‹ Histoire de l'Empire OttomanChapitre 6 sur 9 · HlSTOIPxE · texte numérisé non relu

HlSTOIPxE

sait avec tant de zèle son inutile modération J Békir rëcompensait son tchoadar, en le chargeant, tout en l'éloignant , de la mission la plus lucrative.

Le kislar-aga et ses deux complices virent le terrible orage qui se formait contre eux ; et , ne pouvant pas imposer silence au mollah, ils conjurèrent sa perte. Aveuglés par la fureur, ils ne consultèrent point la prudence, et dédaignèrent même de cacher sous d'autre voile que celui de la nuit de quelles mains serait parti le coup qu'ils méditaient. Des assassins étranglèrent le mollah et sa fille dans leurs lits ; et , par un artifice grossier , on scia les piliers de bois qui supportaient la maison, de manière à la faire écrouler, et laisser croire que les deux victimes avaient péri ensevelies sous les ruines.

Mais le moment et les circonstances du crime ne permirent aucun doute à l'indignation publique. Tout l'uléma jura de venger, à quelque prix que ce fût, la mort du mollah. Quelques comraandans de janissaires entrèrent dans le complot : des conciliabules furent tenus nuitamment. On résolut de demander au sultan les têtes des trois scélérats, des trois monstres devenus le fléau et l'opprobre de l'empire. Getl©

)«ste conspiralion s'arrêtait à la personne du sultan, que tous se promettaient de respecter s'il livrait les coupables.

Mais les cris de la fureur nationale ne pouvaient guère arriver jusqu'à Mahmoud , dans l'immense dislance qui, du fond du sérail, sépare le souverain de son peuple. Le kislaraga aurait anéanti toutes les suppliques écrites, ou repoussé quiconque eût osé se rendre l'interprète du cri public , et le porter aux pieds du trône. On se servit d'un moyen bizarre , avertissement d'un genre étrange qui rappelle les lettres de feu qui firent pâlir Balthazar , et dont l'usage et l'effet se sont souvent renouvelés depuis. Des conudacs ou falariques, flèches armées, non pas de fer, mais d'étoupes soufrées, et renfermant une mèche allumée, furent lancés de nuit sur les terrasses de bois servant de faîtes à toutes les maisons de Constantinople, qui, à l'exception des hans, des mosquées et de quelques palais , ne sont point construites en pierres, mais en bois sec, et peint à l'huile d'aspic. Les feux commencèrent à paraître, et continuèrent pendant plus de vingt nuits dans deux ou trois quartiers difïérens de la ville. Ces signaux sinistres, toujours renouvelés, annoncèrent bientôt au sultan qu'ils

!tst9 HISTOIRE

exprimaient un vœu muet , et ses yeux inquiets

cherchèrent quelle victime on attendait de lui.

Il commença par déposer le grand - visir. Dès le lendemain les feux recommencèrent : ce n'était pas là une des tê(es dévouées qus l'on demandait. Mahmoud se préparait à verser des torrens de sang , et à s'armer de toute sa rigueur pour assurer sa tranquillité , lorsque ]e muphti se présenta devant lui , et vint accuser le kislar-aga et ses deux complices. Il lui fit l'affreux tableau des excès où Békir-Aga s'était porté , lui en demanda justice , et l'assura qu'en la refusant, il compromettrait et son trône et sa vie. Mahmoud , frappé de son propre danger, consentit sur-le-champ à abandonner l'exécrable kislar-aga, et à l'exiler au grand Caire.

Il annonça qu'il ferait une promenade en mer : le kislar-aga ne l'accompagnait pas seul dans ces occasions; car les plaisirs des souverains de Constantinople ne sont jamais affranchis des entraves du faste et d'une solennité qui donnent aux honneurs qu'on leur rend l'apparence du culte divin.

Le sélictar-aga ne le quitte jamais; et lorsque le Grand-Seigneur s'embarque sur sa saïque dorée au tandelet de pourpre , le gouverneur

ides deux mers qui baignent le sud et l'est de la capitale, le bostangis-bachi se tient agenouillé devant lui.

A peine le sultan eut-il mis pied à terre sur la côte d'Asie, que les officiers qui le suivaient se saisirent de Békir-Aga, le jetèrent dans une barque, et le conduisirent à la tour de Lëandre, espèce de phare situé entre Scu*tari et le port de Constantinople dont il éclaire l'entrée. Son nom poétique n'a, pour être recoramandable , l'appui d'aucune tradition historique : l'imagination la pins crédule n'oserait pas y rattacher le souvenir de deux amans malheureux ; mais le sinistre accent avec lequel est prononcé le nom de la tour de Lëandre, ou plutôt la tour de la jeune fille ( kis koulassi ) apprend aux étrangers que son rocher, dans lequel sont pratiqués quelques cachots, n'est que la prison où sont déposés pour quelques heures les grands de l'empire envoyés plus loin en exil, ou les janissaires condamnés à mort.

M-ahmoud avait fait mettre le kislar-aga à la tour de Léandre pour apaiser les cris du peuple , et espérait borner sa punition à l'exil au Caire : mais les imprécations redoublèrent à la vue de la galère qui allait transporter le coupable en Egypte , et dérober ainsi sa t^le à

flSo HISTOIRE

la vindicte publique. De toutes parts on demanda sa uîorl. Le suJtan, Ibrcé de livrer son indigne favori , prit le sage parti de consentir à .son supplice : mais , pour désarmer la fureur du peuple, il fallut encore que le châtiment fût aussi solennel qu'il était juste; et Mahmoud déclara qu'il en serait le témoin. A la vue des bourreaux, le caractère altier et fongueux de Békir se tourna en fureur : il tira le candjiar du coutelas dont il élait armé, et, frappant tous ceux qui approchaient de lui, il périt massacré à coups de cimeterre. Son corps resta trois heures exposé sur la plate forme. Soliman et Jacoub , ses complices , furent mis à mort le même jour que lui. Les dépouilles de ces irois' scélérats enrichirent le trésor impérial qui seul en profita. On en fit monter la valeur à qnaranlecinq millions sjx cent mille livres d'argent monnoyé , sans compter les diamans, les bijoux précieux , et autres objets rares qu'avait r^tssemblés leur insatiable cupidité. La tyrannie et le supplice de fodieux Békir-Aga, prouva, par un exemple de plus, que les sultans ne sont rien moins qu'au-dessus des lois.

La terrible justice exercée par Mahmoud, arrêta pour quelques tems les déprédations scandaleuses de tous les officiers civils et mi-

DE L'EMPIRE OTTOMAN. -St

îitaires de l'empire , si certains d'acheter Virapunité du vivant de Békir-Aga; car le sullaa aimait la justice , et ne séparait pas le maintien des lois de l'intérêt de sa sûreté. L'âge augmentant sa défiance, et le chagrin d'être privé de postérité ajoutant à ses inquiétudes , il sembla , dans les dernières années de son règne, faire de la tranquillité deConstautinople l'unique objet de sa prévoyance et de ses soins. Il avait comme circonscrit les bornes de son empire dans l'enceinte de sa capitale : aussi n'aperçutil pas à l'extrémité méridionale du territoire ottoman, l'orage qui, se formant à cette époque, fit sortir du sein brûlant de fArabie la nuée formidable d'ennemis méprisés dans les premiers tems de leur apparition , et connus depuis, de brigandages en brigandages , sous le nom abhorré de Secte des TVahabis.

Terre natale de ces essaims de conquérans , 174^dont Mahomet fut le chef, le législateur et le pontife, la province d'Yémeu voyait alors les Wahabis naître de la cendre des Karmales , et renouveler les dogmes, l'austérité et l'ambition de ces intrépides et belliqueux fanatiques qui se rendirent sous les califes abbassides , le fléau du mahométisme et la terreur de l'empire des Arabes.

La peuplade des Wah:ibis, mardi an t snrTêsf traces de^ Oiloiiians eux-niéjiies , cm bientôt son édëbaly dans la personne du sheik Mohammed , et son otnian dans Ebn Sehaud , prince de Diehich et de Lahsa , denx districts situés dans le désert à cent lieues de Bassora.

Sheik Mohammed , homme pîein d'audace, de prudence et d'à Iresse , né dans la petite tribu des Arabes INéjédis, entreprit d'être Te réformateur du mahométi.'^nie , et de rapporter le Coran à sa pureté primitive. Ce livre sacré servait de base à la nouvelle docliinc; reniement il le commentait d'une manière diftcrente des^ musulmans sunnites, et conformément à son ambition et à ses vues. Le réformateur ne voulait voir dans Mahomet que ce que Mahomet faisait profession de voir dans Jésus- Christ, un sage, un homme aimé de Dieu, un simple instrument dont le Tout-Puissant s'était servi pour faire connaître sa volonté aux hommes.

Avant de propager sa doctrine, l'habiie shéik voulut accréditer sa vocation auprès des Arabes, le plus crédule et le plus enthousiaste de tous les peuples. Une prétendue tradition se répandît dans l'Arabie: ony crut que Soliman, un pauvre pasteur , grand-père de Sheik Mohammed , avait vu en songe une flamme sortir de son corps, se

répandre dans la campagne, et en consumer les habilans. Les slieiks, interprètes héréditaires des visions, annoncèrent que le ciel destinait par là lin des fils de Soliman à devenir le fondateur d'une nouvelle puissance, et à voir sous ses lois tous les Arabes du désert. En efîet , Abd- Èlwahab^fils de Soliman, ne vit pas la prophétie réalisée dans sa personne, mais dans celle de slieik Mohammed dont il était le père : et ce fut sans doute poiir que les oracles n'eussent pas tort que le nom de JVahahis fut donné aux nouveaux sectaires, quoique sheik Mohammed fût leur vérifable législateur.

Ce nouveau prophète sortit de l'Yémen, et parcourut les Villes voisines de l'Eupbrate et celles de la Syrie. Rejeté, comme Mahomet l'avait été d'abord ; repoussé à la Mecque , à Damas; chassé de Bagdad et de Bassora, il revint , après trois ans de courses inutiles et de mépris dans l'Arabie sa patrie.

Le prince Ebn-Séhoud était alors chef d'un peuple nouveau formé des débris de plusieurs iribus affaiblies par leurs guerres mutuelles, et qîi'il avait su réunir soiis l'ascendant de sa bravoure et de ses exploits; la confiance et l'admiration étaient les appuis de son autorité et les garants du dévouement volontaire de ses sujets.

a34 HISTOIRE

Ebn-Sehoucl embrassa la religion que sheik Mohammed professait ; tous ses Arabes suivirent son exemple avec d'autant plus d'enthousiasme, qu'un grand nombre d'entre eux étaient de la tribu des Néjédis , d*où sortait le shoik Mohammed, et que même ils étaient ses prosélytes en secret. Sheik-Mohammed fut déclaré pontife : Ebn-Sehoud se proclama le prince et le généralissime de ces sectaires qui allaient désormais prêcher et convertir à main armée ; la ville de Drehieh fat élevée au rang de capitale de cet empire naissant : l'avantage d'être presque la seule dans le désert qui eût des maisons bâties en pierres et non en terre et en roseaux, comme toutes les autres, lui valut cet insigne honneur ; et c'est ainsi que l'existence des Wahabis se manifesta.

Le caractère de la nouvelle nation contenait tous les éléraens favorables aux vastes desseins d'Ebn-Sehoud : une vie austère, un tempérament robuste, du courage, de l'avidité et du fanatisme.

Ebn-Sehoud partagea son peuple de soldats en petites troupes de cavaliers; il leur fît de la sobriété un devoir religieux , de l'abstinence fortuite une vertu, des travaux les plus rudes, des exercices les plus violens une habitude

journalière ; il les arma légèrement, et les accoutuma à monter deux sur des dromadaires , animaux que les courses les plus longues et les plus pénibles n'effraient pas; qui savent supporter la soif, la fatigue et la faim , parce que, dans sa bienveillance, l'auteur de la nature a fait naître ces quadrupèdes dociles , sobres, vigoureux et patiens, sous le ciel d'airain et sur le sol de feu où leurs qualités sont les plus utiles à l'Arabe qu'il leur a donné pour maître.

« Voulez-vous devenir riches , puissans et » redoutés, » dit Ebn-Sehoud à ses Arabes, en les envoyant ainsi armés, ainsi montes, attaquer au-delà des déserts , et surprendre à l'improviste leurs ennemis sans défense, «soldats, 3) méprisez la mort. » Sbeik Mohammed leur ©jouta : « Arabes, le Très-Haut combat pour » vous, il veut la mort de ceux qui rejettent » votre croyance ; soyez soumis aux dogmes » que ma voix vous a enseignés : votre recora- 3i pense sur la terre sera dans le butin que vous » donneront vos armes ; votre récompense dans y> le ciel sera le bonheur éternel que vous mérix> ieront votre ferveur et vos exploits. »

Ce n'était encore que par des incursions plus ou moins hardies,, des brigandages plus

i36 HISTOIRE

oti moins obscurs , que la secte des Wababîs s'essayait à de plus bautes entreprises, et à la domination de l'Arabie que nous lui verrons envabir quelques années plus tard; mais tandis que des ennenu's si redoutables pour l'islamisme et l'empire ottoman, se fortifiaient à l'abri de la fausse sécurité du sultan Mabmoud , des adversaires mieux connus, non moins formidables, lui préparaient de nouvelles alarmes et de nouveaux dangers.

Depuis long-tems les Russes ne r^ojardaient leurs traités de paix avec les Oîtomans que comme des trêves, des délais qui leur laissaient prendre de nouvelles forces et de plus 6Îires mesures pour recommencer la guerre plus utilement. De vastes déserts, défenses mutuelles des deux empires, séparaient les provinces ottomanes des provinces russes , et les stipulations les plus solennelles garantissaient que les solitudes qui s'étendent depuis le Niester jusqu'au Niéper , ne seraient point occupées. Cette barrière naturelle n'avait jamais pu être frâncbie. Pierre I y avait échoué ; Munich n'avait pas osé s'engager dans ce grand espace inhabité , malgré les ressources de son génie et la patience de ses soldats. L'armée russe et ses généraux s'etii^yaient d'avoir à

DE L'EMPIRE OTTOMAN. aS;

fraverser d'immenses plaines inculles, découvertes où les nuages des Tartares venaient les harceler sans relâche et sans obstacles; oii lartiilerie de sicge comme ceî'e de campagne, les magasins de vivres et de munitions de guerre suivaient par nécessité, et ralentissaient forcément la marche des troupes réglées : ensuite il était aisé de prévoir qu'eu cas de revers, une armée défaite sur un pareil terrain serait une armée détruite : aussi , sous prétexte de mettre ses frontières à l'abri des incursions des Tartares, la cour de Pétersbourg fît élever de distance en distance une ligue de redoutes et de petits forts qui formaient une circouvallation autour des possessions du khan de Crimée. Le Niéper ou Boristhène ne servit pas long-tems de limites à ces ouvrages prétendus desimpie défense. Au mépris des traités, les Russes s'établirent sur la rive occidentale qui appartient à cette vaste péninsule forméo par le Niéper et le Bog. Les cris des Tartares , autour desquels la première enceinte militaire traçait une ligne de blocus, n'avaient point éveillé l'attention de la cour ottomane; mais les envahissemens prirent un caractère plus alarmant : l'infraction aux traités devint manifeste. Les Russes couvrirent de lignes for-

a38 HISTOIRE

tifiées toute la presque le ; ils établirent des colonies dans ces solitudes qui devaient rester désertes : ils y attirèrent des Valaques , des Moldaves, et un plus grand nombre encore de Serviens , à qui la conformité de la religion grecque faisait préférer le joug russe au joug musulman. Des villages se formaient; le fort de Sainte - Elisabeth s'élevait au milieu d'eux : il allait devenir la résidence d'un commandant général ; et déjà tout ce vaste pays était mis au rang des provinces , et s'appelait à Pétersbourg la 'Nouvelle-Senne. Ces élablissemens formés allaient oSrir aux Russes des dépôts, des magasins, des places d'armes : les forteresses construites , les terres défrichées leur promettaient des moyens de subsistances pour leurs armées, des lieux de retraite et de ralliement en cas de revers ; enfin l'occupation de la Nouvelle-Servie ne laissait plus que le Niester pour barrière entre eux et les musulmans.

ïySo. Le divan de Constantinople ne pouvait pas rester aveuglé plus loug-tems, et ne pas s'indigner d'une si injuste et si dangereuse infraction des traités Le sultan Mahmoud exigea formellement que fimpéraîrice fît cesser tons ces travaux , dont le but ne pouvait pas môme être caché.

Mais Elisabeth , bien instruite que le gouvernement ottoman et Mahmoud lui - même préféraient leur tranquillité personnelle aux hasards d'une guerre , chargea son ministre de protester de ses intentions pacitîques, d'interpréter et d'excuser cet envahissement; enfin elle donna l'ordre d'abandonner entièrement les travaux : mais ils furent à peine suspendus pour quelques mois. Le sultan satisfait retomba , sur la foi des promesses russes , dans son fatal assoupissement.

Ce fut au sein de cette léthargie politique qu'il sentit approcher le terme de ses jours. Depuis plusieurs années, il était attaqué d'une fistule, et le mal avait fini par devenir incurable , aucun homme de l'art n'osant se rendre responsable de l'opération.

Mahmoud ne pouvait plus monter à cheval : il mourut victime de son devoir et de sa piété.

Une loi religieuse et politique en même temps oblige le sultan d'assister le vendredi à la prière publique des mosquées. Le danger de mort le plus imminent étant la seul cause qui légitime cette omission et son absence, il suffit que le peuple ne voie pas paraître son souverain le vendredi, pour que l'alarme se répande , et que tous les çsprits soient agités. Mahmoud, toujours inquiet

24o HISTOIRE

et defiaiit, attentif à prévenir tout prétexte de mouvement populaire, se lit placer à cheval, et se rendit presque mourant à Sainte-Sophie, au milieu du cortège accoutumé, composé de tous les officiers de sa maison. Celte imprudence aggrava tellement sou état, que vaincu au retour par la violence du mal, il n'eut pas le tems darriver jusqu'au sérail, quoique le palais impérial touche presque à la mosquée. Chancelant sur son cheval , et soutenu par les tchoudars , dont la double haie de panaches blancs semble entourer d'un nuage le sultan, dont on ne distingue que le buste , le turban et l'aigrette , le malheureux prince expira dans leurs bras entre les deux cours du sérail.

Ce fut le i3 décembre 1704 : Mahmoud était âgé de cinquante-huit ans , et en avait régné vingt-quatre. Sa mort plongea Constantinople dans la tristesse , et causa des regrets universels.

Doux, affable et humain, ce prince ne fat cruel que par nécessité et par politique ; il no le fut que contre des rebelles coupables, ou contre ceux qui annonçaient l'intention de le devenir. L'intérêt de sa tranquillité tenait à l'intérêt public: et le nom odieux de tyran n'appartient qu'aux princes qui versent le sang innocent.

DE L'EMPIRE OTTOMÂX. 241

Mahmoud ne manquait ni de talens ni de connaissance , attributs qui accompagnent rarement la férocité des mœurs; il aimait et cultivait les arts libéraux et même les arts mécaniques. Fidèle à ce point de religion qui porte tous les musulmans à exercer un art quelconque, il faisait des ouvrages d'orfèvrerie et de bijouterie , et des curedents d'ébène et d'ivoire. Cet hommage rendu au travail , premier appui de l'homme, et qui le préserve des atteintes éventuelles de l'indigence et de l'adversité, ennoblit la bizarre prédilection que des mains impériales ont donnée dans tous les tems à ces diverses occupations plus ou moins utiles j plus ou moins recherchées , mais ne manquant jamais de grâce, de délicatesse et de bon goût. Cette habitude de travail manuel distingue éminemment les musulmans orientaux: chaque individu est un philosophe sans le savoir, et peut-être n'y a-t-il pas une grande différence entre l'Ottoman que la pratique religieuse du travail avertit tous les jours de se tenir à tout événement préparé aux disgrâces de la fortune, et ces philosophes chrétiens qui, creusant chaque jour leur tombeau, se familiarisent avec le néant de la vie : aussi les Ottomans sont-ils un peuple de moines armés.

z4^ Histoire

Terminons, par un seul trait, l'éloge au sultau Mahmoud : il suflBra pour prouver qu'il avait une âme grande et de nobles pensées, et qu'il était digue du nom de souverain.

Un jour il traversait le canal incognito, accompagné seulement du bostandgi-bachi; il rencontra une saïque à quatre rameurs , au fond de laquelle un individu était voluptueusement étendu sur un si7Aié de satin , appuyé sur deux coussins brodés , et fumant une riche pipe dont le bout était d'ambre et d'or; deux esclaves agenouillés devant leur maître, renouvelaient et entretenaient dans le fourneau le tabac de Syrie et le précieux bois daloès. C'était le juif Zonana , fournisseur en chef des janissaires. Le bostandgi-bachi, qui haïssait cet homme opulent, ne manqua pas de faire remarquer au prince son fasle insolent. « Tu n'es qu'un sot , » répondit Mahmoud ; ne vois-tu pas que cet » honune fait ma gloire ? Ltistoire rapportera >» que sous mon règne les juifs même , le rebut » de toutes les nations, jouissaient d'autant » d'opulence que de hberté. «

Tel fut sultan Mahmoud , calomnié par des écrivains qui l'ont mal connu et légèrement jugé. Il fut dautant plus regretté de ses sujets, qu'il eut sou frère Osman III pour successeur.

DE L'EMPIRE OTTOxMAN. 248

Page 1