LIVRE XX
Osman III , vingt-cinquième empereur. — Succession de grands-visirs. — Réflexions à ce sujet, — Caractère d'Osman. — Saïd - Effendi , Ali-Pacha, Séiictar-Aga, grands-visirs. — Défiance et cruautés d'Osman envers les princes ses cousins. — Incendie à Constantinople en 1756. — Exemple du respect que portent les sultans à la propriété de leurs sujets.
— Gouvernement ferme d'Osman. — Visiriat du célèbre Raghib - Pacha. — Traité de Vienne entre la France et l'Autriche. — Son influence sur la moitié de la Porte Ottomane pour les Français. — Histoire de Raghih-Pacha. — Mort d'Osman III. — Mustapha III lui succède. — Pillage et massacre de la Caravanne de la Mecque par les Arabes. — Caractère du sultan Blustapha. — G-raud pouvoir de Raghib , son adresse , sa politique. — Réunion de THazemaï aux attributions du visiriat. — Tableau politique de l'Europe à cette époque. — Emeutes de femmes à Constantinople. — Enlèvement du vaisseau amiral par des esclaves chrétiens. — Positions des Pachas des provinces vis-à-vis de la
■ Porte. — Ac'hmet-Pacha de Bagdad. — Mort de Rhagib. — Son éloge , ses vices , ses opinions. — Activité et zèle du sultan Mustapha. — Naissance du prince Sélim , depuis Sélim III. — Fêtes à cette occasion. — Réflexions sur les Ottomans de 1762.
— Influence du roi de Prusse , Frédéric II , à la
Porte. — Crim-Gueray-Klian des Tarfares. — - Apparences de guerre contre les Russes. — Moxt d'Elisabeth. — Avènement de Pierre III, — Armement contre l'impératrice reine Marie Thérèse.
— Mort de Pierre III. — Gouvernement de Caiherine II. — Mort du roi de Pologne Auguste III. Troubles à ce sujet. — Les Dissidens polonais soutenus paria Russie. — Indifférence de la Porte sur les troubles de Pologne. — Bonne foi du Sultan,
— Conduite astucieuse des Russes. — Election de Stanislas Poniatouski. — Colère de Mustapha. — La Russie l'apaise. — Situation de l'Empire Ottoman. — Exil de Crim Gueray, — Confédération de Bar. — Présage de guerre entre les Ottomans et les Russes.
1574 UsMAN III, frère du sultan Mahumoucîser, était fils comme lui de Mustapha II : à cinquantetrois ans, il sortit de la retraite oii il avait vécu renfermé, et monta sur le tr6ne impérial. Pour la première fois s'offraient à ses regards d'autres hommes que des eunuques ou les vieilles escrales à la garde et aux soins de qui il avait été confié. Etranger à toutes les choses de la vie, ce prince, enfant, ne voyait dans la pompe dont il était environné qu'un spectacle et des hochets. Tout rétonuait et l'amusait dans sa grandeur. Au.ssr, dès les premières heures de ce rêve nouveau, l'habitude d'être gouverné le fit-elle
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aller au devant d'une tutelle. La terrible justice, exercée sous Mahmoud envers Bekir, semblait vainement avoir affranchi les sultans de l'autorité volontaire qu'ils laissaient aux kislarsagas. Celui qui était revêtu de cette charge à l'avènement d'Osman III, vit avec plaisir son maître se ranger lui-même presque sous sa loi, et ressaisit avidemment le crédit et l'importance qu'il reconquérait; il se raccoutuma bientôt à la toute-puissance , et secoua le joug du grand-visir dont il avait affecté d'être le plus soumis des serviteurs : ce premier ministre avait conduit Osman par la main jusque sur le trône.' Les insinuations du kislar-aga lui firent retirer, au bout de trois^mois, les sceaux de l'Empire. Saïd-Effendi, le fils de Mehemet, qui avait été envoyé ambassadeur en France vn 1721, fut appelé au visiriat; mais ses qualités personnelles, son amour pour les arts ne lui firent pas trouver grâce devant le kislar-aga; et le visiriat, pendant plusieurs mois, ne fut qu'un théâtre tour-à-tour vide et rempli, où les personnages éphémères ne se montraient que pour disparaître.
Un problème se présente sans doute a l'esprit, quand on voit passer comme des ombres tous les ambitieux revêtus pour un seul jour do
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la puissance du souverain. On se demanda comment la marche d'un gouvernement n'est pas arrêtée à chcque pas, comment le désordre ne confond pas tous les actes de l'autorité, cornmeut enfin les aHaires publiques ou les relations du dehors ne tombent pas dans la plus déplorable stagnation. Si l'on veut examiner tout ce qpi porte le nom de gouvernement établi , on trouvera presque partout un régime appliqué à la constitution des corps politiques qui combat le mal par un palliatif. C'est ainsi que dans l'empire ottoman les grands-visirs , jouets du aeul caprice d'un sultan, tel qu'Osman III, paraissaient et disparaissaient sans danger pour la chose publique. L'habitud^e qui entre dans la CQListimtion de cet état , qui ne ressemble à aucun autre, conserve religieusement dans leurs emplois toiis les ministres subalternes, rouages obscurs, mais immuables de cette étrange machine. Les idées administratives sont reçues de tradition , et ne changent pas plus que le costume national. La mode est aussi ignorée pour les vêteraens que les innovations dans les maximes. Un grand-visir, qui ne sait ni lire ni écrire, apprend en peu de jours sous des guides sûrs, et dans une route frayée, qu'il doit chercher à maintenir l'ordre et la paix dans la capi-
taie, à ne pas indisposer les gens de loi, à contenir la miiice ; et ce court catéchisme contient les trois devoirs conservateurs de l'autorité sans bornes dont il est dépositaire. Ainsi , sous Osman III, le gouvernement marchait par habitude sans gloire pour l'empire, sans danger pour la foule des sujets. Les rênes flottaient dans les mains des visirs qui se succédaient , plus occupés pendant leur courte splendeur , de résister au choc des cabales que de soigner les intérêts de l'état; le Vaisseau changeait de pilote , mais n'allait pas sans gouvernail. Un demi-homme faisait et défaisait les ministres sous le nom d'un grand enfant qui jouait avec un sceptre de fer. Le sentiment qui lui était le plus étranger, était celui de la majesté souveraine. Toute la ville de Constantinople vit ce puéril sultan s'amuser à regarder le comte de Vergennes, ambassadeur de France, entrer à l'audience du grand-visir Saïd-ESëndi. Bientôt après , déguisé en homme de loi , et , suivi de deux de ses officiers, vêtu en valet-de-pied , on le vit se mêler dans la foulé , et courir à pied tantôt devant, tantôt à côté du cortège. Le seul signe qui manifestait le souverain , sous cette mascarade grotesque, était le silence de ceux qui le reconnaissaient; et l'effroi que causait la
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présence d'un maître à qui il est permis de faire mettre à mort quatorze individus par jour, sans ofienser d'autre loi que celle de rhumanilë. Said-Effendi fut remplacé par Ali-Pacha-Oglou aimé des troupes et désiré par le peuple. Ce nouveau visir crut sur d'aussi faibles garans, son élévation plus solidement appuyée que celle de ses prédécesseurs. Mais son caractère haineux le porta à faire servir son autorité à ses vengeances, et son esprit crédale, soumis aux superstitions de l'astrologie judiciaire, en fit un ministre inepto toujours gouverné par les devins et les fourbes dont il était entouré. Ombrageux et fier, il devint jaloux de la faveur qu'Osman accordait au jeune Ali, son sélictar-aga : Ali-Pacha-Oglou essaya vainement d'éloigner cet ennemi naissant; malgré son astuce, dont, un long usage de la cour ottomane était l'auxiliaire, il échoua honteusement, et après un visiriat de cinquante jours il fut forcé de céder la place à son trop heureux rival.
Ce jeune grand-visir devait la confiance et l'amitié de son maître à une profession de dévouement qui flatte toujours les souverains. L opinion publique le vit avec plaisir dépositaire des sceaux de l'empire, par la seule raison qu'où avait applaudi à la chute du vieux AUi
Pacha-Kim-Oglou. Mais Sélictar-Ali n'eut pas plutôt vu accomplir le vœu de son ambition , que l'inconstance et les caprices du sultan, la connaissance des intrigues du sérail, qui avaient été ses moyens, et dont sa perte allait devenir le but, se présentèrent à son esprit avec tous leurs dangers. Une tristesse sinistre marquait sa physionomie du sceau du malheur. L'abus qu'il fit de son autorité accéléra, dit-on, la catastrophe qu'il prévoyait avec tant de vraisemblance. Il paraît qu'il se permit des concussions scandaleuses; les murmures qu'elles excitèrent arrivèrent jusqu'aux oreilles d'Osman , inaccessible dans son sérail , mais qui recueillait les discours du peuple dans la course qu'il se plaisait de faire déguisé le jour ou la nuit. Sélictai-, Aga se trouva chargé d'une inculpation bien plus grave encore.
Osman III n'avait pas d'enfans ; il était défiant ly^^* comme Mahmoud, et voyait avec inquiétude les vœux des Ottomans se porter d'avance sur les princes ses neveux,filsd'AchmetIII:pour régner tranquille, il ne craignit pas d'être cruel. Par son ordre sultan Mehemet, l'aîné de tous, avait été secrètementempoisonné. Les princes Baiazct et Oscar avaient eu le même sort. Aussi féroce dans ses alarmes qu'Amuralh IV dans sa
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haine contre son pn pre sang, Osman annon-t çiat le dessein de détruire toute sa famille. Déjà sultan Mustapha, devenu l'aîné, par la mort de ses frères, avait reçu du cherak - bachi ,, on premier médecin du sérail, un breuvage empoisonné. Mais à peine y eut - il porté ses lèvres qu'il s'en aperçut, et força le misérable, un poignard à la main, à boire lui-même toute la coupe, ce qui l'avait fait m.ourir aussitôt. Il paraît que SéJictar-Aga, regardant comme un appui fragile la faveur dont il jouissait auprès d'un prince du caractère d'Osman, avait pensé à l'avenir, et pratiquait des intelligences secrètes avec le malheureux Mustapha et son frère Abdul-Hamid. On rapporta au sultan qu'on avait vu le grand-visir, déguisé , sortir de nuit de l'appartement de ces princes. L'impatience et l'emportement tenaient lieu d'énergie à Osman. Outré de colère, il manda le coupable au sérail i te muphti seul était présent à cette scène; à la vnc du visir, la fureur du sultan fut si violente qu'il saisit une masse d'armes , et l'en aurait tué desa main si le chef de la loi ne l'eût arrêté. « Sortez, » cria-t-il à son favori, devenu l'objet de toute sa haine. Le malheureux qui méritait son sort trouva entre les deux portes un officier qui lui demanda le
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sceau impérial ; des bourreaux lui coupèrent la iête sur-le-champ. Cette tête était déjà exposée à la porte du sérail , dans un plat d'argent , avec cette inscription : « Ainsi doivent périr les » traîtres qui abusent de la faveur de leur »> maître; » et Constantinople croyait encore Sélictar-Aga au faîte de la toute-puissance.
Ceux qui ont pensé que la nation ottomane n'avait pas de constitution, et qu'elle était absolument soumise au caprice sanguinaire ou stupide de ses sultans, quels qu "ils fussent, remarqueront que, même dans le premier mouvement de la colère, un prince tel qu'Osman HT cmt devoir appeler le mupliti pour consacrer par nu feffa un acte de sévérité qui n'en avait pas besoin.
L'usage qui , sous la forme visible d'un vieillard à cheveux blancs , est le génie de l'empire du Croissant, sous l'invocation duquel 1« divan délibère et le sultan agit , dirigea constamment vers l'équité tous les actes de soiîveraineté d'Osman lïf. La circonstance remarquable qui suivit l'incendie de Constantinople en 1756, en offre la preuve. Parmi les calamilés de ce genre q^ni désolent fréquemment cette ville malheureuse, le désastre qui signala et cette déplorable année et Iv" règne très-court d'Osman IIIj fut trop affreux dans ses délaiis,
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et trop funeste dans ses suites pour être pass<
sous silence.
Le feu prit vers le matin dans la partie de la ville qui fait face au faubourg de Përa et de Galala, dans une maison près des murs du sérail, et des remises des bateaux du grand-seigneur. Lq gardien, placé sur latour du palais du janissaireaga , donna le signal de l'accident en frappant sur les gros tambours établis pour avertir le peuple. Les gardiens des quartiers parcoururent les rues aussitôt eu heurtant le pavé avec des bâtons ferrés, et ces tocsins vi vans jetèrent le cri d" alarme \yanguen car ( il J' a incendie ). Il faut l'avoir éprouvé pour se faire une idée du Irouble que porte dans tous les cœurs cet accent sinistre quand il vient interrompre le silence des nuits et le sommeil des hommes. L'incendie fit de rapides progrès, parce qu'une loi de police dcfcud de travailler à éteindre le feu avant l'arrivée des janissaires, des baltadgis et de leurs officiers; prévoyance comimandée par la perversité humaine qui invite partout le brigandage à se mêler au désordre dans les désastres publics. Mais c'est un remède qui ne prévient ua mal que pour en causer un plus grand.
En effet , fincendie naissant , n'étant pas arrêté dans son principe, devint un vaste embrasement.
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tJnvent du nord poussa le feu le long des murs du sérail; il atteignit le palais du grand-visir : tous les grands officiers de la Porte se trouvaient par devoir au milieu des travailleurs. Le sultau s'y rendit en personne; et c'est une obligation dont il ne se dispense que lorsque dans des tems de trouble il craint pour sa propre sûreté. Mais ni sa présence, ni sa voix, ni ses promesses ne purent limiter le malheur. L'énorme masse de Sainte-Sophie semblait devoir présenter une digue au torrent de feu. Le plomb qui couvre la coupole de cette montagne de pierres , se fondit sous une atmosphère embrasée : le plomb liquéfié ruissela sur la foule des gardes et des travailleurs, et la terreur abandonna cet édifice à lui-même.
Tous les efforts se bornèrent donc à circonscrire l'embrasement dans une enceinte de ruines abattues sous la hache. Le désastre allait du moins avoir des bornes connues; mais tout à coup le vent sauta du nord à l'est, et prit en travers la ligne de feu sur un front de plus de douze cents toises. Treize fleuves de laves se formèrent, se réunirent, inondèrent le centre même de la ville, et Constantinopie n'offrit plus qu'un océan de feu. Chaque efibrt devint Un malheur de plus ; qu'on se représente un
corps entier de janissaires, vicfîme de léii^ dévouement, enveloppés par deux courans de flammes pendant qu'ils abattaient des maisons situées à la tête d'une des branches de l'incendie , les cris de ces malheureux tombant dans les bouches de ces volcans; ces cris recouverts eux-mêmes par les cris plus percans encore du désespoir et de l'effroi que poussaient les femmes, les eu fans , les pères de famille ruinés en un moment dans ce désastre affreux; qu'on se représente le fracas des édifices qui s'écroulaient, celui des poutres embrasées disparaissant comme sous des vagues; enfin, pourcompletter la magnifique horreur d'un pareil tableau, le jour cuivré de l'incendie, découvrant, sous les dégradations de sa lueur sinistre , ici la ferre envahie par le feu des gouSres, des lames, les naufrages de l'élément de l'eau, et plus loin, pour contraster, la mer tranquille et les vaisseaux à l'ancre.
Tel fut le terrible incendie qui consuma eu lySG les deux tiers de l'immense capitale des Ottopians; quatre-vingt mille maisons, etentr'autres ,idifices le magasin entier des tentes de l'armée. Ce malheur, par ses circonstances déplorables, appartient à l'histoire de l'humanité : il en est une qui se rattache plus particulièrement au
Caractère d'Osman III, et qui montre à la fois et son esprit de justice et l'hommage que les sultans rendent aux lois du Coran. La Porte, ou le palais des granis-visirs, avait été la proie des flammes; il s'agissait non - seulement de reconstruire l'édifice, mais de le préserver à l'avenir d'un semblable malheur. Il fallait l'isoler, et pour cet effet acheter et abattre plusieurs maisons conliguês. Une vieille femme déclara qu'elle ne voulait. pas céder la sienne, parce qu'elle était attachée au bien de ses pères : ni les offres ni les menaces ne purent rien gagner sur elle : le sultan s'opposa seul à ce qu'on passât outre.
« Gela ne peut pas se faire, cela ne doit î> pas se faire , dit-il ; c'est sa propriété. »
Ici l'intérêt public pouvait sans doute être préféré à l'intérêt particulier. Mais ce respect pour l'exacte justice n'en est pas moins digne d'éloges ; et il est d'autant plus remarquable, qu'il atteste la consolante vérité , que le despotisme ottoman a souvent été calomnié , et que les sultans ne sont au-dessus des lois que quand, à l'exemple de tous les tyrans , ils les forcent de se taire. Un rapprochement échappe-t-il ici à ceux qui méditent f histoire, et qui comparent les honuues et les lieux, les peuples et les
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princes? FrëdénC:le-Grand et lesuIlaiiOsmanlîî étaient contemporains; leur parallèle s'établit dans cette seule occasion à Ja vérité, et sans tiret à conséquence. Ils furent sans doute justes tous deux ; mais le roi de Prusse n'avait pas l'intention de l'être; et pour l'avertir de son devoir, le meunier de Sans-Souci eut besoin de lui dire : a Et la chambre de justice de Berlin. »
A des regards impartiaux les princes otto-^ mans paraîtront presque toujours non pas également grands, également glorieux, mais du moins également équitables dans leurs rapports avec leurs peuples.
Osman IK, quoique religieux observateur de cette portion de ses devoirs de souverain, ne s'en montrait pas moins jaloux de son autorité , puisque sa défiance le portait à employer le poison contre sa propre famille; et que ses malheureux neveux, Mustapha et Abdulhamid, devaient s'étonner, chaque matin, de vivre un jour de plus: on doit penser que l'appareil des supplices ou les arrêts de mort ne lui coûtaient rien pour effraj'er ou pour punir quiconque lui faisait ombrage. Depuis deux années de règne, il avait changé huit fois de grands-visirs. Le muphti qui avait été appelé à consacrer le châtiment d un coupable dans la
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personne de sélicfar-ciga, crut rocca«ion propice pour dominer après la raorf de ce favori; c'està-dfre pour abuser avec tout l'uléma de !a confiance que le sulfau semblait accorrler à ce corps et à son chef. Car. dans tons les pays, les corps tendent à fenvahissement de !a puissance; et dans la constilution ottomane surfont, il faut que les deux pouvoirs, établis primitivement pour s'entendre, restent dans nn équilibre parfait, que les phénomènes des trembles n'apparaissent pas avec lejrs signes funestes, et bientôt après avec leur suite désastreuse.
Osman s'irrita des prétentions du mnphti et de l'uléma; il éclata contre le chef de la loi; et, pour prouver qu'il ne serait pas provoqué impunément, il fil relever le mortier qui est placé entre les deux portes du sérail, et dans lequel les membres de l'uléma ont le privilège exclusif d'être piles quand ils sont coupables. Cette mesure sufEt pour pronver que les mains dOsman III étaient assez fermes pour retenir l'autorité: elle refroidit l'audace des plus lur»* bulens et fambitiondetous. Les esprits contenus par la crainte dessupplices étaient disposés à l'obéissance, lorsque le célèbre Mehemet-Raghib, pacha, fut chargé des sceaux de l'empire; il arriva au visiriat pour être témoin de la défec- 3. .7
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tion impolilique du plus ancien allié de la Porte
ottomane, le roi de France.
Quel était donc ce grand-visir qui paraissait sur la scène, après tant dhommes éphémères^ et qui se sentait assez iusfruit des intérêts et des devoirs des princes chrétiens pour témoigner qu'il méprisait leurs fautes, et dédaignait d& s'irriter de leur mauvaise foi?
Mehemet-Ragliib-Paclia était l'homme le plus habile et le plus adroit de l'empire ottoman. Amené à Constantinople à l'âge de neuf ans 5 il donna de bonne heure des preuves de sa capacité et de ce goût pour les sciences, qui le fit surnommer Raghib ou le plus studieux. Il devint mektombehi-effendi ou chef du bureau des affaires étrangères, et fut employé comme tel à la paix de Belgrade en lySg. Plein d'esprit, de jugement et d'instruclion , parlant italien, il s'était rais à même d'acquérir des connaissances sur les affaires de l'Europe. D'emplois en emplois, Raghib parvint, après le congrès de Niémirow, oii il avait joué le rôle de plénipotentiaire, au poste de réiseffendi. Elevé ensuite à la dignité de pacha à trois queues, il fut nommé au pachalic du Caire, sous sultan Malmioud. Raghib-Pacha avait à maintenir son autorité contre l'insubojc-
dinafioii des beys d'Egypte, dont l'insolencG se réglait depuis plusieurs règnes , sur la faiblesse ou la fermeté des sultans ou des pachas dépositaires de leur pouvoir. Raghib , au défaut de la force ouverte, s'était utilement servi de la corruption ; mais il avait divisé ses ennemis sans les détruire; sa propre vie ne fut pas en sûreté au Caire, et, dans son divan même, un coup de pistolet avait été tiré sur 1756. lui. Mahmoud I rappela Raghib d'un poste si dangereux , et il avait été depuis successivement pacha d'Aidin et ensuite d'Alep, lorsqu'Osman m le nomma grand-visir. Il possédait tous les taiens qu'exigeait une si émiuente place; il avait d'abord l'art de dissimuler, intimidant ceux qu'il ne jugeait pas uliie de corrompre , corrompant ceux qu'ils n'espérait pas intimider; il avait pour maxime qu'un grand-visir doit compter les hommes pour peu de chose et leur vie pour rien : tout i'empire se courbait sous sa verge de fer. Cependant son habileté , son adresse , sa fermeté , ne le mettaient pas à fabri du caprice et de la bizarrerie d Osman III ; ce prince ne se cachait même pas, n'attendant que le retour du capitanpacha, qui tenait la mer, pour le donner à Raghib comme successeur. Un hasard heureux,
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après avoir moiilré à ce grand-visir (ous le» présages de la disgrâce , l'éleva au faite de la grandeur et de l'autorité pour toute la durée de sa vie. Osman III mourut de l'amputation d'une loupe à la cuisse. Son intempérance avait aggravé le mal. Le sultan, toujours puéril à l'approche même de la mort , voulut se donner le plaisir d'un dernier spectacle ; il se fit porter dans le kiosk situé à la pointe du sérail, pour y recevoir le salut de la flotte qui revenait de l'Arcliipel ; il fallut, presqu'aussitôt après, le rapporter dans le palais, où il expira au bout de quelques heures , dans la nuit du 28 au 29 octobre 1757.
Le vingt-cinquième sultan ne régna pas plus de trois années; et, dans l'illustre dynastie oii il fait nombre , son caractère capricieux et froidement barbare, semblerait le désigner au mépris et flétrir sa mémoire d'un souvenir odieux, sans nulle compensation de quelques qualités contre de grands vices. Jusqu'à présent cependant , Mustapha I et Ibrahim seront les deux sultans qui n'auront racheté leur incapacité par aucune noble pensée , par aucun acte libéral ; le vieil enfant qui, sous le nom d'Osman III, joua trois ans avec un sceptre de fer, ne mérite pas , aux yeux de la postérité , l'injure d'être
mis à côté du stupide Mustapha I ou du féroce Ibrahim. Osman fit achever à Constautiuople la belle mosquée connue sous le nom de Nour- Osmanié ou la splendeur ottomane, monument qui, parmi les quatorze mosque'es impériales, n'en a que six qui le surpassent eu élégance, en magnificence, en graudeur. Nour- Osmanié était l'ouvrage du sultan Mahmoud, qui lui - même en avait donné les dessins et ordonné les ornemens; il y avait employé les riches coloiuies qui formaient le péristile du palais des Attales à Pergame : la mort lavait empêché d'achever ce pieux et bel édifice, et de lui laisser son nom. Osman III, désirant être associé à la piété de son frère, n'avait acquis par aucune victoire le droit de fonder une mosquée ; un fetfa du muphti déclara qu'Osman pouvait achever la construction du temple commencée par le sultan son frère, et que l'édifice n'ayant point été consacré à Dieu, la gloire de le terminer et de lui donner son nom, faisait partie de fhéritage dont la mort de Mahmoud avait mis OsmanïII en possession ; mais si ce sultan prouva, en achevant et en donnant son nom à JVoi/r- Osmanié, que les sentimens religieux de ses ancêtres ne lui étaient point étrangers, un éta-
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blissement public, aussi noble qu'utile, témoigne également que l'auiour des lettres, la bienfaisance et la générosité étaient héréditaires en lui. O^man III fonda, près de \a. NoL-r-Osmanié, une académie d'études ou université, composée de trois collèges, qui nourrit et entretient plus de cent soixante -dix étudians. Pour dernier gage enfin de la protection quil accordait aux lettres, il fit ouvrir, en 1755, la bibliothèque qui porte son nom , et oii l'on voit entre autres livres remarquables , deux Corans, l'un de la main d'Ali, l'autre de celle d'Othman, le fondateur de l'empire, et les tables astronomiques de Cassini, traduites en langue turque. Certes, ce n'était point un législateur sans pré vo3'ance et sans génie que celui qui, en fondant les devoirs des sultans sur la religion , et par la religion sur la bienfaisance , inspirait l'amour du bien public à des princes tels qu'Osman III, ne dussent - ils recevoir de nobles influences que de l'habitude et de l'exemple. La mort du sultan Osman rendit maître de l'empire le grand-visir Mehemet-Raghib, qui, la veille» n'attendait que Iheure de sa déposition. Il alla tirer du fond de sa retraite le prince Mustapha, pour le proclamer sultan. Les traces visibles du poison , une pâleur répandue sur le visage
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du nouveau souverain , qui la conserva toute sa vie , témoignèrent à tous ses sujets qu'ils tombaient aux pieds d'une victime échappée à la mort.
Mais quelle désastreuse nouvelle se répandit tout à coup dans Constantinople ! événement inouï, sacrilège sans exemple ! quels hommes ont osé consommer le crime que les musulmans n'osent pas croire ? malheur à ceux dont le devoir était de l'empêcher !
Le pèlerinage de la Mecque est la base fondamentale du mahomélisme; c'est le commandement le plus formellement ordonné par le Coran : c'est aussi le plus religieusement pratiqué.
Après le mois du ramazan , nne multitude immense de pèlerins, partie de toutes les provinces soumises au Grand-Seigneur, se met en route pour la Mecque. Damas est le rendezvous général des sujets musulmans d'Europe, d'Asie et dEgj'^pte , qui entreprennent ce pieux voyage. Cent mille personnes de tout sexe, et au moins deux cents mille bêtes de somme , sont en marche au jour marqué , sous la conduite et la protection du pacha de Damas, que le titre à'emirc-hadjé élève au-dessus de tous les autres pachas de l'empire; ses oflSciers et sqs
soldats, armés de côies de maille ou couverts de px-aux de ligre, porlont des boucliers et des carquois garnis d'argent , d'or et même de piiMperif^s; danîres portent des lances et des p q-u\s dorées on argentées , et surmontées de banderoles flottantes. Tel est le magnifique et redonlabie appareil avec lequel le pacha de Damas et son arméç traversent les déserts de la Syrie et de F Arable, et couvrent la sainte caravane contre les attaques des brigands , connus sous le nom de Bédouins ou d'Arabes nomades. Quelque méprisables que paraissent de tels ennemis, la sûreté des pieux voyageurs était d un .^i religieux intérêt aux yeux des sultans , que les pins redoutés de ces princes avaient préféré composer avec ces hordes, et se soumettre à leur payer tribut, plutôt que d exposer la caravane de la Mecque à la moindre insuite. Quelques tributs indépendantes avaient, de loin en loin, l'audace de l'inquiéter ; de pareilles tentatives n'avaient d tmtres suites qu'un grand scandale et un plus grand châtiment , qui tombait sur les aggresseurs.
Vers la fin du règne dOthman III , il arriva qu'un pacha de Damas, nommé Ezadé-Pacha, acquit assez de crédit et de considératioii
parmi les Arabes , pour suspendre, sans danger, le honteux et onéreux tribut que la Sublime- Porte leur payait sous le nom de surrch ; mais, par une de ces révolutions si fréquentes à la cour ottomane , Ezadé fut transféré de Damas à Alep. Son successeur , homme obscur , se crut appelé aux mêmes prérogatives , parce qu'il était élevé au même rang à'émir-hadjé , et refusa aux Arabes le droit qu'ils voulaient bien ne pas exiger de son prédécesseur. Les hordes , déjà aigries depuis quEzadc-Pacha , leur ami , avait été dépossédé , entrèrent en fureur au refus de ce nouvel émir-hadjé ; elles se réunirent au nombre de quéirante mille hommes, attaquèrent la caravane entière, et la pillèrent; la renommée ajoutait même que la plus grande partie des pèlerins était massacrée. Une consternation subite s'était emparée k Constantinopie de tous les esprits ; les musulmans se sentaient partagés entre la douleur, l'abattement et l'indignation ; des murmures sinistres se faisaient entendre de toutes parts ; c'en était fait de la religion, les portes du salut étaient fermées pour jamais. Mustapha, à peine assis sur le trône, était nommé malheureux : il était marqué du sceau de la réprobation. Le sultan, troublé, passait le tems en conférences
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iwcc le grand-visir ; toutes les précautions se rjultipliaient dans leur commune anxiété , pour maintenir l'ordre et la tranquillité dans la capitale ; une réflexion , que la terreur n'avait pas permis de faire plus tôt , vint rassurer les esprits éperdus ; la catastrophe avait dû arriver pen^ dant qu'Othman III vivait encore : c'était sous de si tristes auspices que son règne avait fini, mais non pas que celui de Mustapha III avait commencé. Les craintes superstitieuses furent donc dissipées dès que la date de l'événement fut connue; l'autorité prit soin de dévouer une victime expiatoire. Toute la haine du peuple fut attirée sur le kislar-aga , qui avait éloigné de Damas Ezadé-Pacha. On accusa la vénalité et l'avarice de ce ministre ; il fut exilé avec solennité dans file de Rhodes. Peu de Jems après on envoya demander sa tête ; le peuple la vit exposée à la porte du sérail , avec une inscription qui portait « qu'il élait puni comme traître en- » vers ig foi , et pour avoir été la cause du sacri- » lége commis par les Arabes contre la sainte » caravane. » La religion fut vengée , le peuple fut apaisé, et le règne de Mustapha III commença sous un ciel éciairci et sous un jour pur.
Ce prince, fils du sultan Achmet, détrôné
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en 1780, vivait renfermé depuis vingt-sept ans, et il en avait quarante-deux quand il vit , pour Ja première fois et tout ensemble, l'air libre, le trône et les rues de Constantinople. Témoin du malheur de son père , il en avait reçu une utile instruction dans un âge oii sa raison lui permettait déjà de se former des idées justes. Renfermé depuis, jouet du caprice et de la farouche défiance du sultan Othman son cousin, ayant survécu à deux de ses frères , Mustapha n'avait dû la conservation de 5a vie , plus d'une fois attaquée par le poison, qu'à sa méfiance continuelle et à l'étude de la médecine. Une mélancolie naturelle ou née de sa position précaire, l'avait porté à la réflexion, et il avait acquis des connaissances. Il ne pouvait pas avoir la science des personnes ; le respect des sujets empêche la plupart des souverains de s'en instruire à toute autre école que celle du tems ; et d'abord , la réclusion à laquelle sont condamnés les princes ottomans , ensuite le culte dont ils sont environnés dans l'exercice de la toute-puissance , ne leur laisse acheter l'expérience qu'au prix de leurs fautes. Appliqué, laborieux , juste, austère, rigidf^ observateur de tous les préceptes de sa loi , Mustapha fit juger dès le principe, que si son
esprit n'eût pas été comprimé par une Ion"-ue infortune et une crainte continuelle, ses dispositions naturelles Teussent porté, dans leur essor, au rang des plus grands princes qui aient occupé le trône ottoman. Le sentiment de la gloire de 1 empire fat le premier qu'il manifesta à fadmirationde ses peuples. Le jour ois il alla ceindre le sabre impérial à la mosquée d"Ejub, on lui présenta le sorbet, selon fusage, à son passage devant les casernes des janissaires : « S il plaît j) à Dieu, dit-il à leur commandant , nous le 31 boirons ensemble , mes camarades , au prin- 3) tems prochain, sous les murs de Bender. » Ce langage militaire réveilla le courage de sa belliqueuse milice engourdie sous le sommeil de vingt-deu.K ans d'oisiveté.
Le sultan marcha d'un pas ferme vers le but le plus propre à donner de la gloire à l'empire au dehors, et à ramener la prospérité au dedans. Plein de reconnaissance et d'estime pour Raghib, il montrait, secondé ou plutôt dirigé par lui, quelle influence régénératrice un seul homme peut exercer dans un état puissant, et quelles ressources le prince qui sait commander trouve partout oii l'on ne sait qu'obéir. Sous les auspices et le nom de Mustapha III, l'ordre fut ramené dans les finances ; on vit réprimer une
foule d'abus qui pesaient onéieLisement sur les sujets, sans tourner au profit du prince, condition qui ne légitime jamais une injustice, mais qui du moins ia molive sous le gouvernement despotique , qu'on accuse de croire le3 peuples faits pour les souverains. Ragliib-Pacba eut l'adresse de ne jtmiais paraître que le ministre de son maître ; il engagea le sultan à faire revivre les lois somptuaires, pour mettre un frein à ce luxe désordonné, qui avait amené la corruption dans tous les ordres de lEtat , fruit funeste de Texemple qu'avait donné sultan Mahmoud. Mustapha , plein de zèle pour la religion et le bien public, pénétré de la nécessité de rappeler les Ottomans à cette antique frugalité qui av^ait fait la force de l'empire, donnait le premier l'exemple, et veillait lui-même, avec une vigueur inexorable , à l'exécution des lois qu'il rendait ou qu'il renouvelait. On le vit faire mettre à mort un juif qui avait contrevenu à lordonnance qui réglait la couleur des vétemens ou bornait leur simplicité; il fit même mourir sous ses yeux un meudiunt chrétien, portant une vieille paire de bottines jaunes^ qu'il tenait de la charité d'un mnsulmau. Il sufBt de se souvenir que de tout tems la couleur jaune était aSectée à la chaussure du peapio
conquérant ; et si la peine paraît ici surpasser le délit , c'est que la sévérité excessive est une condition du gouvernement absolu, qui ne serait pas d'accord avec ses principes et ses moyens , s'il avait un tarif pour la désobéissance.
Un sentiment puissant sur l'esprit des princes musulmans , qui leur montre , dans les actions et la vie de leurs pères, comme une règle écrite et une conscience de tradition , la piété filiale, présentait, aux yeux de Mustapha Ilï , tous les réglemens introduits depuis la déposition d'Achmet, son père, comme des innovations blâmables qui frappaient d'une empreinte de réprobation tous les actes souscrits par les sultans Mahmoud et Othman, ses cousins. Raghib ne manqua pas de fortifier ces dispositions ; il présenta sans cesse à Mustapha les maximes de son père comme les seules conformes à l'esprit de la constitution ottomane , et l'exemple de Soliman I , plus glorieux encore sous le nom de canuni que sous celui de magnifique.
Ce fut ainsi que l'adroit grand- visir amena le sultan à porter le visiriat au plus haut degré de splendeur en dépouillant les kislarsagas de l'administration du revenu alTecté sous
le nom dharémaï, à rentrelieii et à la subsistance des femmes du sérail. D'après l'exemple de l'exécrable Bekir-Aga, Ragbib prouva aisément à son maître que tout cet or, tout ce pouvoir confié à un demi - bomme , à un esclave noir, barbare ignorant et grossier, qui se formait dans finlérieur du sérail , était la cause des cabales et des intrigues qui entravaient ensuite fautorilé absolue et enlière , appartenante aux grands -visirs dans l'institution primordiale de leur dignité. Mustapha consentit, sur de si sages considérations, à réunir l'attribution de l'harémaï au visiricif; et ce fut ainsi que Ragbib changea au profit de sa place et de l'empire cette partie do la constitution, et rassembla dans sa main et dans celles de ses successeurs toute la puissance et les ressorts du gouvernement ottoman.
Ces lois restauratrices , ces réglemens imporians, qui limitaient l'ambition, l'intrigue, et la cupidité , excitèrent le mécontentement et les murmures de ceux qui profilaient auparavant de tant d'abus. On accusait le sultan. d'une avarice sordide; mais son âme élevée mépri.sait des calomnies qui allaient quelquefois jusqu'à ses oreilles, a II faut amasser da ^ l'argent pour la guerre, disait-il, et quand
î> elle sera devenue nécessaire ils verront si » je suis avare. »
Mustapha la désirait en effet, mais par haine du nom chrétien , par la religieuse ambition de mériter les droits de mosquée et le saint nom de Gasi que la loi musulmane décerne aux sultans victorieux.
Les circonstances étaient favorables. Si Mustapha était disposé à déployer l'étendard de Mahomet, le grand-visir Raghib ne pardonnait p^s à la maison d'Autriche sa médiation . eu 1 707 : malgré son grand âge , il aimait la gloire , et, voyant une occasion d'en acquérir sans beaucoup de hasard, il ne voulait pas la laisser échapper. Quelle était en effet, la situation critique des Impériaux , les éternels ennemis de l'empire du Croissant ? Marie- Thérèse , leur souveraine, avait épuisé ses finances et la population de ses états dans sa lutte contre Frédéric II : la Hongrie était sans défense ; la Russie abandonnait l'alliance de TAutriche ; la g-ierre entre cette puissance paraissait prête à être déclarée par la Porte.
Ainsi demeurait suspcnin lemploi de nombreuses armées qui ne demandaient qu'à combattre, et d'immenses trésors accumulés dans le sérail que le sultan ne refusait point d ou-
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Vrir, lorsqu'une révolte d'un genre inconnu jusqu'alors s'éleva dans Gonslantiuople, et vint braver la toute-puissance de Mustapha et la sévérité de sou grand- visir; mais on a vu dans les guerres antiques , le formidable bélier abattre les remparts, et venir perdre la force impuissante de ses coups devant les balles de laine ou de coton qu'on lui opposait. Les approvisionnemens de blé et de riz avaient manqué ; un naufrage avait fait périr soixantedix bâtiuiens venant de la mer Noire , la seule espérance de Gonstantinople; ils étaient venus se briser, de nuit, contre les écueils qu'éclairent deux fanaux élevés à l'entrée du canal sur les caps d'Asie et d'Europe: mais il faut ajouter que les gardiens des phares semblables aux féroces Lestrigons de fOdyssée, interceptaient souvent la lumière , et spéculaient sur les naufrages. Les greniers publics étaient vides : dans cette détresse , les hommes supportaient la disette avec un mécontentement qui n'éclatait pas. Les femmes, moins patientes et plus hardies, s'attroupèrent, et, s'armantde marteaux, de ciseaux et de limes» elles allaient en corps d'armée attaquer les magasins 011 l'on supposait qu'un vil monopole avait entassé tous les grains. Une femme Zi 18
dii peuple, vieille mais courageuse, était à leur tête ; le janissaire-aga se présenta avec une garde nombreuse et fut repoussé à coups de pierres : les magasins furent forcés, et le pillage commença. Au milieu de ce désordre le grand-visir Ragbib parut ; la vieille femme s'avança vers lui avec audace , le menaça , le défia lui-même lui et ses soldats : joignant la vébéraence du langage à la hardiesse du maintien , elle traita de puissance à puissance, et ne congédia sa troupe victorieuse qu'après avoir obtenu une portion de riz pour chaque combattante. La veille de cette émeute, l'ambassadeur de France s'était trouvé chez le grand-visir; un de ses officiers était venu lui demander ce qu'il fallait faire de neuf individus qui s'étaient rendus coupable d'une légère insubordination. L'inflexible Raghib, sans cesser de parler à l'ambassadeur, avait répondu par un mouvement horizontal fait avec la main. Le comte de Vergennes ne vit tout ce que signifiait ce geste terrible, que lorsqu'en se retournant il rencontra neuf têtes encore toutes sanglantes, exposées aux portes du palais : ce prompt et irascible ministre ne daigna cependant pas punir des faméliques bacchantes : il se contenta de répondre à ceux
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qui s'étonnaient de sa modération : « Ce n'était » que des femmes. »
Quelqu'étrange que dût paraître sous le visiriat de Raghib , la révolte impunie même d'une troupe de femmes au milieu de la capitale, il appartenait à l'audace de braver la puissance plus soleuuellement encore.
La flotte ottomane , commandée par le 1^60. capitan-pacha, levait dans les îles de l'Archipel le tribut annuel, et se trouvait mouiller devant l'île de Stanco, l'ancienne Cos, patrie d Hippocrate. Un esclave chrétien forma le projet presqu'insensé de recouvrer sa liberté en enlevant le vaisseau amiral : de soixante-dix compagnons de son infortune il fit bientôt autant de complices de la plus audacieu.se résolution. Saisissant le moment où le capitan-pacha et tous les officiers étaient descendus à terre pour assister à la prière publique , un vendredi cet homme intrépide, nommé le capitaine Simon, donna le signal de l'insurrection : les câbles furent coupés, et , dans un instant, le vaisseau mouillé en rade , se trouva à la voile. Le peu de soldats ou de matelots musulmans restés à bord essayèrent de résister et se retranchèrent dans la Sainte-Barbe, en commençant par arrêter
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le gouvernail; Simon et les siens se firent un chemin à coups de hache, et arrivèrent jusqu'à eux. Ceux des Ottomans qui voulurent échapper à la mort n'eurent de ressource que de se jeter par les sabords, et de se sauver à la nage.
Le vaisseau ne gouvernait qu'au gré des vents : le capitan-pacha , à la nouvelle de cet événement presque fabuleux , accourut monté sur un bâtiment ragusain qu'il trouva appareillé. Simon, au moment d'être atteint, lui cria, avec un porte-voix, qu'il allait le couler à fond, et qu'il ne se laisserait pas aborder, dût-il mettre le feu au vaisseau. L'amiral, étonné, eQra5'é, indécis , le regarda s'éloigner et emmener cette glorieuse prise. L'heureux et brave Simon la conduisit dans le port de Malte ; il fut obligé de demander du secours pour jeter l'ancre, cet immense vaisseau n'ayant plus que soixante-cinq hommes pour tout équipage. Constantinople fut dans la consternation, moins encore de l'enlèvement du vaisseau amiral que de savoir entre les mains des infidèles le palladium ottoman : ce pavillon naval qui porte aux quatre angles les noms des disciples du prophète, et pour
emblème le fameux sabre d'Ali à deux pointes, le Zulfécar.
Le roi de France fit tout racheter et tout rendre aux Ottomans; le vaisseau amiral fut ramené devant les murs du sérail sous la conduite d'une frégate française ; le capitanpacba paya de sa tête sa négligence ou sa lâcheté , et le calme reparut.
Ce n'est pas que la tranquillité régnât sur toute la surface de l'empire, et que fautorité de Mustapha trouvât partout une obéissance passive. Depuis que les sultans ne parcouraient plus leur vastes provinces à la tête de leur armée , l'esprit d indépendance était commun à tous les pachas éloignés et à presque tous ceux que leur puissance , leurs richesses , et surtout la nature difficile des lieux où ils commandaient, mettaient en état de se défendre; c'est ainsi qu'Achmet, pacha de Bagdad , se permettait de laisser sans exécution les ordres qui lui étaient transmis au nom de son maître: il y répondait néanmoins dans les termes les plus respectueux et les plus soumis. Ses richesses et sa conduite attirèrent sur lui l'attention et le mécontentement de Mnslapha. Un capidgi fut chargé d'aller à Bagdad chercher la têle d'Achmet, et il lui fut enjoint de
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ne pas revenir sans l'avoir enlevée par force on par adresse. Dans ces dangereuses missions l'envoyé tidit son ordre caché, et s'approche du proscrit sous un prétexte quelconque. Le capid^i , dépéché vers Achmet, espérait épier le moment favorable, poignarder le pacha rebelle , montrer le firinan impérial, et voir Ions les esclaves se prosterner alors devant le seing du maître ; mais il en arriva tout autrement. Le prévoyant Acliuiet entretenait, sur [es marches du sérail, d'obscurs et fidèles émissaires qui l'avertirent du départ et de la mission du capidgi ; il le fit fouillei à son arrivée, avant de permettre qu'on lintroduisît devant lui ; Tordre secret dont le malheureux était porteur fut trouvé : le pacha lui fit couper la tête , et l'envoya pour toute réponse à la Sublime-Porte.
D'autres gouverneurs moins riches et moins éloignés, n'osaient pas prendre une attitude si fière; ils se contentaient d acheter au sérail une protection secrète, en sacrifiant une moitié de leurs rapines, pour jouir impunément de l'autre.
Ainsi vivaient les oppresseurs et les opprimés, sous un sultan rigide et juste , et sous un. grand -visir que son activité, son énergie et
sa dextérité rendaient plus capable que tout autre de faire respecter l'autorité et de réprimer le plus d'abus, si la vigilance, la rigueur et la volonté eussent seules suffi pour remédier à des vices invétérés, et pour guérir la lèpre d'un vieil état , que sa force primitive abandonnait de jour en jour.
Tout ce que son caractère et ses talens valurent à Raghib-Pacha, fut de mourir en place. L'empire ottoman perdit, en 1762, ce grand-visir, un des hommes d'état les plus remarquables quiayent jamais servi les sultans. Zélé pour les intérêts de son maître, Raghib- Pacha ne perdit pas de vue le bien public, et son nom mérite d'être inscrit au rang des bienfaiteurs de l'humanité. Ce fut lui qui, pour préserver Constantinople de la peste qui y fait tant de ravages, proposa d'établir des lazareths auK îles des Princes, placées entre la côte d'Asie. Ce visir fut l'ami des sciences, et fonda, dans la capitale de l'empire , une bibliothèque qu'il rendit publique par son testament : c'est l'un des treize dépôts littéraires établis depuis Mahomet II jusqu'à nos jours, par les sultans, les sultanes, les visirs ou les riches effendis , en l'honneur des sciences et à la gloire des études chez un peuple que l'Europe, dans son dé-
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dain , a Juge trop long-tems sur la réponse du calif Omar , condamnant au feu la bibliothèque d'Alexandrie.
Sur la porte du monument que Raghib éleva aux sciences et aux lettres , on lit cette Muiple inscription : «Honneur et gloire à Dieu! 3) sous le bon plaisir de Dieu et dans la vue î) de lui plaire, Mahomet, grand-visir, surî' nommé Raghib ou le Studieux , a fondé » cet établissement l'an de l'égire 1176. 3> (1762). '^
INIahomet mérita son surnom de Raghib, nonseulement par son amour pour les lettres , mais parles ouvrages qu'il a composés; il a laissé des Mélanges de morale et de philosophie en langue arabe , intitulés : le Finci-Raghib ou le Vaisseau des gens de lettres ; un Recueil sous le nom de Divan ou de Chansonnier, le Muntekala ou Choix de sentences et de mots remarquables ; un Recueil de lettres relatives aux négociations ou aux affaires politiques dont il a été occupé toute sa vie; enfin, ce fut par ses ordres que l'histoire delà Chine, du P. du Halde , fut traduite en langue turque : la mort seule du Raghib -Pacha , interrompit l'entreprise qui fut achevée depuis. Tel sont
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les titres de cet illustre Ottoman à la renom^ mée littéraire.
Comme grand- visir, il fut plus profond politique qu'aucun de ses prédécesseurs : il les surpassa tous en prévoyance , en conduite et en dextérité; aucun ne l'égala en patience ni même en froide inhumanité, quand il eut à se défaire d'un concurrent ou seulement d'un homme qui lui porta quelque ombrage.
Un tafterdar était devenu agréable au peuple par des sentimens nobles et une grande générosité. Raghib entendait partout faire sou éloge : sa jalousie s'en alarma; Aristide trouva bien un Athénien fatigué de l'entendre ap^peler le juste. L'envieux visir ordonna la révision des comptes du tafterdar, et prétendit qu'il était redevable; sous ce prétexte, il le fit exiler : mais il déplora le prenuer la sévérité dont sa place lui faisait un devoir, et se plaignit d'être forcé à éloigner un homme 31 estimable. Sa haine secrète poursuivit sa victime jusque dans l'exil, et il envoya chercher sa tête ; personne ne protesta ensuite plus haut contre un acte de justice aussi crue!. Il gérait sur le sort du tcfterdar comme sur pelui d'un ami ; il alla même jusqu'à blâmer
la sévérité du sultan : « Le crime était si or- » dinaire , disait Raghib avec hypocrisie , la 3) réparation était si aisée; la peine n'était pas » proportionnée au délit. » Le perfide regrettait , avec une fausseté si vraie , les talens et le mérite du tefterdar, que personne ne l'eût soupçonné d avoir été sou premier bourreau.
Mustapha III honora toujours la sagesse et les lumières de Raghib-Pacha, et lui laissa jusqu'à sa mort, un ascendant que ce graudvisir eut l'adresse de ne jamais faire sentir à son maître au milieu du pouvoir et du crédit sans bornes dont il jouissait; il ne heurta jamais sa volonté et devina de bonne heure, sans jamais l'oublier, que le sultan voulait croire que son visir n'était que sou ministre. Raghib n'en savait pas moins pourvoir à tout ce que lui conseillait sa jalousie, son ambition et sa tranquillité ; il pratiquait avec une patience et un succès admirables le proverbe turc qui dit : « Il faut chasser le » lièvre en voiture. »
Le muphti Véli-Effendi l'éprouva à ses propres dépens. Cet ambitieux , considéré dans le corps de l'uléma par son éloquence et sa hardiesse , fut indiqué au sultan qui témoi-
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gna l'intention de l'élever à la dignité de cliof de la loi. Raghib se hâta de proclamer le choix du souverain ; il ne tarda pas à s'apercevoir que celui dont il avait souffert la grandeur cherchait à s'immiscer dans les affaires de l'état , et songeait à balancer son crédit à lui-même. Raghib voulait faire prince de Moldavie un drogman de la Porte qu'il protégeait. Le muphti Veli se trouva en opposition avec lui, et présenta au sultan pour hospodar un Grec déposé dont il fit les plus magnifiques éloges. Mustapha en parla an grand-visir qui se prosterna, et porta sur-îechamp au rang de prince le protégé duriatiphti. Mais au bout de trois mois, il commença à appliquer à son usage son proverbe familier; il fit répandre le bruit que le mnphti avait vendu sa recommandation pour cent bourses : il ne s'agissait phis que de faire arriver ces rapports au sultan. Mustaplia , selon la coutume très-politique des princes musulmans, sortait souvent déguisé , et entrait dans les endroits publics pour entendre ce que le peuple disait ou de lui ou de ses ministres. Un café du faubourg d'Ejub était celui où il allait le plus fréquemment ; Raghib y aposta des émissaires instruits d'avance, et
l'un d'eux dit sans affectation devant le sul-' tan ; « Que les Ottomans étaient bien heu- 3) reux de posséder le plus sage, le plus juste » et le meilleur des princes : mais que tous » ses ministres ne lui ressemblaient pas ; que » le chef de la religion et de la justice , par » exemple, que le muphti, enfin, avait été » assez vénal pour se laisser corrompre par w les giaoux , qu'il avait reçu cent bourses » pour élever un vil infidèle au trône de Mol- » davie; que si de telles prév^arications étaient » ignorées du sidtan , il y allait certainement » du salut de l'empire. » Plusieurs voix appuyaient à l'envi cette accusation et ses conséquences. Mustapha, indigné, se retira, manda sur-le-champ le grand-visir auquel il ordonna de déposer le muphti.
Un homme d'une haine ordinaire aurait obéi en silence en se félicitant, dans le secret, d'obtenir une vengeance si prompte ; mais le coup n'était pas assez assuré pour que son ennemi ne se relevât pas de sa chute : la marche de Raghib, dans ses animosités, était bien moins vulgaire, bien plus lente , mais plus savante.
Il répondit au sultan avec une feinte modération qu'il ne falloit écouter de pareils
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bruits qu'avec une extrême circonspection, qu'il y allait du sort d'un homme peut-être innocent; que le peuple mal instruit croyait le mal, censurait le bien, et condamnait légèrement. « Le muphti était , disait-il . un per- » sonnage trop religieux , trop vertueux pour » être justement accusé d'une bassesse. » Et il conjura son maître de suspendre les effets de son indignation jusqu'à ce que des bruits si injurieux fussent au moins confirmés.
Raghib savait bien qu'il avait les moyens de donner de la consistance aux soupçons. Par ses soins , Mustapha rencontra , dans un autre café , de nouveaux émissaires qui renouvelèrent l'accusation en y ajoutant des charges plus fortes encore contre le muphti. Le sultan, cette fois, ne consulta plus Raghib, et de son propre mouvement, il envoya ordre au muphti de partir sur-le-champ pour Sinope , ville située sur les bords asiatiques de la mer Noire , le plus désagréable des lieux d'exil.
Le grand-visir joua son rôle jusqu'à la fin, et il savoura tout le plaisir de la vengeance ; il se montra même si touché de cet événement , que ce fut à lui que linforfuné muphti s'adressa pour obtenir que du moins le lieu de sou exil fût changé* Le ministre fit valoir
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avec autant de gravité que de bienveillance la difficulté de rien gagner sur un prince ^jste, mais vicient, mais irrité; cependant il promit d'invoquer la clémence du sultan, et de tâcher de faire adoucir la rigueur de l'arrêt ; il prit sur lui de permettre au muphti de rester un jour ou deux dans une maison de plaisance, et il obtint que l'exil fût transféré de Sinope à Burse, faveur signalée à laquelle Veli bornait tous ses vœux: ainsi,. Raghib eut le plaisir de perdre son ennemi, et de recevoir encore ses remercimens.
Un grand- visir aussi habile et aussi instruit ne pouvait pas avoir l'esprit petit ni les idées superstitieuses; aussi laissait-il bien loin en arrière les préjugés religieux de sa nation ; et c'est un dernier trait de ce genre qui le placera au-dessus d elle par lindépendance de ses opinions comme il l'était par la supériorité de son caractère et par celle de son rang.
Un chrétien se présenta un jour chez le visir, et fit entendre quil voulait se faire musulman. Le drogmau expliqua que le néoph3'te était de Dantzick , et qu'il en était parti tout exprès pour embrasser le mahométime à Constantinople. B.aghib, qui ne croyait pas aux vocations, fut curieux d'interroger lui-
même cet aventurier. L'Allemand lui répondit dévotement que Mahomet lui avait apparu pour 1 inviter à devenir digne des faveurs attachées à l'islamisme. « Voilà un étrange » coquin, dit le visir, Mahomet lui a apparu » à Dantzick ! à un infidèle ! tandis que depuis « plus de soixante-dix ans que je suis exact » aux cinq prières, il ne m'a jamais fait « de pareils honneurs : dites-lui , drogman , » qu'on ne me trompe pas impunément; que >» pour venir de si loin, il a sans doute 3) tué père et mère, et que, s'il ne confesse » pas la vérité , je vais le faire pendre. »
Le néophyte , épouvanté , se hâta de déclarer qu'il avait été maître d'école à Dantzick, qu'on l'avait chassé pour ses mauvaises mœurs sur les plaintes des parens dont les enfans lui étaient confiés. « A la bonne heure, dit Ra- » ghib, qu'il fasse notre profession de foi, >> et qu'on l'envoie chez le mollah R... qui » est de la même moralité que lui. L iman » du quartier les instruira tous les deux , ajou- » ta-t-il, et leur apprendra qu'aucune rehgion « n'admet ni leurs principes ni leurs praï) tiques. »
La considération et le respect que Musta-
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pha III avait fémoignés jusqu'au dernier mo° ment au grand-visir Raghib, ne s'étendit pas au-delà de sa vie , ou du moins ne sauva pas des recherches fiscales ceux qui furentsoupconnés d'avoir entre les mains .ses richesses vraies ou supposées. Sou trésorier fut arrêté, ainsi qu'un riche Arménien, qui avait été son banquier : tous deux furent jetés en pri-* son , et enfin mis au cachot appelé bostaugis -bachi-fourkouni ou le four du bostangis-bachi. Ce lieu , dont le nom seul inspire l'effroi , et présente à l'esprit l'image des tortures de toutes espèces, est placé près des cavernes des bostandgis et du four oii l'on cuit le pain de leurs chambrées. Dans la nuit , vers l'heure oii lous les soldats sont retirés, oii le despotisme ne craint plus que la pitié vienne intercéder pour ses victimes , ou soit émue par leurs cris plaintifs, c'est de ce cachot que sont amenés , dans un lieu écarté , les malheureux condamnés à être interrogés par les tourmens; ils n'arrachèrent aucune révélation des richesses de Raghib-Pacha au-delà de ce qui était connu , ni de la bouche du trésorier, ni de celle du banquier arménien ; seulement ce dernier sortit de prison dépouillé de toute sa fortune
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particulière , traitement d'autant plus inique qu'il la tenait de la succession de son père enrichi dans le commerce.
C'était là ce que le sultan Mustapha III appelait s'occuper des finances : il faisait rentrer, par la voie des confiscations, dans le trésor impérial les plus riches dépouilles, fruit de prévarications presque toujours plus ou moins présumables ; il avait ainsi déjà completté plusieurs hasnés , c'est-à-dire fermé et fait mettre son sceau sur plusieurs chambres contenant chacune dix milles bourses ou quinze millions, dépôt qu'il réservait pour les besoins éventuels de son empire ; et c'est ainsi que , par le noble emploi qu'il leur destinait , il en purifiait au moins la source. Du vivant de Raghib, et bien plus encore depuis sa mort, ce prince , dont le caractère était persévérant , les intentions droites et le zèle infatigable , voulait tout voir , tout entendre , tout décider. Mais le sentiment secret de son insuffisance et d'une ignorance que sa volonté ne pouvait pas suppléer , bornait presque tous ses moyens à l'activité. Mustapha ILI croyait régner en travaillant sans cesse , en vivant presqu'euseveli au milieu de piles de mémoires relatifs aux affaires de son empire , et en répondant à ceux Z. 19
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qui lui représentaient qu'un fravail forcé prendrait sur sa sauté : « Il faut bien que je fasse la » besogne, puisqu'aucnu de vous ue sait la » faire. » Mais .^i cet estimable et laborieux prince u'ignorait pas Tincapacité dëcourageanle de ses minisires , les puissances chrétiennes ennemies de l'empire, la connaissaient encore bien mieux pour le profit de leur ambition.
i-'GS. Cependant, après deux règnes stériles, la naissance d'un prince fut annoncée dans le sérail : et le fiis de Mustapha était destiné à porter un jour le nom de SélimlII. Cet événement fut accompagné de signes de réjouissances et d'ivresse d'autant pins vifs, que les occasions ne s'étaient pas présentées depuis long-temps. Les douze pièces de canon rangées sur la terrassa de la chambre du sopba qui a vue sur la mer, donnèrent le premier signal. Toute Farlillerie du sérail , dont les batteries se croisent avec celles de Tophana , les batteries de la douane , de la marine et de la tour de Léandre répondirent successivement; et des fêtes populaires qui , au sein du despotisme musulman , rappellent les Saturnales de l'ancienne Rome , furent permises à tous lc« sujets pendant dix jours.
Les rues , les portes des maisons , les façades des palais furent illuminées. Dès l'entrée de la première nuit , des berceaux de lampes de couleurs menaient, de portiques en portiques , au palais du grand-visir ; et celte redoutable enceinte , d'oii sortent chaque jour des arrêts de mort, étoit couverte de guirlandes, de festons, de branchages , et ne retentissait que des chants joyeux de la licence. La première porte du sérail était elle-même éclairée de cordons de feux colorés ; mais la place 011 sont exposées les têtes coupées , offrait ses sanglans vestiges et son hideux contraste : enfin , les hautes terrasses des minarets , dont les flèches dominent les mosquées , isolées dans la nuit des airs , et présentant leurs couronnes de feu , semblaient des méiéores bienfaisans et des constellations nouvelles.
Le despotisme fermait les yeux sur les transports de la joie populaire , et n'avait pas désigné les limites oii finirait la licence. A chaque heure il passait des troupes de Juifs et de Grecs représentant les premiers officiers de l'empire dans le costume et l'exercice de leurs charges. L'histoire apprend qu'autrefois le chef d'une monarchie , le bon roi Louis XII , poussa la douccm' et l'indulgence jusqu'à ne pas puuir
des baladius qui s'étaient permis de jouer en public sa personne , d'imiter ses vêtemens , et de livrer à la risée son économie. Mais au milieu des fêtes données pour la naissance du prince Sélini , le gouvernement ottoman fut mis à une épreuve plus remarquable et plus étonnante. Des juifs osèrent contrefaire le sultan et sa suite ; ils ne furent pas punis : seulement les irrévérences de ce genre-là furent interdites ; mais le visir et les autres grands de l'empire, furent joués publiquement sans aucune opposition. Un faux stamboule effendissy ( lieutenant de police de Constantinople ) , exerça sans contradiction une justice distributive ; le hasard le fit se rencontrer avec le véritable : les deux puissances se saluèrent gravement, et passèreiiit leur chemin. De même, un faux janissaire-aga entra avec son cortège dans le palais de ce chef de la milice qui était absent ; toute sa maison rendit à sa ressemblance les mêmes honneurs qu'à lui-même. On vit de prétendus employés aux ponts-et-chaussés de l'empire , qui n'a pas de voie Appicnne , venir dépaver la porte des particuliers , et ne discontinuer qu'après avoir été bien payés ; on vit d'autres personnage se présenter dans les maisons avec des pompes à incendie , et rançonner pour le feu qu'ils
éloieiit censés avoir éteint. Le gouvernement pouvait sans doute tirer une leçon utile de cette censure directe de ses vexations , de ses négligences ou de ses vices. Mais le onzième jour le bâton musulman reparut , et il est probable qu'il fit plus d'une fois repentir de leur liardiesse ces indiscrets précepteurs.
Si les diveitisemens d'un peuple aaractérîsent ses mœurs , et marquent les périodes d'avilissement et de décadence , il suffira de comparer les nobles et sanglans spectacles 011 les fiers Ottomans jouoient sur l'Atméïdan, la prise de Rhodes et la conquête de Chypre sous les yeux de leurs sultans , aux fêtes de la circoncision des héritiers du trône dans les beaux tems de leur empire, avec ces ignobles et licencieuses mascarades auxquelles , sous Mustapha III , leurs descendans ne prenaient pas à la vérité une part acHve ; mais où c'était déjà trop de regarder et de sourire.
En effet , la nation ottomane , si brillante encore aujourd'hui par son intrépidité, si recommandable par sa fidélité à tenir ses engagemens , si estimable dans ses individus par les vertus qui dérivent de sa religion , pouvait-elle s'apercevoir qu'elle était dégénérée et déchue? Cette nation, devenue sédentaire, outrepassait
rarement les portes de ses villes, plus rarement les limites de ses provinces , et jamais celles de ses frontières. Son orgueil avait sans cesse sous les yeux la distance immense et toujours conservée , que les conqnérans ses ayenx avaient piise entr'eux et le peuple conquis. Les Ottomans ne voyaient-ils pas des Grecs dans l'adoiescence trembler à la voix d'un bey ou d'un aga de dix ans ? ne voyaient-ils pas des villages entiers de chrétiens se prosterner en Bulgarie, en Valachie , en Moldavie , devant un simple janissaire, ou devant le dernier des thoadiirs? L'habitude alimentait la conscience de leur supériorité , et les empêchait de soupçonner que les lumières maintiennent la domination ; que les mœurs ne s'adoucissent qu'aux dépens de la puissance, quand la rudesse et le fanatisme en ont été les fondemens. En contemplant la balance politique de cette glorieuse Europe , dont les musulmans occupaient la portion la plus illustre et la, plus favorisée de la nature , on ne peut pas sans étonnemeut comparer à cette époque l'influence des princes chrétiens SUIT les sultans , avec celle que les sultans exerçaient sur l'Europe entière un demi-siècle auparavant.
i'jÇ)2. Le divan de Constantinople ne pensait plus
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à conquérir, mais à conserver : il ne connaissait ni ses amis ni ses ennemis. La France déchue de son ancienne faveur pour avoir contracté des liaisons suspectes , donnait à la Porte de sages conseils qui n'étaient reçus qu'avec défiance. Au contraire , un roi du Nord , dont les Ottomans jusqu'alors avaient ignoré la nation, couvrait à l'aide de ses talens et de sa gloire militaire , toute l'Allemagne de ses trophées , et remplissait toute l'Europe de ses intrigues. Le nom de Frédéric II pénétrait jusques dans le sérail , comme avait fait celui de Charles XII : la renommée de son courage , de ses revers, de ses victoires , présenta le roi de Prusse à Mustapha III comme un allié utile : non-seulement le sultan voulut s'attacher par un traité d'alliance et de commerce, ce souverain puissant , puisqu'il était redouté ; mais entraîné par l'enthousiasme attaché à son administration comme à ses exploits , il voulut avoir le portrait de Frédéric II , et le plaça dans le sérail au milieu de tous les princes de la dynastie ottomane. Le politique Frédéric, qui n'estimait delà renommée que les résultats , rendit cette admiration prolitéible aux intérêts de son pa3-s , et à ses desseins d'aiiibition et de. vengeance. Il eut dès ce moment à Cons-
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tantinople un ministre public , avoué par la Porte ; et 1 influence prussienne date de cette récente et mémorable époque.
Le but de Frédéric était d'abord d'armer le sultan Mustapha contre la Russie. Pour y parvenir , ii employait l'adulation auprès de lui , et les présens auprès de sps ministres. Un prince , qu'il est teras de faire connoître, l'appuyait à la cour ottomane de tout son crédit. Crim- Guérai, grand-khan de la Crimée, avait depuis long-temps des liaisons secrètes avec le roi de Prusse. Ce prince actif, adroit, qui se servait de l'intrigue comme de la force , et qui ne négligeait aucun moyen pour arriver au but qu'il voulait atteindre, avait renoué avec ce descendant de Gengis-Khan les négociations secrètes que le baron de Tott avait, comme nous l'avons vu, été chargé de suivre chez lesTartares; plan que la France avait interrompu ou abandonné, mais dont le roi de Prusse avait eu connaissance. Ces agens venaient de favoriser une révolte en Crimée , contre Alim-Gueray , khan régnant , vieillard trop timide et trop pacifique , et les Tartares s'étaient donné pour souverain Crim- Guérai, digne de l'amitié de Frédéric, et du sang dontil descendait, par ses grandes qualités non moins que par ses inclinations belliqueuses.
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Encouragé par lui, Crim-Guérai avait rassemblé une armée, avait envahi, ravagé eu sept jours toute la Moldavie, emmené les troupeaux, les chevaux, trente mille esclaves, et jeté un tel effroi jusque dans Gonstantinople , qu'il avait obtenu sa confirmation, et la destitution formelle du khan dont il avait pris la place. Aussitôt après avoir montré au divan qu'il était redoutable , Crim-Guérai s'était empressé de montrer qu'il était juste. Il avait renvoyé libres ce qu'il avait pu rassembler d'esclaves moldaves, et tous les troupeaux, les chameaux et les chevaux que ses ordres sévères purent arracher à la rapacité de ses Tartares. Ce prince ne respirait que les combat?. Profitant du grand ascendant qu'il s'était créé. à*la Porte ottomane, qui ne ménage que ceux qu'elle craint, il joignait ses efforts à ceux du roi de Prusse pour déterminer le divan à la guerre.
Mais le sultan était dans tout son conseil le seul qui ne s'effrayât pas d'avoir à donner le signal des combats. Tous les efforts, toutes les intrigues n'avaient obtenu de l'uléma pusillanime, ou des vieux, timides et voluptueux visirs qui siégeaient dans le divan, rien audelà que la permission tacite d'une invasion
sur le territoire russe de la part des Tarfarcs, Tout-à-coup la mort de l'impëralricc Elisabeth et l'avènement de Pierre III au troue de Russie changea, en 1762, le système guerrier dont Frédéric II était le secret moteur.
1762, . Le nouveau czar, phis enthousiaste encore du roi de Prusse que Mustapha III, mit à sa disposition toutes les forces de son vaste et puissant empire. Frédéric , qui armait les Ottomans et déchaînait les Tartares, arrêta la marcl>e de Crim-Guérai, suspendit les préparatifs du sultan , et détourna de la Russie Forage qu'il avait lui-même formé. Ce ne fut plus contre les Russes, mais' contre l'impéra tri ce-reine qui lui avait fait passer tant de nuits cruelles qu'il espéra faire marcher et les Tartares déjà réu' nis et les Ottomans qui se rassemblaient. Frédéric, devenu médiateur, promit, au nom. du czar, au nom du disciple dont il était le maître, que le khan et le sultan seraient satisfaits dans leurs plaintes; que tous les établissemens de la nouvelle Servie seraient détruits et démolis. Sur cette assurance , toutes les forces ottomanes se mirent en mouvement ; cent raille Tartares les précédaient; cent mille Russes, étonnés de servir la même haine, quoique ce ne fût pas sous 'les mêmes drapeaux, travcrsère/it la Pologne
pour attaquer tous à la fois les possessions autrichiennes. Le roi de Prusse , par cet accord inespéré, étoit au moment de satisfaire ses ressentimens et son ambition : un nouvel événement vint suspendre toutes les espérances et toutes les craintes. Pierre III fut détrôné ; nn assassinat termina ses jours : la princesse d'Anhalt-Zerbstt , son épouse , lui sr.ccéda sous le nom de Catherine II. Les tioupe?; russes revinrent sur leurs pas : le khan des Tartares arréfa l'irruption de ses hordes; le divan cessa les préparatifs de guerre, et retomba dans son létargique assoupissement, m» contentant de s'informer de ce rpie devenait in Pologne.
Cette même année, la mort du roi Amguste III avait ouvert une nouvelle scène. Depuis qne cette monarchie avait perdu Sobieski, en 1696, fanorchie a\*ait succédé à l'obéissance; les l'ois Auguste II, Stanislas Leczinski et Auguste III xi'avaient eu qu'une autorité incertaine, et ne s'étaient pas seriti assez de puissance pour maintenir la paix parnn des sujets insoumis. Une portion de la nation polonaise était composée de protestons, de lulbériens, de cair vinisles et do grecs non unis, qui, répandus eu grand nombre: dans la Pologne et la Li-
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thnanie , avaient, de tems immémorial , persisté dans le schisme ; ils étaient distingués sous le nom de dissidens. La diète de Vilna, de 1563, avait assuré aux uns et aux autres les prérogatives de la nablessse et l'admission aux assemblées publiques comme aux charges et aux dignités. Au mépris des garanties les plus solennelles, le parti catholique, devenu le plus fort, avait restreint pour les dissidens la liberté du culte en ïjij , et les avait enfin exclus de toutes les places dans les diètes successives de 1735 et de lySô. Les dissidens grecs invoquèrent l'intercession de l'impératrice Elisabeth, en vertu du traité de Moscou de 1686 ; les cours de Berlin et de Londres, garantes de la paix d'Oliva de 1 660 , soutenaient les droits des dissidens luthériens.
Catherine II prétendit devoir soutenir les dissidens grecs, à l'exemple d'Elisabeth.
Jusque-là , les Ottomans n'auraient ni vu ni voulu voir quel intérêt ils avaient à prendre part à cette querelle. A leurs yeux , un latin ou un grec, un catholique ou un protestant, étaient des infidèles qui leur semblaient également étrangers : même, ils ne pensaient pas qu'une différence sur quelques articles de croyance dût priver de leurs droits pofitiques
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les citoyens d'un état libre; et pour tout dire enfin, la cause des dissidens paraissait plus juste que celle de leurs adversaires.
Cependant l'impératrice de Russie, se parant d'un zèle religieux qui servait de voile à son ambition, autorisait les dissidens à se réunir, et ils s'étaient armés à la voix et sous le nom du prince Radzivill, auquel se joignirent même plusieurs palatins catholiques, mécontens du gouvernement du roi Auguste III, qui ne semblait aux Polonais qu'un prince étranger. Catherine espérait que les dissensions de la Pologne la conduiraient à son but, celui d'abord de la soumettre, sous l'ombre de la garantie, « la condition d'une province russe , et de la lier si étroitement qu'elle n'eût de mouvement qu'ordonné par elle. Sous ce prétexte de protection, elle se ménageait de perpétuels motifs d'y entretenir des armées; elle se serait ensuite emparée du pays comme conquête et comme faisant partie de ses nouveaux domaines : l'aigle russe eût fondu sur l'empire ottoman dont elle n eût plus été séparée que par un seul fleuve.
La mort d'Auguste III ouvrit une carrière plus libre à de si grands desseins, et Catherine jugea utile à ses intérêts de placer sur le trône des Jagellons le comte Ponia-
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towiiki, simple gentilliomine , tiis de ce Polonais qui avait été , à Constantinople , agent de" Charles XII. Le comte Poniatowski, envoyé umbassadeur à Pétersbom-g, était l'ancien amant de la grande-dnches.se qui, devenue impératrice, espérait voir en kii , sur le trône de Pologne, son premier sujet. Par nu manège adroit et heureux , elle fascina les yeux de Mustapha; elle lui fit envisager l'élection libre d'un roi piasie ou indigène comme honorant la nation polonaise , comme assurant son indépendance, et accordant les intérêts de cette république avec ceux des états voisins. Le sultan , plein de cette bonne foi musulmane qu'on n'a jamais révoquée en doute, écris^it à la diète « qu'il j) conseillait aux Polonais d'élire leur roi d'un >5 commun accord; qii il les engageait à vivre » en bonne intelligence , les laissant d'aiî- » leurs maîtres de délibérer librement, et fai- 3) sant des vœux pour la prospérité de leur M république, parce quelle observait fidèle- » ment les traités. »
Le sultan apprit bientôt que les Russes n'avaient pas retiré leurs troupes du territoire polonais : il se plaignit et menaça. La cour de Pétersbourg l'apaisa en assurant qu'elle n'avait en Pologne que six raille hommes d'in-
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fanterie et quelques Cosaques dont la diète avait sollicité l'envoi pour protéger ses libertés dont la Russie était garante. La vérité est 1764. que cette puissance avait fait entrer quarante mille hommes. Mustapha se contenta de cette excuse, faussement persuadé que, dès qu'il le voudrait, il réprimerait l'ambition de Catherine IL II se borna, d'après les conseils de Tambassadeur de France et du ministre de Prusse, à donner une exclusion formelle au comte Poniatowski ; cependant cette créature de l'impératrice fut élue unanimement dans la diète de 1764. Catherine , dont ce choix était l'ordre et l'ouvrage , s y montrait indifreute; Mustapha ny vit qu'une insulte, et en fut indigné. « Je saurai réduire ces infidèles , » s'écria-t-il eu apprenant l'élection de Poniatowski. Il semblait que le sultan irrité allait faire ce qu'exigeait depuis long-temps l'intérêt, la gloire et la dignité de son empire ; mais loin de lui conseiller la guerre , les ministres du divan, et l'ambassadeur de France lui-même, le voyaient hois d'état de la provoquer.
L'uléma dominait dans le conseil, et ne pouvait j «ç /. donner que des avis pusillanimes ou achetés par la Russie; les janissaires dégénérés, amollis, avilis, n'avaient plus de redoutable que
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leur nom; les spahis, ruinés par le luxe^ pouvaient à peine entrer en campagne , et n'étaient pas en état de satisfaire aux obligations féodales qu'ils étaient tenus de remplir en lems de guerre à raison des timars dont ils jouissaient.
L'Egypte n'était pas tranquille : les Wéchabites menaçaient la Mecque ; presque toutes les provinces étaient infestées par des bandits: tout le divan préférait donc qu'une réparation apparente désarmât la colère du sulta plutôt que de voir le repos de l'empire compromis. Les assurances captieuses , les scandaleuses promesses ne coûtaient rien à l'impératrice ; elle assura que le nouveau roi n'épouserait pas une princesse étrangère , que tous les nobles Polonais seraient rétablis dans leurs dignités, et que ses troupes sortiraient incessamment du territoire polonais. Sur la foi de cet engagement , Mustapha permit que Catherine 11 continuât l'ouvrage de la pré- . tendue réformation quelle établissait, et il la vit ainsi, sans inquiétude, plonger la république dans le chaos : ajoutons encore que le divan, reculé dans sa politique extérieure comme dans sa tactique militaire, craignait encore, à cette époque, que, si la Pologne
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recouvrait la force et l'intégrité qu'elle avait sous un Sobieski, ses eSbrts ne se portassent de nouveau contre l'empire du Croissant : comme si le seul et véritable ennemi que les Polonais pussent désormais avoir à craindre et à combattre n'éîait pas la colossale puissance qui avait juré la perle de leur liberté ; d'ailleurs, Mustapha III était un prince religieux, et le muphti, conduit par un iman que les Russes avaient gagné, prouva à son maître, le Coran à la main, que ce livre sacré défendait d'attaquer ceux qui laissaient en paix l'empire ottoman. Plus incertain que convaincu, le sultan nosa point déclarer la guerre; il destitua même le khan de Crimée. Le bouillant et brave Grim-Gueray qui ne cachait pas la volonté oii il était d'entrer en Pologne à la tête de ses Tartares , que le divan l'avouât ou non , Crim-Gueray fut attiré à Constantinople ; et sur la route, dix mille spahis l'enlevèrent et forcèrent les Tartares dont il s'était fait accompagner, à rebrousser chemin. Mustapha qui avait consenti à son exil, ne l'en accueillit pas avec moins de bienveillance. Le khan , à son passage , essaya de faire adopter au sultan les nobles et vigoureuses résolutions dont il était animé. « Vous avez 3. 20
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y> raison, lui dit le malheureQX Mustnpha en « levant toujours les yeux au ciel ; mais mon » frère , que puis-je faire tout seul ! Ils sont tous » amollis ou corrompus; ils ne connaissent, » ils n'aiment que leurs maisons de plaisance, » leurs musiciens, leurs harems; je travaille à » rétablir l'ordre, à ramener mou peuple à » ses antiques mœurs : personne ne veut )) m'aider. »
E7G6. Et le généreux Crim-Gaeray n'en partit pas moins pour son exil, espérant cependant qu'il ne serait pas de longue durée; en effet, la Russie s'emparait, pied à pied , des droits constitutionnels de la Pologne. La Porte indécise souffrait ces envahissemcns toujours colorés de prétextes dont elle se contentait , lorsqu'une diète extraordinaire fut convoquée à Varsovie, en 1766; les dissidens y furent réintégrés dans tous leurs droits, et l'impératrice de Russie garantit solennelieraent la liberté, la constitution et l'intégrité de la république, que son influence blessait à la fois par l'acte même de protection dont elle consacrait le droit. La majorité des Polonais s'indigna ; une fermentation générale soulevait depuis deux ans tons les esprits, lorsque la diète de 1768 se tint : à peine fut-elle ter-
minée, an milieu de i'agifalion et du trouble, que la ville de Bar en Podolie devint le foyer oîi une corifédération nationale se forma spontanément pour la défense de la religion et de la liberté. Le comte de Pac fut élu ratiréchal de cette ligue patriotique; les confédérés portaient sur leurs drapeaux limage de la Vierge Marie et de 1 Enfant Jésus, avec cette devise généreuse : « Vaincre ou j) mourir. »
Les excès commis par les Russes; les prodiges de valeur qui ont immortalisé les malheureux Polonais qui luttaient contre finjustice, la force et la trahison; la neutralité de leur roi Poniatowski, n'appartiennent pas à fhistoire ottomane : je dois me bâter d'arriver à févéuemeut où le sultan Mustapha et ses armées furent forcés de paraître sur la scène.
De quelques fausses couleurs que les Russes couvrissent la marche de leiir ambition ; quelqn illégitime que fut leur usurpation en Pologne, le divan pen>"ait ionjours que le sultan ne devait pas être agresseur , et que la religion ne lui permettait pas de déclarer la guerre tant cjue les limites de l'empire ne seraient pas violées. Il s'agissait donc de faire
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insulter par les Russes le territoire ottoman; îl faut dire comment un seul homme força les Ottomans et les Russes à se mesurer ensemble ; comment, enfin, il fit naître entre ces deux formidables nations la terrible guerre de six années qui commença en 1768.
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