peterwaradin et de Belgrade ; devant le prince Eugène , les Palfi , les Wirtemberg , les Heister et les Bonneval.
Mais si les Ottomans montrèrent à la paix de Passarowitz , leur fierté héréditaire, ils firent éclater également leur foi religieuse et leur fidélité au malheur. Nou-seuienientilsrefiisèrentde livrer le prince Ragostki, mais ils lui donnèrent à lui et à ceux des Hongrois et des Transilvains qui les suivirent, un asile honorable, à Radosto près de Salonique ; là, ils lui assignèrent un tJia'îm de cent piastres par jour.
Cependant cette paix que les armées décou-
DE LEMPIRE OTTOMAN. i3i
r^igées voyaient avec plaisir était le sujet des murmures de tous les vrais musulmans. L'idée de savoir les mosquées de Belgrade et de Temeswar changées en églises chrétiennes révoltait la multitude. Le muphti s'était refusé à consacrer par un fetfa les négociations : il avait été déposé et envoj'é aux Dardanelles. Le peuple ne voyait dans sa punition qu'une vengeance exercée par la puissance sur une victime dont tout le crime était de réclamer pour l'honneur de l'empire que la paix allait avilir; sa conclusion dont les suites utiles échappaient à l'imprévoyance du plus grand nombre versait le mépris sur le règne d'Achmet III , comme sa vie indolente, voluptueuse et efféminée le versait sur son caractère. Il préférait aux soins de son empire l'oisif et journalier plaisir de contempler les glaces de Venise dont il ornait ses kiosks, For qu'il accumulait dans les chambres du kasna , la culture des fleurs, ses tulipes, et ses rossignols élevés dans des volières dont les treillis étaient dorés, et dont il écoutait , au sein de la fainéantise , les chants n^.élodieux. Telle était l'opinion honteuse établie sur Achraet Ilï , lorsqu'un germe de haine paquit contre lui d'mi malheur qu'il pouvait
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ne pas prëvoir, mais qu'il aurait dû réparera Le feu prit à Gonstantinople clans le quartier des Juifs : avant que les secours fussent arrivés et employés utilement, les flammes gagnèrent avec tant de violence qu'il fut irapossible de les arrêter, et pins d'un quart de la ville fut dévoré par l'embrasement. Une foule d'artisans, de marchands et même de riches habitans , réduits en quelques heures à la misère, assiégèrent léserait de leurs plaintes et de leurs murmures. Achmet refusa d'écouter les réclamations de tant de malheureux, et il eut limprévoyance de ne pas craindre leur désespoir. Astchi-Pacha n était plus dans le visiriat ; il avait été remplacé par le caïmacan Ibrahim, vieillard insouciant , voluptueux comme son maître, et qui avait l'indolence et la mollesse du sibarite Smendride; mais cet homme efféminé ne manquait ni de vues ni de bonnes intentions; ce fut lui qui envoya à cette époque de 1721, une ara-bassade solennelle au roi Louis XV.
Mehemet-Effendi , celui qui avait négocié la paix de Passorowitz, fut chargé de celte mission importante. Le prétexte était la remise authentique du Saint-Sépulcre en faveur des Chrétiens latins: mais le motif secret était l'es- /
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pérance d'engager le roi de France à ordonner aux galères de la Rel igion de cesser leurs courses, et de ne plus inquiéter le commerce ottoman. Les sultans et leursministres exclus pour ainsi dire du continent européen , par leurs habitudes et par l'esprit de leur religion, ignoraient encore l'étendue ou les bornes de la puissance des princes clirctiensentreeux;ilsnesavaientpas que l'ordre de Malte avait les rois de la chrétienté pour prolecteurs, sans en connaître aucun pour maître. Les ambassadeurs de Venise et de Vienne soupçonnèrent à la mission de Mehemet-EScndi un autre motif que le prétexte apparent, et ils lâchèrent de traverser les négociations du plénipotentiaire , quelles que fussent ses instructions secrètes. Mais ce qu'il venait demander était au-dessus de la bienveillance du roi trèschrétien.
Cependant le séjour de Mehemet-ElFendi à Paris aurait pu avoir 1 influence la plus vaste sur l'esprit , le génie , les mœurs , les préjugés et l'ignorance de la nation ottomane. Cet ambassadeur fit d'ingénieuses observations, écrivit même un journal curieux de son voyage , rapporta dos présens à son maître , et entre autres les plans des châteaux et des jardins de Versailles et de Marly, que le sultan imita sans goût dans
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ses maisons de plaisance. Saïd-Effendi, fils de Mehemet , qui avait accompagné son père, vit h Paris, et admira les eSets, tout nouveaux pour lui, de l'art utile qui multiplie la pensée, et qui n'en est pas moins un bienfait de l'industrie et du génie, quoiqu'il répande le mensonge comme la vérité, et la science comme les erreurs. Saïd- Effendi rapporta dans sa pairie des modèles de caractères dimprimerie , qu'il fit imiter à Constantinople. Bientôt il s'associa le renégat Ibrahim, surnommé depuis Ba s r/iûdgf {Y imprimeur); et tous deux obtinrent da grand-visir Ibraliïra et du mupliii, la permission authentique d'imprimer tous les livres qui traiteraient de la langue arabe , de Ihisloire ou des sciences, en exceptant solennellement les livres de religion. Quatre personnages les plus distingués de l'empire parleurs lumières furent créés inspecteurs de l'imprimerie impériale, qui fut établie, en 1726, dans la vallée de Kilalhana. Qui peut refuser et son intérêt et ses éloges à cette triple alliance d'un sultan, d'un grand-visir et d'un muphti , soutenant le flambeau qui allait dissiper les ténèbres où la nation ottomane restait plongée , quand des torrens de lumières étaient versés sur le reste de l'Europe!
Mais ne perdons pas de vue que la plus noble
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volonté d'un souverain , et surtout d'un despote , ne lie pas son successeur. Abbas II avait consenti , sur le conseil du voyageur Chardin , à faire venir des ouvriers à Ispahan pour établir une imprimerie dans la capitale de la Perse. Son fils et son successeur refusa de favoriser celte fondation.Ainsi,detouteslesnatIons musulmanes, les seuls Ottomans acquéraient la gloire de voiries sciences et les études protégées chez eux par une imprimerie nationale. Un respect religieux assura que le coran , la sunna , les lois et oracles du prophète, tous les livres delà législation civile, émanée de ces sources sacrées, seraient exclusivement réservés aux mains des effendis ou des musulmans pieux , qui se faisaient les uns un devoir, les autres une profession de les transcrire ; mais, sous les auspices du gouvernement, par la munificence de Saïd-Effendi, et par les soins du renégat Ibrahim Basmadgy, les presses nouvelles firent paraître un Dictionnaire arabe-turc , un Traité des guerres maritimes des Ottomans; une Histoire de l'irruption des Aghuans, et de leur guerre avec les Persans j une Histoire des Indes occidentales; une Histoire de Tamerlan ; une Histoire de lEgj-pte ancienne et moderne; un Traité sur la boussole; des Tables chronologiques ; des Annales otto-
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mânes; les Annales de Rascid- Effendl, qui vont jusqu'en 1728, et où se trouve le Journal desVoyages de l'ambassadeur Mehemet-Effendi; enfin , une Histoire des guerres de Bosnie. Tous ces ouvrages qui méritent d'être signalés dans les annales ottomanes, parce qu'ils montrent quelles étaientdès-lorslanaturc etl'étenduedes connaissances phj^siques, géographiques et historiques qu'avait acquises ce peuple bien moins éclairé qu'il n'aurait pu l'être, mais bien moins ignorant qu'on ne le croit communément, puisque les nations étrangères lui refusent, sur des témoignages suspects, presque toutes les notions des sciences humaines.
Pendant que ce mémorable établissement, qui pouvait produire une révolution régénératrice dans l'Empire, en éclairant tous les esprits , s'élevait à Constantinople, une secousse politique renversait la monarchie des Sophis; les plus belles provinces de la Perse passaient sous là domination ottomane; et ces conquêtes, faites au nom d'Achmet Ilî, pendant qu'il restait oiseusement au fond de ses palais ou dans ses jardins, ces conquêtes qui surpassaient tout ce que l'ambition des Soliman, des Sélim , des Amurath , eût osé espérer , allaient placer audessus de ces sultans le prince le moins belli-
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queux ; mais les déchiremens de la Perse , qui avaient ouvert des villes et des provinces aux Ottomans, enfantèrent, au milieu de leurs convulsions, un homme extraordinaire qui les expulsa. Il faut dire comment ces conquêtes rapidement acquises, et plus rapidement perdues , mirent le comble au mécontentement des peuples soumis à Acbmet, et furent ainsi la cause qui détermina sa déposition et sa chute.
Depuis Ismad, fondateur de la dynastie des Sophis, la Perse avait compté onze souverains sur le trône de ses rois. Schah-Hussein , fils imbécile de Schah-Soiiman, prince exécréjacheva les malheurs de son pays, que son père avait commencés. Les Aghuanssontun peuple originaire du Shirvan , province située entre la mer Caspienne etles monts Gaucases , peuple vaincu que Tamerlan avait transféré dans le Candahar, sur les confins de l'Inde, après l'a voir subjugué. Celte nation, fière, belliqueuse, endurcie à la fatigue , adroite à tirer de l'arc et à manier un cheval, accoutumée à vivre sous des tentes, aussi amoureuse de l'indépendance que lesTartares, se révolta contre Schah-Hussein. Les Aghuans mirent à leur tête un homme de leur tribu , connu dans ihistoire des usurpateurs heureux, sous le nom de Mir-Véïs. Il s'empara
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de la principauté de Candahar. Mahmoud, son fiis et son successeur, arracha le Hazaraïetle Kirmau à la monarchie persanne; et, aidé des Lesquis , peuples de Circassie , qui se joignirent aux: Aghuans, il vint mettre le siège devant Ispahan, força Schah Hussein de lui donner sa fille en mariage, et de lui abandonner le trône de Perse par une abdication forcée.
Mais le prince Thamas , un des fils d'Hussein , était sorti de la ville assiégée, et soutenait à main armée les droits dont la faiblesse de son père ne pouvait pas le dépouiller. Pendant qu'il disputait pied à pied son héritage à Mahmoud, tour à tour vainqueur et vaincu, celui-ci tomba eu démence, et fut massacré en 1726 par les Aghuans eux-mêmes, qui lui donnèrent pour successeur Aschraff son cousin, prince auquel la politique ordonna d'abord des actes de barbarie pour s'affermir sur le trône, mais qui, plus studieux que guerrier , songea à se faire aimer et à faire oublier aux Persans fhorreur que leur inspirait le nom des Aghuans.
Pendant la lutte des usurpateurs avec le prince Thamas , les Ottomans et les Russes avaient envahi, chacun de leur côté, le territoire persan. Le czar Pierre s'était emparé du Shirvan et du Mazanderan , du Ghilau et de foutes les côtes
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de la mer Caspienne. Les généraux d'Achmet avaient pris Téflis et toute la Géorgie, Erivan, Nascivan et Tauris, avec les provinces qui en dépendent; tandis qu'Achmet, pacba de Bagdad , s'était saisi d'Amadan et du pays de Toslar, autrefois connu sous le nom de Susiane. Schah- Thamas avait proposé au czar de lui abandonner ses conquêtes , sous la condition que les armes russes l'aideraient à chasser les Aghuans. MaisPierre-le-Grand mourutsurces entrefaites, et Thamas n'obtint de la Russie que de faibles secours. AschrafF, qui n'en était devenu que plus puissant, proposa un traité de paix à la Porte ottomane , que la révolte des beys d'Egypte disposa à ne rien refuser. L'usurpateur Aghuan fut reconnu roi de Perse en 1 7116 : à ce prix, la Géorgie et l'Arménie furent déclarées provinces de l'empire des sultans.
Un seul homme fit changer en peu de jours la fortaoe d'Aschrafï', et attaqua le vain appui qui , sous le nom de traité , soutenait les conquêtes précaires et la grandeur éphémère dont les Ottomans s'enorgueillissaient trop tôt. Nadir, fils d'un pasteur du Khorazan, a3"ant volé, à l'âge de dix-huit ans, cinq cenis brebis à son père , acheta un cheval et des armes , et alla se réunir à une troupe de voleurs qui
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infestaient le grand désert du Conestan, et celui qui est appelé Cria-Tousion VdMerdeSel. Nadir devint leur chef, et ce fut à la tête de sept ou huit cents de ces brigands qu'il vint dans la ville de Casbin offrir ses services au prince Thamas. Le fils de Schah-Husseiu, aux prises avec la mauvaise fortune , reçut Nadir comme un ange envoyé de Dieu, et le fit son grand-visir ou atcmadeublet. L'aventurier prit l'humble nom ^ EiSclave de Tliamas, à^ TharaasKouli-Khan. Avec le secours des Russes , que l'impératrice Anne envoj^a, il se mesura avec Asohrafi, le chassa d'Ispahan, le poursuivit, le saisit, et le fit écorcher vif ""
L'esclave de Thamas replaça son maître sur le trône, et envoya demander en son nom, au sultan Achmet , la restitution des provinces cédées. L'ambassadeur d'AschraGF n'avait pas encore quitté Constantinople, où venait de se jurer la paix.
A cette nouvelle déclaration de guerre , l'étonnement, la confusion, le mécontentement succédèrent aux transports de joie, auxrôves de gloire dont la Porte s'était enivrée. Une partie des années victorieuses était déjà licenciée ou dispersée. Les nmrmures devinrent universels : on accusait le grand-visir et le sultan lui-même ;
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le sang otloinau avait donc été inutilement versé pour ses conquêtes qu'on allait perdre ; enfin , les plaintes des malheureux iucendiés , auxquelles Achract continuait à se montrer insensible , achevèrent de disposer tous les esprits û la rébellion.
Mais les murmures étaient encore sourds ; c'était dans la fange des rues de la capitale que se formaient les élémens impurs qui devaient bientôt s'élever en trombe formidable, et écraser sous son poids le maître injuste et faible assis sur le trône des Osmanlis indignés.
A l'approche d'un tel danger , que faisait l'imprudent et aveugle Achmet III ? que fai:^;ait le grand-visir qui gouvernait sous son nom? Le vieux Ibrahim, insouciant et voluptueux comme son maître, dont il venait d'épouser une des filles , s'occupait presque exclusivement à faire cultiver sous ses yeux un parterre inmiense de tulipes dans sa maison de plaisance située sur le canal au-delà de Bechisktasch. C'était là, c'était dans ces circonstances qu'il donnait au sultan ces fêtes nocturnes , aussi fastueuses que bizarres , où ces parterres étaient illuminés de milliers de petites lampes de cristal , contenues dans le calice des fleurs; divertissement d'un genre aussi coiîteux que nouveau , dont le souvenir fut
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consacré depuis sous le nom de Laîé-Tschlra'
gany ^ illumination ou fête des tulipes, et qui
valut à la maison de campagne dlbrahïm , le
nom de Tschiragany - Yallissy , Palais des
Tulipes.
Achmet et son grand-visir étaient loin de penser que le brillant théâtre de ces puérils spectacles était miné par un volcan: l'éruption se fit en 1700.
Il fallait une réponse à l'ambassadeur de Schah-Thamas, ou plutôt de Thamas Kouli- Khan qui menaçait en son nom. Ibrahmi , par faiblesse de caractère et par paresse desprit, aurait préféré la cession honteuse des nouvelles conquêtes au bruit des armes et au soin d'une guerre incertaine : le sultan lui-même ne l'aurait pas désavouée. La crainte de l'uléma, des janissaires et du peuple décida le vieux Ibrahim à accepter fièrement la déclaration hostile de l'ambassadeur de Perse. Pour accorder l'orgueil national qu'il soutenait et l'avarice d'Achmet qu'il ne voulait pas alarmer, le grand-visir établit le hedead^ ou l'impôt sur les marchandises; ressource désastreuse, qui n'avait jamais été employée sans danger. Mais le sultan avait déclaré qu'il ne voulait pas que les trésors qu'il
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tenait accumulés dans le sérail servissent en rien aux frais de la guerre.
On publia, pour exciîer l'enthousiasme, qua le 2rarid-sei.'2;neur marcherait lui-même à la tête de l'armée. En e3et le rendez-vous des troupes fut indic[ué à Scutari d Asie. Achmet et tous les grands de l'empire s'y rendirent. M.iis ce prince indolenl regretta, au bout de quelques jours, de s'éloiguer de ses femines, de ses monceaux d'or, de ses rossignols et de ses tulipes : il revint se renfermer dans son kio.sk des miroirs , et tous les grands, à son exemple, se retirèrent dans les maisons de plaisance qu'ils avaient sur le canal de la mer Noire.
On eût dit que le grand-visir et le sultan pré- lySoi paraient eux-mêmes tout ce qui pouvait aider a leur perte. Ainsi les premiers ofticiers de la Porte étaient absens de la capitale : elle était comme abandonnée aux vexations des préposés au bedead, aux clameurs des marchands, parmi lesquels étaient le plus grand nombre des janissaires à qui, depuis long-tems, le relâchement de la discipline permettait tous les genres de négoces jusqu'aux plus ignobles. Cette milice n'avait pas encore quitté les Odas : le voisinage de Scutari lui permettait d'attendre que l'armée lut toute rassemblée pour aller la rejoindre.
s^4 HISTOIRE
Au milieu de toules ces plaintes, le bruit se répandit que les Persans avaient déjà repris Tauris. Trois hommes de la lie du peuple se levèrent, et la révolte de 1700 commença.
Le premier des trois qui devint le chef de la révolte, et la consacra par son nom dans l'histoire des conspirations , fut Patrona Calil , homme obscur qui avait servi dans les leventis ou soldats de marine. Ayant mérité la mort pour vol, il devait sa grâce à la bonté d'Abdi- Pacha, alors son capitaine , et dans le moment capitan-pacha. Calil s'appelait P^/r6>/2^ , du nom du vaisseau sur lequel il avait servi. A l'époque de la révolution de lySo, il faisait le métier de vendeur de vieux habits, et il était en même temps janissaire. Ses deux camarades se nommaient Musln et AU, tous deux janissaires comme lui. Le premier vendait des fruits, et l'autre du café. jMuslu avait de la pénétration , une sorte d'éloquence naturelle , et de plus, l'avantage de savoir lire et écrire; ce qui lui donnait un grand crédit parmi le peuple. Ali n'était connu que pour avoir excité récemment une sédition à SmjTne.
La boutique de ces trois hommes fut le foyer oii ils échauffèrent \ei esprits de la multitude. Quand, ils virent le peuple disposé à les suivre, ils prirent trois lambeaux d'étoffes parmi les
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îiaillons que vendait Patrona Calil , s'attroupèrent devant la mosquée du sultan Bajazet, et partirent divisés en troisbandes. L'une traversa les Besestins ; l'autre , la porte de Bacché-Capou qui mène, à la douane et au port; l'autre, la grande rue qui conduit au sérail.
Patrona, à la tête de la première troupe , son sale drapeau déployé devant lui , et le sabre à la niain, criait, partout oii il passait, que les marchands et artisans eussent à fermer leurs boutiques , et que tout bon musulman se rendît à l'Atméidan pour y entendre les plaintes qu'on avait à faire contre le gouvernement. L'alarme se répandit par toute la ville; les boutiques furent fermées ; mais la plupart des habitans se cachèrent dans leurs maisons, attendant l'événement pour se déclarer.
Ce jour-là le suitan était dans une maison de plaisance de la sultane Gadighé sa sœur, sur la côte d'Asie. Le grand-visir était au camp de Scutari. Le caïmacan qui, par devoir, devait être à Constantinople pendant l'absence du premier ministre , se trouvait dans une de ses habitations sur le canal près des châteaux de la mer Noire. Les seuls officiers, revêtus de quelqu'autorité, qui fussent à leur poste, étaient l'aga des janissaires et le kiaïa du grand-visir, 3. 1»
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A la première nouvelle de la sédition, le kîaïa ne vit que le danger qui le menaçait personnellement; et se jetant dans une saïque, il fut se cacher au fond du port dans le faubourg d'Ejub. L'aga, vieillard vénérable, assembla sa garde , et marcha à l'Atméidan. Il s'aperçut bientôt que sa présence ou ses paroles ne faisaient qu aigrir les esprits : ses propres soldats étaient plus disposés à se réunir aux révoltés qu'à lui obéir. On l'avertit qu'une troupe était partie pour aller piller son palais ; le vieil aga ne pensa plus , comme le kiaia , qu'à sa propre sûreté : il se mêla dans la foule , se déguisa , et passa sur une saïque à Scutaii. Mais, dans la crainte que le grand-visir ne le punit de n'avoir pas étouffé la révolte dans sa naissance, et ne le fit mettre à mort, il se tint renfermé dans une maison qui lui appartenait, ne se montra pas, et ne donna aucun avis ni aucun ordre.
Les révoltés, trouvant le champ libre , virent lem' nombre croître d'heure en heure : ils étaient renforcés de tous ceux qu'enhardissaient des commencemens si heureux , et de ce que les prisons renfermaient de malfaiteurs. Le grandvisir Ibrahim , trompé par de faux rapports , ne fut instruit des progrès et du caractère alarjuant que prenait la sédition , que par l'arrivée
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da muphti , du caïmacan et du kiaïa qui vinrent à Scutari en donner les effrayans détails. Le caïmacan assura qu'à la nouvelle du tumulte ,' il était arrivé à Gonstanfinople , et était monté à cheval pour rétablir le bon ordre; mais que, manquant de troupes pour réprimer l'insolence des factieux , il avait été obligé de se retirer.
Croira-t-on qu'au milieu d'une armée ottomane, à la portée d'un camp de trente mille Tartares qui venaient d'arriver, le sultan ait tenu conseil pour savoir ce qu'il convenait de faire,et que le résultat de la délibération ait été de repassera Constanlinople, c'est-à-dire au milieu de l'incendie , sans amener tous les bras qui auraient pu l'éteindre ? Les coSres , remplis de pièces d'or, amoncelés dans les salles du palais impérial, garantissaient à Aclimet qu'il aurait été obéi. Le grand-seigneur, le grand- visir et toute la cour débarquèrent à minuit à Téchelle de Top-Capou, qui est à la pointe du sérail.
Au point du jour, on délibérait encore si l'on emploierait la voie des armes ou celle de la douceur : la majorité du divan était cependant d'avis de rassembler un corps de troupes, et d'attaquer : ce qu'il fallait faire, à l'exemple de Sians-Pacha, contre leBectaSjSousMahometlV. Mais, par faiblesse et par iudécision, Achmet
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se borna à envoyer rordre aux révoltés de se retirer, avec menace, en cas de refus, de punir leur désobéissance. Cette démarche , molle et: incertaine, acheva de les enhardir. La réponse des chefs fut ce qu'elle devait être : « Ils étaient » assemblés, disaient-ils, pour la gloire et le » salut de l'empire ; ils avaient des représenta- » tions à mettre aux pieds du sultan , et ils ne j) voulaient pas quitter les armes qu'on ne leur » eût rendu justice. »
A cette réponse, Achmet , tour à tour furieux et pusillanime, s'emporta contre le grand- visir, qui rejeta la faute sur le caïmacan, et crut te justifier en le faisant arrêter : mais ce n'était pas ses ministres que le sultan avait à punir dans un moment aussi décisif Ibrahim, pour faire oublier sa négligence , par un effort de fermeté, voulut faire ouvrir les portes du sérail , et fondre sur les révoltés à la tête des bostangis , des icoglans, et de tout ce que le palais pouvait fournir de gens armés. Mais Achmet s'y opposa encore, et se borna à faire déployer le sandgiac-shérif. On cria du haut desmurailles, que tout soldat qui viendrait se ranger sous la bannière sacrée pour combattre les rebelles, aurait trente écus de gratification, et qu'on augmenterait sa paie de deux aspres par jour.
Patrona envoya Muslu à la têle de six cents hommes se postera quelque distance de l'étendard de Mahomet. La vue seule de ce détachement empêcha quiconque en aurait eu l'envie, de se réunir sous ce signal.
Ce fut en vain que , dans cette détresse , le sullan voulut alors avoir recours aux forces militaires qu'offraient ses troupes domestiques. L'obéissance et le dévouement diminuaient d'heure en heure , à mesure que le danger 'augmentait ; tous les bostangis avaient fui ou s'étaient cachés. Un seul homme fît un acte de résolution qui, tenté plutôt, aurait peut-être sauvé le sultan et ses ministres. Abdi, le capitanpacha, alla chercher à Farsenai de la marine le corps des leventis. Il en débarqua quatre cents à la pointe du sérail, et marcha avec eux contre les rebelles.
Patrona courut à sa rencontre avec une troupe plus nombreuse : trente leventis tombèrent à la première décharge; le reste prenait la fuite, et le brave Abdi s'efforçait de les retenir et de les ramener au combat, lorsque Patrona, s'adressant à lui-même , lui cria : « Abdi, pourw quoi te fatigues-tu à rassembler des lâches » pour défendre nos oppresseurs? Je suis le » maître de ta vie. Mais je me souviens que tu
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3) as sauvé la mienne quand j'étais leventi, Sî y» c'est Tempire que tu veux servir, restes cu- •» pitan-paclia ; mais jure sur ton cimeterre la 3) perte de nos ennemis, qui sont ceux de l'Etat. »
Cette générosité remarquable étonna sans doute Abdi; elle acquit son appui aux séditieux , et il conduisit ses leventis et ses canons à l'Atméïdan.
Cette place était couverte de tentes, et transformée en un vaste camp ; des sentinelles étaient postées comme devant l'ennemi ; un ordre sévère , une sorte de discipline régularisaient les mouvcmens de la révolte et calmaient l'iuquiétudc des habitans , que la première explosion avait effrayés. Le sérail n'était pas encore investi , et les préparatifs étaient jusque-là moins hostiles que desimpie défense. Acbmet, se voyant dans rimpuissance d'attaquer, envoya une seconde fois le bacb-asseki , officier dos bostangis, demander aux trois chefs ce qu'on désirait de lui. Ils répondirent quils priaient le sultan de faire remettre entre leurs mains le muphti, le grand-visir Ibrahim , le caïmacan et le kiaïa ; assurant d'ailleurs qu'ils étaient contens de Sa Hautesse, et qu'ils lui souhaitaient toutes sortes de prospérité. Acbmet aurait pu se souvenir que ce langage était celui des rebelles qui avaient
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déposé fous les sultans ses prédécesseurs, et que la faiblesse des princes qui livrent leurs ministres, leur donnent le caractère d'ingrats sans les sauver eux-mêmes.
Après de longues hésitations et d'inutiles messages, les victimes furent jugées, pour la forme , par le cadileskier d'Asie , et condamnées à être étranglées. Le malheureux Achmet crut satisfaire les rebelles en envoyant sur un chariot les trois cadavres à l'Atméïdan : au contraire, la colère de ces hommes sanguinaires devint inexprimable, leurs ennemis ne leur avaient pas été livrés vivans, comme ils l'exigeaient, comme on le leur avait promis ; et le genre de mort que le sultan leur avait fait subir les dérobait à leur vengeance. En vain leur répondait-on que le grtmd- seigneur ne livre pas vivans ses ministres à la fureur du peuple, et que leur mort devait suffire ; les cris d'indignation redoublèrent, la déposition d'Achmet fut jurée par toutes les bouches , et le nom de Mahmoud son neveu devint le vœu et le cri général.
Tous les révoltés étaient entraînés par l'instinct de leur propre sûreté à demander la déposition d'Achmet; le souvenir des vengeances qu'il avait exercées en 1702, contre tous ceux qui avaient détrôné Mustapha II, son frère.
pour le mettre à sa place, était la terrible leçon qui leur apprenait comment il punirait les outrages dont on l'accablait, s'il ressaisissait le suprême pouvoir. Le priuce Mahmoud ne donnait pas à la vérité une garantie plus réelle ni plus assurée; mais il languissait depuis vingtsept ans étroitement renfermé et sous le maître nouveau qui leur devait la liberté de sultan ; les rebelles se flattaient d'obtenir la vie et Timpnnilé , peut-être même des récompenses; car quels sont ]es coupables qui soumettent jamais leurs illusions à leur conscience?
La déposition d'Achmet III devint donc le cri général; mais il fallait présenter à la multitude un prétexte à tant de haine ; dans tous les pays la vengeance, pour être approuvée, a besoin de prendre le nom de justice. Quoique le sultan n'eût que trop servilement obéi aux: vœux, aux menaces, aux ordres d#s féditieux, ils prétendirent que ce n'était pas le grand-visir Ibrahim qui leur avait été livré, mais seulement un misérable esclave qui lui ressemblait. Le cadavre était, il est vrai, défi' guré par les outrages que la populace avait exercés sur lui ; le premier batelier d'Ibrahim qui le voyait tous les jours, affirmait que ce n'était pas lui ; et , ce qui semble plus extraor-
DE L'EMPIRE OTTOMAN. i53
dinaire, on trouva qu'il n'était pas circoncis. Peut-être Ibrahim, né chrétien, venu d'Asie à Constanlinople, .s'était-il borné à pratiquer les formes extérieures du mahométisme. Les séditieux traînèrent son corps jusqu'à la porte du sérail, demandant avec imprécation qu'on leur remît le véritable Ibrahim; et, en s'en retournant à l'Atméidan, ces furieux, pour dernière insulte, jetèrent et abandonnèrent le corps ensanglanté près d'une belle fontaine que la ville de Gonstantinople devait à la libéralité du malheureux grand- visir. Ainsi périt ce vieillard indolent et voluptueux dont le plus grand talent fut de posséder Fart de plaire à son maître, de le flatter et de l'amuser : qaelques qualités ne pouvaient compenser les torts de son insouciance , les fautes de son aveuglement , et le crime honteux d'avoir joint l'avidité à l'injustice.
Il est cependant remarquable que cette révolte de 1700 se distinguait de toutes les autres par une marche régulière , imposante-, et par des signes qui n'appartiennent point aux séditions ordinaires : commencée à la voix de quelques hommes obscurs , continuée et terminée par leur audace , ou la vit accompagnée de caractères de modération , de prudence et
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de respect pour les propriéte's et les personnes , qui feraient croire que ce n'était d'abord ni l'ambition, ni la cupidité, ni l'amour ou le besoin du trouble , mais l'indignation publique et le sentiment de l'oppression qui lui avaient donné naissance.
Les rebelles qui demandaient la déposition d' Achmet avec une fureur toujours croissante, ne se décidaient pas sur le mode d'exécution de ce grand attentat ; il leur manquait un homme de quelque rang, marquant par ses lumières, son crédit et son existence, pourporter d'une manière solennelle l'arrêt du peuple au sultan condamné. Cet homme que les révoltés cherchaient, se présenta , lorqu'ils s'y attendaient le moins, dans la personne d'Ispiri-Zadé, prédicateur ordinaire de la cour et de la mosquée de Sainte- Sophie. Ispiri-Zadé était un de ceux qui dirigeaient sans paraître les ressorts cachés delinsurrection : ennemi secret du sultan et du muphti , parce qu'on lui avait refusé une des deux dignités de kadileskiers, il cachait une ambition démesurée sous un air simple et religieux. Ses perfides conseils encouragèrent les rebelles ; il alla au-devant de tous les repentirs, de toutes 1rs craintes; et quand il vit la multitude déterminée à ne pas retourner en arrière ,
DE L'EMPIRE OTTOMAN. i55
il se chargea d'aller prononcer lui-même au sultan l'arrêt fatal. Ispiri-Zadé se rendit au sérail vers le soir de la seconde journée; les membres du divan, les grands de l'empire, inquiets et affligés, crurent, en le voyant entrer, que c'-était un messager de paix: , tous s'empressèrent autour de lui; il leur déclara que le peuple voulait qu'Achmet llï descendît du trône; que, n'ayant pu ramener les esprits, il avait accepté la mission de venir annoncer au sultan son sort pour adoucir son infortune et ménager sa douleur. Un morne silence succéda au mouvement d'espérance que son arrivée avait donnée.
Ispiri-Zadé, voyant que personne ne voulait ou n'osait porter au sultan le funeste message, se reildit lui-même dans Ihazoda où le prince s'était retiré.
« Qu'y a-t-il de nouveau, dit Aclimet, en » voyant entrer le perfide iman; les rebelles » sont-ils encore sur TAtméidan? Pourquoi ne i) se retirent -ils point? que demandent -ils? « que veulent-ils de plus? «Ispiri-Zadé, a^ectant une fausse douleur, lai répondit avec le calme le plus impudent : « Le règne de Votre Hautesse 3) est fini, et vos sujets ne veulent plus vous » reconnaître pour leur empereur, » AcIimet
i5G HISTOIRE
se leva en colère : « Que ne parlais-tu d'abord , » dit-il; toi qui venais ici tous les jours, ne }> pouvais-tu pas me l'apprendre plus tôt? »
Se levant à ces mots d'un air calme et résigné, il alla sur-le-champ lui-même à l'appartement de son neveu, le conduisit à Ihazoda, l'assit sur le trône qu'il quittait, et le salua sultan. « Souvenez-vous, lui dit-il, que votre père M ne perdit le rang que je vous cède aujour- 3) d hui , que par son aveugle confiance dans » le muphti Feizuliali, et que je ne le perds î) moi-même que pour avoir cru trop impru- » demment mon grand-visir Ibrahim. Que » notre exemple vous serve. Ne vous attachez » pas avec faiblesse à vos ministres, ne vous 3) en reposez pas entièrement sur eux. Si » j'avais été fidèle à mes anciens principes, de » ne jamais laisser mes visirs trop long-temps en » place; si j'avais continué à tout voir et à tout » entendre par moi-même, j'aurais sans doute 0» fini mon règne aussi glorieusement que je » l'ai ccmmencé. Adieu ; je souhaite que le i> vôtre soit plus heureux; je vous recommande i) mes enfans et ma personne. »
L'infortuné Achmet alla sur-le-champ s'enfermer de lui-même dans la prison d'oii il venait de tirer son neveu Mahmoud.
DE L'EMPIRE OTTOMAN. iSy
Au bout dç vingt-sept ans de règne, il se voyait le troisième sultan déposé depuis un demi-siècle. Sans doute , pour sa gloire et pour son bonheur, Achmet aurait dû pratiquer les sages conseils dont il reconnaissait l'utilité tardive. Il ne manquait ni d'esprit, ni d'adresse; il avait montré long-temps de l'application au travail : mais il aimait trop les plaisirs oisifs qui ôtent à l'âme d'un souverain la trempe qui le met au niveau de son rang; et c'est une question deshonorante qui flétrit la mémoire d'Achm et III, de savoir si ce prince devenu un monarque , fainéant, voluptueux et avare, aima mieux le repos et les femmes que l'argent.
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LIVPtE XIX.
Avènement de Mahmoud. — Puissance de Patrona- Calil et de ses complices. — Leurs excès, leur châtiment, — Nouveaux mouvcmens de rébellion — Système politique de Mahmoud. — Visiriat de Topal-Osman. — Ses succès contre Thamas - Kouli- Kan. — Sa mort. — Guerre de la succession au trône de Pologne. — Achmet- Pacha , comte de Bonneval.
— Déclaration de guerre de la Russie contre la Porte. — Médiation de l'empereur Charles YI. — Congrès de jXiémirow. — Campagne de 1706. — ■ Invasion de la Crimée parJMunicli. — Siège et Prise d'Azof , dOczakof et de Kilhournou. — Politique de ïa cour de Vienne. — Les Ottomans marchent contre les Allemands. — Siégen- Pacha grand-visir.
— Ses succès, sa disgrâce. î — Victoires d'Elias- Pacha. — Cession de Belgrade par les Impériaux.
— Paix de 1739. — Alliance des Suédois et des Ottomans. — Guerre de 1741 entre la Prusse et la France contre ^Îarie-Thérèse. — Lettre de Mahmoud aux Princes chrétiens. — Gouvernement de Mahmioud. — Bekir-Aga. — Luxe de Mahmoud. — Naissance ds la secte des Wahabis. — Fondation de la Nouvelle Servie. — Mort de Mahmoud. — Son caractère. — Son éloge.
*7^"* Le successeur d'Achniet ITI, sultan Mahmoud I, était à peine assis snr le trône depuis quelques heures, qu'il demanda à voir celui
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qui l'y avait placé , et fit venir en sa présence PatronaCalil. Ce nouveau Mazaniello était un homme de quarante ans environ , de moyenne taille, leste et bien fait, d'une figure mâle et fière à laquelle une moustache noire ajoutait quelque chose de dur et de farouche. Patrona parut devant son nouveau maître en habit de janissaire , les jambes nues , tel qu'il était quatre jours auparavant, lorsqu'il vendait de vieux habits dans les rues de Constantinople. Les premières paroles de Mahmoud furent pour demander à cet homme quelle récompense il désirait : « Sublime Empereur , répondit ce chef î) des rebelles, mes vœux sont remplis, les » ennemis de l'empire sont punis, et Ta Hau- X tesse est assise sur le trône de ses ancêtre?. -» Je n'ai pas formé le noble dessein de t'y 3) placer, sans savoir que ceux qui fojit les sultans » ne meurent jamais dans leurs lits, — Rassures- » toi,repritle prince, je tejurepar les âmes de » mes pères, que loin de vouloir attentera ta » vie , mon dessein est de te récompenser. — » Si telle est l'intention de Ta Hautesse, dit » Patrona , donnes-en la preuve éclatante : 3) abolis à l'instant le Bedead qui a causé j» la mort du visir Ibrahim et la déposition de » ton frère Achmet. » — « Tu seras content, »
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répliqua aussitôt Mahmoud ; et à l'instant même on publia dans les rues de Gonstantinople que l'odieux impôt était supprimé.
Il semblait donc que tous les troubles allaient cesser avec leur cause; mais la reconnaissance de Mahmoud jeta les chefs des rebelles dans l'ivresse de l'orgueil et de l'ambition : celui qui, dans son langage, montrait tant de désin-* téressement et même de grandeur, commença a croire qu'il était le maître de l'empire ; et un vil triumvirat, composé de trois janissaires, osa penser qu'il allait régner sous le nom du sultan qu'il avait proclamé.
Lesdésordresrecommencèrentau moment oii on ne les craignait plus. Les séditieux allèrent piller les palais des plus riches d'entre les proscrits, et brisèrent le sceau impérial apposé sur les portes de leurs demeures, Mahmoud fut vivement offensé de cette insulte, et il commença à craindre que ceux qui l'avaient placé sur le trône ne missent leurs services à un trop haut prix. Dans l'impuissance de réprimer par la force de semblables excès, il lui fallut se borner à faire prier les trois chefs de lui laisser le soin de punir les proscrits. Pour toute réponse , ils envoyèrent demander itérativement la tête de ceux qui avaient échappé à leurs
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recherches, tels que le chiaoux-bachi et le reiseffendi, le vieuxMehemet, le même qui avait été ambassadeur en France en 1720. L'adroit et prudent ministre s'était caché , et eut le bonheur de trouver enfin grâce par les bons offices d'un émir, ami de Mouslu, auquel il avait rendu, service.
Les pillages et les excès continuèrent. Le jour où le présent d'usage devait être délivré à la milice arriva. Les cinq corps des janissaires, des spahis, des topachis, des gebezis et des leventis se rangèrent chacun sous leur drapeau particulier qui était planté sur F Atmeïdan : les seuls soldats en activité de service avaieut droit à la gratification. Patrona, pour plaire à la multitude, admit les surnuméraires et même les liommes que leur âge ou leurs infirmités mettaient hors d'état de service. Le nouveau kiaia des janissaires, par devoir ou par recon- »aissance pour le sultan qui l'avait confirmé dans sa dignité , représenta à Patrona que les trésors accumulés par Achmet ne suffiraient pas long'tems à des hbéralités si folles. Le rebelle le regarda d'un œil irrité et le fit mettre à mort : la distribution s'acheva avec autant de prodigalité que de désordre. C'étaient les dépouilles du gracd-visir Ibrahim qui fournis- 3. II
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saient à ces profusions. Les rapports des hislo* riens en font monter la valeur à plusieurs millions.
Le sultan , trop convaincu qu'il ne régnerait pas tant que Patrona resterait dans sa capitale, le fit venir pour lui offrir un des premiers pachalics de l'empire : celui-ci vit qu'on ne cherchait qu'à l'éloigner, et refusa, s'excusant sur sa profonde ignorance. Le nouveau Janissaire- Aga, attaché désormais à Mahmoud, par .sa place , était présent a cette entrevue : il se permit de dire qu'il fallait offrir cent mille sequins k Patrona , qui choisirait le lieu où il voudrait vivre. Pour réponse, il n'entendit que ces mots pleins d'arrogance : « Qu'ai - je besoin qu'on 3) m'oifre de l'argent? tout celui qui existe » dans Constantinople n'est-il donc pas à ma » disposition ? »
Un regard foudroyant apprit à l'indiscret aga qu'il pouvait éprouver le sort de son kiaia ; et dans son effroi , il se prosterna trois fois aux pieds de l'iusoleut rebelle.
Il ne lui manquait en effet que le nom de sultan. On le vit nommer les principaux officiers de l'armée 3 et distribuer, conmie le prince , à ses créatures , des pelisses de martrezibeline prises dans les palais livrés au pillage.
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Lorsque Mahmoud , le septième jour de la révolte et le cinquième de son instailalion , alla ceindre en grand appareil le cimeterre d'Osman à la mosquée d'Ejub, le cortège passa entre deux haies de janissaires, de topachis et de gebezis , tous sans armes, selon l'ordre qu'ils len avaient reçu et selon l'usage : [es rebelles seuls osèrent paraître armés, et distingués oar le turban rouge qu'iis avaient adopté. Leur chef, monté sur un cheval superbement enharnaché , affectant l'insolent contraste ^lu faste et de la plus sale néghgeuce, se montrait les jambes nues, sous son grossier iiabit de janissaire, et précédait le graud-visir, ayant à sa gauche un de ses deux complices : tous deux: jetaientdessequins au peuple, et quatre derviches à pied, à leurs côtés, distribuaient de leur part de pareilles largesses, fruits sang lans de la proscription.
Non content de créer des généraux et des ministres , Patrona voulut faire un prince souverain. Le hasard lui fit rencontroi- un Grec nommé Jannaehi, boucher de profession, qui lui avait fourni à crédit de la viande pendant qu il campait avec les rebelles sur l'Atmeïdan ; il se souvint en le voyant qu'il ne l'avait pas i'écompensé. « Jannaehi , lui dit-il en riant :
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» Es-tu détermiaé à ne pas vivre plus loncf- » tems que moi ? » Le Grec lui avant re'ponda par des protestations de dëvoùment : — « Eh » bien, lui dit Patroaa, que puis-je faire pour » toi? tu n'as qu'à parler. » Le boucher Jannachi lui demanda aussitôt d'être fait prince de Moldavie. Grégorasko Ghiua, alors hospodar et frère du drogman de la Porte, était bien ■\ni de la cour ottomane. Le grand-visir refusa une première fois Jannachi venant demander un trône sur la recommandation de Patrona. « On n'avait pas de reproches à faire à l'hos- 33 podar, disait-il, et son nom illustre contras î) tait trop avec la vile profession du protégé » qui se présentait pour le déposséder. » — « Que m'importe , dit Patrona impudemment, y> Grégorasko n'est-il pas giaour? Jannachi » l'est aussi : c'est mon ami, je veux qu'il soit 3) préféré. » Il chargea IMouslu d'accompagner son Grec à l'audience du visir, et le boucher Jannachi en sortit hospadar de Moldavie.
Tout ce qu'osaient impunément les trois chefs est au-dessus de toute croyance. Patrona , Mouslu et Ali, toujours armés, ainsi que leurs complices, au mépris des défenses du sultan et du gra^id-visir , entraient au divan , portant de larges cimeterres; et sous les yeux de ce pre-
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mier ministre de l'empire, qui se taisait devant eux , ces triumvirs distribuaient les emplois et jugeaient les causes.
Les rebelles plus obscurs se livraient à tous les excès ; mais les chefs ne permettaient pas toujours que ce fût avec impunité. Distingués par la couleur de leurs bonnets et par le nom des erdengueschtis ou enfans perdus, hommes dévoués, que prenaient ces prétendus vengeurs des droits de la nation ottomane, la violence et le meurtre les accompagnaient, la terreur était à leur suite.
L'un d'entre eux s'étant enivré à Galata, repassa à Constantinople , et se fit descendre à la douane près de Bacchi-Capou. Il prit publiquement trois cents piastres dans la caisse, les distribua à deux hommes qui étaient avec lui , et leur fit signe d'emmener deux belles esclaves dont le maître était venu au bureau pour en acquitter les droits. Trouvant ensuite à la porte un cheval tout sellé, tout équipé, il monta dessus , et s'en alla. Les douaniers n'osèrent pas se récrier, ignorant le nom du voleur, mais jugeant peut-être de son pouvoir par son audace. Le lendemain, un homme bien vêtu et bien armé, descendit de cheval, et entra à la douane, accompagné d une escorte de six hommes. Les
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préposés , qui s'attendaient à une scène semblable que celle de la veille, le reçurent avee d'autant plus de respect, qu'il leur inspirait plus de crainte, et l'invitèrent à s'asseoir dans l'angle du sofa, qui est la place d honneur. L inconnu leur fit une légère inclination de tête , et s'informa de ce qui était arrivé le jour précédent. Sur le récit des douaniers, il appela un des gens de sa suite, et lui donna ordre de lui apporter la tôte d'un individu, qu'il nomma. Il chargea ses autres suivans de deux ou trois messages pareils. Les gens de la douane, étonnés ettrcnil^laus, gardaient le silence. «< Vous ne savez donc :» pas qui je suis? dit l'inconnu. Je m'appelle » Monslu. » A ce nom la terreur devint universelle. « J'ai, continua Mouslu, un talent » tout particulier pour reconnaître les honnêtes » gens et les voleurs : soyez tranquilles; jes-. j) time autant les uns que je déteste les autres, » et vous venez de voir comme je les punis. 3) Adieu. »
Cependant les rebelles voyaient diminuer 1© nombre de leurs complices. Les janissaires et les autres corps de gens de guerre s'en étaient séparés : les uns rentrèrent dans leurs odas, les autres dans leurs quartiers. Le camp de l'Atméidan était levé; et quoique Patrona Calii
dût se croire en core un parti dans la soldatesque , il ne conservait de réunis que quatre cents hommes qui logeaient autour de sa demeure , le palais du dernier tefterdar , près de TOrta- Dgiami. Sa présomption et son arrogance étaient toujours les mêmes , mais commençaient à être au-dessus de son pouvoir, qui diminuait de jour en jour dans l'opinion II ne farda pas à en être averti lui-même. Un serdingueschtis prit querelle avec un oda-baschi , et le lua. Toute la milice accourut à l'Orta-Dgiami, et jura, dans son indignation , de fermer l'entrée des odas à tous les serdingueschtis.
Patrona se rendit à cette assemblée tumultueuse , croyant que sa présence imposerait silence à tous les murmures. Mais un oda-baschi de la trente-deuxième compagnie, lui déclara hardunentque le corps entier des janissaires ne s'était réuni que pour rompre toute société avec cesbandits qui déshonoraient leur cause par des crimes, et que si lui-même ne se rangeait pas à son devoir, on trouverait le moyen de l'en punir.
Patrona répondit fièrement, « qu'on n'avait w qu'à venir l'attaquer, qu'il avait dans Gons- » lantinople douze mille Albanais prêts à se )> joindre à lui. »
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« Quand tu ferais venir à ton secours toute 3) l'Albanie , reprit le même oda-baschi , nous ne » t'exterminerions pas moins toi et les tiens. » Patronaseradoucit alors, et alla jusqu à s'excuser sur ce qu'il ne faisait de tort à personne. « Ce n'est pas assez, lui cria-t-on; si tu es ja- 3) nissaire, comporte-toi en janissaire soumis : 3> ne te mêles pas des affaires de l'Etat ; que 3) Mouslu, ton camarade, ne parle plus en minis- 3) tre de l'empire ; qu'il ne se présente plus tous » les jours à la porte du divan avec le faste et ;> l'insolence du dernier kiaïa. Crois-tu que le » sultan et son grand-visir aient besoin de vos •» lumières pour se conduire? »
a Mais, dit Patrona avec mode'raliou, si je 3) cesse un instant de veiller sur le sultan et sur 3î le divan , vous reverrez bientôt en place des 3) ministres aussi odieux que ceux que nous 3) avons punis ; je n'ai daulre but que le bonj» heur public. »
Mille cris d'indignation se firent entendre aussitôt. « Ce n'est pas d'un homme tel que toi , 3) lui disaient les janissaires , que le salut du 3> peuple dépend. Notre sublime empereur se 3) montre assez juste et. assez éclairé pour que 33 tu lui laisses le soin de rendre ses sujets heu- ;p reux. Nous ne souffrirons pas plus long-teœs
» qu'un bomme comme toi dicte des lois à Sa » Hautesse, et prétende être admis au partage » de l'autorité souveraine. Nous te donnons » trois jours pour licencier les bandits que tu j) paies : au-delà de ce terme , nous les exter-. « minerons partout oii nous les trouverons. »
Malgré son audace , Patrona garda le silence , et se retira. Il venait d'apprendre qu'il avait plus d'ennemis que de partisans.
Mais il était bien loin de renoncer, ainsi que ses complices, au projet insensé de se partager les premières dignités de l'empire; et il résolut de faire élire Mouslu kiaia des janissaires, afin de trouver en lui un sûr appui. Cinquante mille piastres, distribuées aux plus anciens et aux plus accrédités , préparèrent les voies qui conduisirent Mouslu au poste de lieutenant-général de la milice. Patrona se réservait une place non moins élevée; c'était celle de capitan-pacha : elle était vacante. Abdi n'avait pas été continué , ayant pris parti pour les rebelles, et le sultan d'ailleurs la destinait à Dgianum-Coggia, reconnu pour un des hommes les plus habiles et les plus intrépides. Il était alors dans l'Archipel à la tète de la flotte ottomane, occupé à lever le karatsch ou tribut.
Mais le peuple, les grands, la milice, un
grand nombre même de rebelles étaient fafignës de la tyrannie des triumvirs, qui auraient dû s'étonner de leur puissance, et ne pas s'aveugler sur sa durée.
L'âme de leur entreprise, le complice de leur succès , l'ambitieux Ispiri-Zadé , les avait laissés livrés à eux-mêmes depuis que le sultan l'avait nommé Kadi-leskier. Une conspiration s'ourdit contre les conspirateurs : mais cette fois ce fut le souverain qui conspira contre de coupables sujets. Le timide Mahmoud s'appuya des conseils du grand-visir et du khan des Tartares. L'exécution fut différée jusqu'au retour de celui à qui les vœux secrets de tous en réservaient rhonneur. Il arriva enfin : Gianum- Coggia rentra dans le port à la tête de la flotte, et le jour se leva où la majesté du trône allait être vengée , et ses affronts lavés dans le sang le plus impur.
Patrona Gahl, Ali et Mouslu furent invités h se rendre au divan pour une affaire d'une haute importance.
Ils s'y rendirent , et laissèrent dans la première cour du sérail les trente hommes d'escorte dont ils marchaient toujours accompagnés. La solitude et le silence régnaient sur leur passage : aucun indice apparent de piège et de danger
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n'éveilla leur méfiance. Le grand-visir ouvrit le divan , en annonçant que Patrona Calil était nommé béglierbey de Roméiie , et Mouslu bégUerbey de NatoHe : dessanjincats étaient également donnés aux deux effendis qui servaient de conseils aux trois chefs, et qui ne les quittaient jamais ; car pour les mettre à mort sans violer les droits de l'uléma , dont ces effendis étaient membres , il fallait les nommer à des emplois qui les fissent rentrer dans la foule des sujets soumis au sultan.
Patrona se leva avec insolence, et déclara qu'il refusait ces prétendues faveurs; mais au même instant Gianura-Coggia , tirant un cimeterre caché sous sa pelisse, le frappa à mort avant qu'il eût eu le tems de songer à se défendre. « Exterminez les ennemis de l'empire » et du sultan » , s'écria Gianum d'une voix foudroyante. A ce signal, trente chiaoux armés se précipitèrent sur Mouslu , sur Ali , et sur les deux effendis leurs complices : tous furent massacrés. Le vil Mouslu eut de commun avec Jules César, qu'en voyant les poignai'ds levés sur lui , il s'enveloppa la tête dans ses vêtemens, et ne chercha pas à se défendre.
Les trente hommes de l'escorte éprouvèrent le même sort. Un officier alla leur aimoucer
que leurs chefs avaient reçu des pelisses de la libéralité du sultan, et les invita à entrer seulement cinq par cinq pour recevoir les mêmes marques de la bienveillance impériale. A mesure qu'ils entrèrent dans la seconde cour, ils furent désarmés et étranglés.
La même rigueur poursuivit et atteignit , pendant plusieurs jours, ceux des rebelles qui avaient le plus marqué par des violences et par des excès : bientôt après , par l'ordre du sultan , tout le reste des coupables fut confondu dans une amnistie générale.
[ySi. Le vieux Mehemet-Pacha, grand-visir, fut disgracié pour avoir été , par sa faiblesse , la cause de tous les désordres depuis l'avènement de Mahmoud. Mais, comme il avait toujours montré de bonnes intentions , le rang de pacha à trois queues lui fut conservé , et le sultan le fit gouverneur d'Alep. Ibrahim Cabacuîak, pacha de cette province, fut élevé au visiriat: son zèle inconsidéré faillit à rallumer le feu mal éteint de la sédition. Il se crut assez de puissance pour travailler sans ménagement au rétablissement de l'ordre et de l'économie, et déclara que les janissaires qui ne s'étoient enrôlés que pour profiter du don extorqué au suhau mal affermi sur son trône dans les premierji
jours de son règne, ne recevroient pas de solde pendant une année. Une fermentation subite se manifesta ; elle était fomentée sous main par les intrigues et l'argent des sultanes Zélide et Fatima , filles d' Achmet III. A l'exemple de Patrona, d'Ali et de Mouslu, trois janissaires^ pleins du désir de les imiter, et de l'espérance de mieux réussir , s'assurèrent l'or à la main , de quatre cents soldats de toutes les armes , et la nuit du 24 mars lyôi , ils les conduisirent chez le janissaire Aga , qu'ils sommèrent de se mettre à leur tête , et de leur livrer les drapeaux dont il étoit dépositaire. Ce commandant ferme et courageux , leur ordonna pour toute réponse , de se séparer et de quitter leurs armes. Le tumulte ne fit qu'augmenter. Le janissaire Aga sortit et reparut bientôt le cimeterre à la main , à la tête d'une poignée de soldats qu'il avait réunis; il se fit jour à travers les révoltés , et quoique blessé au bras d'un coup de pistolet , il courut au sérail annoncer que la sédition recommençait.
Tandis que les rebelles s'emparaient des tentes et des marmites des odas , tandis qu'un camp nouveau se dressait dans l'Atméidan, tous les pachas réunis à la voix du grand seigneur, se préparèrent à marcher contre les coupabl*»'^. Dès la
pointe du jour , le grand-visir , l'aga des janissaires, le capitan- pacha, tous les pachas du banc , à la tête de tout ce qu'ils purent rassembler de gensarme's, se portèrent surFAlméidan, a3?"ant au milieu d'eux l'éfendard de Mahomet déployé. Ils ne rencontrèrent d'ennemis que les quatre cents hommes soudoyés par les émissaires de Zélide et de Falima. Le combat ne fut pas long-tems incertain. Les quatre cents rebelles furent chargés avec tant de vigueur qu'ils prirent la fuite et cherchèrent leur salut dans les odas des janissaires qui ont le droit d'asile. Mais , ii en était resté deux cents sur le champ de bataille ; soixante-dix avaient été faits prisonniers ; ils furent étranglés sur le lieu même du combat , par l'ordre du grand-visir Gabaculak. lia part que les sultanes , filles d'Achmet , avaient eue à ce soulèvement, ne tarda pas à être connue ; elles fnrent reléguées dans le vieux sérail, leurs bieus furent coniisqués , et on leur assigna deux piastres par jour pour leur subsistance. A la première nouvelle de la révolte , Mahmoud avait ordonné que son oncle Achmet fût resserré plus étroitement et fût gardé à vue. Mais, il ne fut pas plntôt assuré que le malheureux prince ignorait les mouvemens qui se faisaient en son nom , que revenant à son ca-
ractère humain et gdnëreux , il lui rendit toute la liberté dont il le laissait jouir depuis sa déposition.
Ainsi lesélémens de la révolte de lySo rentraient dans leur fange , mais n'en exislaienl pas moins. Les partisans secrets dcPalrona n'étoient point exterminés : une de ses créatures commandait même l'armée ottomane, opposée aux Persans. C'était Rustan , pacha d'Eri van , homme plein de bravoure, de capacité et de bouheurï Patrona l'avait nommé , de son autorité , au commandement sans le connaître , par l'orgueilleux motif de donner à l'armée un général de son choix. Mahmoud le proscrivit dans la seule haine du factieux son protecteur. Un capidji fut dépêché à Sélim-Aga , lieutenant de Rustan, avec la mission de lui remettre sa nomination du pachalic d'Erivan , et l'ordre de faire arrêter et de mettre à mort Rustan , en prenant aussitôt après le commandement de l'armée. Arrivé aux portes de cette ville frontière , capitale de la province , le capidji n'entendit que des champs de victoire , tandis que Rustan était proscrit à Constantinople : il avait battu les Persans, et se disposait à les poursuivre. D'ailleurs, Sélim-Aga avait péri dans le combat; le messager secret ne pensait plus qu'à