LIVRE X
district de Zips jusqu'à Kriszd(l). Ce danger, dont menaçaient les Turcs, et un soulèvement des paysans valaques, déierminèrent dans la Transylvanie la première association des irois nations (2) des Saxons, dis Hongrois et des Szeklers, dont il sera souvent question dans le cours de cette histoire. Afin de rétablir la paix qui avait été rompue, ei de féliciter Sigismond sur l'obtention de la couronne impériale, Murad envoya une ambassade que Sigismond reçut à Basle, dans l'église, revêtu des ornements impériaux. Les douze principaux personnages de l'ambassade lui présentèrent, au nom de Murad, douze coupes eu or remplies de pièces de même métal , des vêtements brodés d'or, d'autres en soie garnis de pierres précieuses. Sigismond les congédia avec des présents, et la paix fut renouvelée [novembre 1433] (3). En même temps, Ishak-Beg, commandant sur la frontière servienne, poussa ses courses jusque dans le cœur du pays, et comme déjà Krussovaz ou Aladschahiszar (4), capitale du Sandschak, qui aujourd'hui encore porte ce nom, avait été conquise par Sinan-l'ascha, Georges Brankovich se vit forcé de solliciter la paix du sultan , en lui offrant sa fille Mara pour épouse. Ses propositions furent acceptées; ^aridsche-Pascha fut député pour recevoir les serments de dévouement et la fiancée du sultan. En même temps, Brankovich obtint la permission d'élever une citadelle à Semendra sur la rive du Danube pour se défendre contre la Hongrie (5) [1432]. Les ouvrages furent conduits par le beau-frère de Brankovich , qui avait épousé Irène, de la famille des Cantacuzène (6); la consommation du mariage avec Mara fut différée à cause de l'enfance de la princesse (7). Eu Asie, le prince de Karamanie, qui ét;iit
(1) Engel , Histoire de Hongrie, 1. h, p. 335 , et le même, Histoire deValacbie, d'après Windek et Eder, p. 168.
(2) Engel , Histoire de Valachie, p. 169.
(3) Katona , I. xn, p. 623, tiré deKranz, continuateur de l'Histoire ecclésiastique de Fleury.
(4) Hadschi-Chalfa .Rumili , p. 146. La conquête d'Aladschahiszar, dans Neschri, fol. 178, an 831 [1427]; dans ldris, fin du xe récit , et Engel, Histoire de Hougrie, 1. n, p. 335.
(5) Engel , Histoire de Servie , p. 378.
(6) Spandugino , p. 29.
(7) Engel , Histoire de Servie , p. 37*. i
uni par une alliance secrète avec l'empereur Sigismond, prit les armes pour la seconde fois. Cette guerre fut déterminée par une cause bien légère, le refui que l'on fit d'un cheval. Suleiman-Beg, prince des Turkmans deSulkadr, s'était plaint auprès de Murad qu Ibrahim-Beg de Karamanie lui eût fait dérober, par un adroit voleur, l'un de ses plus beaux chevaux arabes. L'envoyé, que Murad fit partir pour la Karamanie, avec la lettre annonçant la tonquète de Thessalonique, reçut la mission d'insister sur le désir du sultan, relativement à la restitution du cheval (1). Le refus d'Ibrahim fut un motif de la déclaration de guerre, tel que l'histoire de l'Orient n'en offre pas desemblable depuis l'ancienne guerre des tribus arabes au sujet des juments Dahis et Ghabra. Saridsche-Pascha fut nommé au commandement de l'armée ottomane, et Murad passa lui-même en Asie: les villes de Begschehri, Akschehr et Konia s'humilièrent devant ses armes victorieuses. Ibrahim-Beg s'enfuit dans la Cilicie rocheuse, et négocia la paix par le moyen d'un scheich important des Mewlewis, et par son épouse, sœur de Murad, dont l'intercession obtint la remise du pays conquis et le rétablissement de la paix (2), sous la condition que le seigneur expulséde Torghud serait réintégré dans ses États, et que le fils du prince de Karamanie servirait à la Porte (3).
La guerre de Karamanie achevée , Murad se tourna vers l'Europe, afin de châtier les secrets instigateurs des hostilités, le despote de Servie et le roi de Hongrie. Georges Brankovich détourna l'orage prêt à fondre sur lui, par une ambassade qui pria le sultan d'envoyer chercher sa fiancée. La mission en fut donnée au chef des eunuques Rihan-Aga, à Urus-Beg et à l'épouse d'Ishak-Beg, commandant de la frontière servienne, qui se rendirent jusqu'à Uskub (Skopi) et Semendra, où ils reçurent la jeune princesse Mara avec les cérémonies accoutumées (4). Quant à la Hongrie, suivant les rela-
(1) Seadeddin, dans Bratutti , I. n , p. 63; Neschri , fol. 180, ldris, ne récit de Murad H ; aussi Ducas, 1. xxix, p. 113.
(2) ldris, Ducas, 1. xxix, p. H4;f.halcond.,l. v,p.67.
(3) tbalcondylas, l.v, p. 77.
(4) Seadeddin, dans Bratutti, p. 68; Neschri, fol. 181; Ducas, I. xxx , p. 115.
lions hongroises, on résolut de l'envahir; et Ali, fais d'Ewrenos, fit une irruption dans ce pays à la tète des coureurs. Georges Brankovich et Drakul furent convoqués à cette expédition, et parurent avec leurs troupes. L'armée turque franchit le Danube dans les environs de Semendra, et pénétra en Transylvanie parla Porte-de- Fer[1438]. Elle assiégea vainement Hermanstadt (1) durant huit jours; Mediasch fut saccagée, Schœszburg surpris; le faubourg de Kronslad incendié; durant quarante-cinq jours, le pays fut dévasté (2); soixante-dix mille esclaves furent enlevés et poussés comme des troupeaux par le défilé de Tœrzburg (3). Le woiwode de Transylvanie , Desiderius de Loszontz aurait suivi l'ennemi dans sa retraite, l'aurait attaqué, battu dans les défilés, et lui aurait enlevé son butin (4); mais les Ottomans gardent un silence absolu sur cette circonstance.
Au nombre des captifs se trouvait un jeune homme de quatorze ans, dont le nom et le berceau sont incertains. Enlevé de Schebes ou Muhlenbach où il étudiait, et entraîné en esclavage, il y vécut vingt-deux années soumis à de bien tristes vicissitudes; de retour dans sa patrie, il décrivit les mœurs, les usages et les opinions des Turcs, avec une connaissance des choses, une sagacité et une fidélité bien rares pour le temps.
A Andrinople, l'hiver se passa dans les fêtes du mariage avec la princesse servienne; mais, aux approches du printemps [14381, Murad médita de nouvelles hostilités contre son beaupère (5). Jshak-Beg, fils d'Ewrenos, à force d'insinuations, finit par rendre suspects le despote de Servie, ainsi que le woiwode de Transylvanie, et poussa le sultan à de nouvelles entreprises contre eux ; il lui persuada, avant tout, d'exiger la cession de la forteresse de Semendra récemment élevée. Le despote et le woiwode furent appelés au service de la Porte avec leurs fils. Georges Brankovich mit Semendra en état de défense, la confia à son fils aîné Grégoire, et
(1) Neschri , fol. 182.
(2) Enge! , Histoire de Hongrie, I. m , p. 13 , aussi le Chronicon Melicense ; Hadschi-Chalfa , au 841 , quicomrnence le 5 juillet 1437; Ducas, l.xxx , p. 115.
(3) Engel , Histoire de Hongrie , Lui.
(4) Pray, Histoire reg., I. il, p. 291. (5) Ducas, l.xxx , p. 116.
s'enfuit avec Lazare, le plus jeune, emportant ses trésors, en Hongrie auprès du roi Albert, successeur de Sigismond (1 . Drakul, qui n'eut pas le temps de s'échapper, ou qui avait espéré conjurer l'orage, fut jeté dans la tour de Galli- l poli; alors on lui demanda comme otages ses deux fils, qui furent envoyés en Asie comme prisonniers d'État (2) ; et, après lui avoir fait renouveler son serment de fidélité inébranlable, on le laissa enfin regagner la Valachie (3). Murad parut devant Semendra, tandis qu'lshak- Beg, son conseiller, se rendait en pèlerinage à la Mecque. Le siège durait déjà depuis trois mois, lorsque revint Ishak-Beg; et Semendra tomba après une vaillante défense du fils de Brankovich et de son oncle Cantacuzène. On brûla les jeux à Grégoire et à son frère qui avait été retenu en garde a Andrinople, et ils furent transférés dans les prisons d'Auiaszra et deTokat (4). Jshak-Beg et Osman-Tschelebi, petitfils de Timurtasch , se disposaient, après la chute de Semendra, à marcher contre Nicopolis, lorsque la nouvelle de 1 approche de l'armée servienne les détermina à courir à la rencontre de l'ennemi. Le combat fut sanglant; mais les Turcs restèrent vainqueurs et maîtres d'un immense butin. Tel fut le nombre des jeunes garçons et des jeunes filles, que la plus belle esclave était échangée contre une botte (5), et que l'historien Aasschik-Paschasade, qui prit sa partdu combat et des dépouilles, vendit ensuite cinq esclaves a Skopi pour 500 aspres. Après la conquête de Semendra, Murad se tourna vers Novoberdo, si riche par les mines qui l'entourent, et qui était appelée la mère des Villes (6). Il menaça la Bosnie, et contraignit le prince
(1) Eugel , Histoire de Hongrie , I. ni , p. 16.
(2) Ducas nomme Nympbasum comme le lieu de leur bannissement; Seadeddin (Bratutti, 1. n , p. 75} l'appelle Egrigaes , dans le Kermian ; si les deux indications sontjusles, alors ces deux noms désigneraient le même lieu.
(3) Ducas, I. xxx, p. 117.
(4) Seadeddin ,1. h , p. 75 , nomme Tokat ; Ducas , I. xxx , p. 1 17 , Amastiis comme le lieu de la captivité d<s fils de Wulk ; mais Neschri dit que les fils du despote furent renfermés à Demotika , et que le commandement de Semendra fut remis à Turachan-Beg. D'après Cbalcondylas , le fait n'eut lieu qu'en 1440.
(5) Neschri , fol. 183.
(6) Ducas, I. xxx, p. 117.