LIVRE X
Thwartko à élever le tribut de 20,000 ducats à 25,000 (1). Albert voulut passer le Danube avec son armée pour arracher Semeudra aux Turcs ; mais ses troupes furent abattues par la dyssenterie; puis une terreur panique les saisit, et criant : Le loup! le loup! elles se dispersèrent [ 1439 1. Ce cri d'alarme, déjà répété depuis Koloman (2), fut provoqué avec un redoublement d'effroi par l'apparition des Turcs, qui attribuaient, comme les Romains, un grand rôle à la louve dans leur origine, et auxquels pouvaient s'appliquer ces paroles de Mithridate sur les Romains : « Que ce peuple était ardent comme le loup, comme lui insatiable, avide de j pillage, altéré de sang. »
Quoique toujours occupé de négociations ou d'expéditions militaires autour de lui, Murad n'étendait pas moins ses relations au delà de ses voisins, reculant de plus en plus le cercle de sa politique; il entretenait une correspondance avec Schahroch, fils de Timur, qui lui recommanda le souverain du Mouton-Blanc, Karajaluk, et le prince de Karamanie; échangeait aussi des lettres avec les sultans d'Egypte. Les troubles de la Bohème, ou fut reconnu comme souverain par le parti catholique le roi Albert, maintenant devenu empereur, tandis que les Utraquistes proclamèrent le frère du roi de Pologne, Wladislaus, âgé de treize ans, déterminèrent le sultan à engager des rapports diplomatiques avec la Pologne; il adressa donc à Wladislaus une ambassade, lui proposa un traité d'amitié, sous la condition que Casimir conserverait le trône de Bohème, et que Wladislaus renoncerait à toute alliance avec la Hongrie (3). Comme Albert mourut sur ces entrefaites [1440], l'on fit entendre aux envoyés que leurs instructions se trouvaient maintenant sans objet, et que lorsque Wladislaus serait en Hongrie, il serait temps de parler de traité (4). Aussitôt Murad résolut d'assiéger Belgrad, qui fut attaquée vivement par Ali-Beg, fils d'Ewrenos, et vaillamment défendue par le prieur Zo-
(1) Eogel, Histoire de Hongrie, I. in, p. 23; Cbalcondylas, 1. v, p. 78; Scbimek , Histoire politique du royaume de Bosnie , p. 112.
> (2) Sur l'origine de ce cri, voy. Engel^Histoire deHolitsch , dans l'Histoire générale , t. xlvih.
(3) Ronfinius , dec. ni , 1. îv p. 416.
(4) Ibid.
wan de Raguse (1). Du côté de terre, les Turcs enveloppèrent la ville d'une muraille du haut de laquelle ils lançaient des pierres dans la place; les assiégés répondirent par un feu bien nourri et le jeu des mines. Plus de cent Tschaiques croisaient sur le fleuve, afin d'intercepter les communications. Le Polonais Lenzicyky parut comme envoyé de Wladislaus pour demander la levée du siège, qui durait déjà depuis six mois. Murad, qui devait bientôt décamper, répondit néanmoins orgueilleusement que plus tôt ou plus tard il ferait la conquête de Belgrad (2).
Alors se présente sur le théâtre de la guerre entre les Ottomans et les Hongrois le fameux héros Jean Hunyady , qui devait jeter tan; d'éclat sur la Hongrie , et dont le nom de Janko, que lui donnèrent les Turcs, retentit longtemps autour d'eux comme un cri d'alarme (3). Mesid- Beg, grand écuyer du sultan, qui quarante ans auparavant , à l'époque de la mort de Bajesid , avait défendu la ville de Siwas contre le prince Mohammed et Bajesid-Pascha, et puis l'avait rendue , venait de pénétrer < n Transylvanie par la Valachie, avait fait mettre en pièces l'évèque Georges Lepes près du village de Szent Imreh [18 mars 1442] , et assiégeait Hermanstadt. Jean de Hunyady accourut avec Simon de kemeny au secours delà ville. Mesid- Beg, tout fier de la victoire remportée à Saiut- Emerich, s'avança au-devant de lui, assuré d'un nouveau triomphe. 11 avait donnéd'avance à ses plus audacieux sipahis le cheval et l'armure de Hunyady, que celui-ci lui fût livré mort ou vif. Hunyady, prévenu par des espions, échangea son armure avec Simon de Kemeny, qui paya de sa vie ce dangereux honneur , et . attaqué de tous côtés par les Turcs , périt avec trois mille vaillants guerriers. Mais la garnison d'Hermanstadt fit une sortie , délivra les prisonniers qui étaient dans le camp des Turcs, et prit leur armée à dos (4). Mcsid-Beg s'en-
(1) Cbalcondy'as , I. v, p. 78;Bonfinius, dec. m, l.iv, p. 427; Ducas , l.xxx, p. 116; Thurocz, t. iv, I. xxxy , dans Calona , 1. xui , p. 134.
(2) Callimachus de Clade Varnensi, p. 265 , édition de Basle.
(3) Janko est l'ancien nom grec Joannes abrégé ; en turc, Janko signifie l'écho.
(4) Engel , Histoire de Hongrie, 1 m , p. 50; Bonfi-
fuit avec ses cavaliers , et fui massacré ainsi que son fils. Ilunyady poursuivit l'ennemi, et lorsqu'il fut de retour, tandis qu il était ft table, souvent des fuyards ramenés par les vainqueurs furent égorgés sous ses yeux , comme pour lui donner un divertissement barbare. Il franchit les montagnes sur lesquelles il dressa des trophées et, poussan! au delà du passage de la tour Rouge , il descendit dans la Yalachie , et passa même le Danube. Vingt mille Turcs couvraient le sol qu'ils avaient si cruellement ravagé; les Hongrois n'avaient perdu que trois mille hommes (1). Ilunyady fut reçu comme un libérateur, devant lequel étaient tombés les esclaves, comme un général invincible; il envoya à l'allié de la Hongrie , au despote Georges, une voiture si pesamment chargée de butin et de trophées , que dix chevaux pouvaient à peine la traîner. Les tètes de Mesid-Beg et de son fils étaient plantées sur le sommet, et au milieu était assis uu vieux Turc chargé de complimenter le despote, en lui offrant les dépouilles enlevées aux Ottomans (2). Pour venger cette défaile, bientôt parut Schehabeddin-Pascha à la tète d'une armée de quatre-vingt mille hommes. Plein d'orgueil comme Mes d, il se vantait qu'au seul aspect de son turban les ennemis s'enfuirait ni à plusieurs journées de distance (3). Ilunyady marcha à sa rencontre avec quinze mille hommes seulement, mais résolu à vaincre ou à mourir. L'on en vint aux mains à Vasag. Hunyady harangua ses soldats, les enflamma d'ardeur , et la victoire se déclara pour eux. Ce fut pour les Turcs un plus grand désastre que la défaite de Mesid-Beg. Ils perdirent deux cents étendards, cinq mille prisonniers; parmi les morts se trouvèrent le général et Osman-Beg, petit-fils de Timurtasch (4), ainsi que plusieurs des begsles plus vaillants [1442.1. Tan-
nius.dec. ni. 1. v , p. 433; Sead°ddin, dans Bralutli, I. il , p. 78 ; Neschri , Aali , Ssolaksa le , Clialcondylas , 1. v , p. 79.
(1) Bonfiiiius, dec. m , 1. v , p. 431 Voy. aussi Tuuroez , p. îv , c. 37 ; dans Kalona , I, xm , p. 214.
(2) Bonfinius, dec m , I. v.
(3) Cette fanfaronade se trouve aus«i dans Neschri , fol. 186. La défaile elle-même, dans Bralulti, 1. h , p. 80 ; Aali ( Ssnliksade , Mohijeddin , Hadschi-Chalfa.
(4) Selon Neschri, Osman Ber; ne périt que dans la bataille de Wai'iia,
dis que les Ottomans étaient ainsi humiliés sur le champ de bataille, le député queMurad avait envoyé a Ofen pour réclamer Belgrad était congédié sans réponse (1).
L'année suivante [1443] comprend la période la plus brillante des explots de Hunyady. C'est alors qu'il fit celte grande campagne, si vantée par les Hongrois, et qui pourrait être appelée la courte campagne, puisque, en cinq mois, cinq villes furent prises, cinq victoires furent remportées. Ce furent les débuts brillants de la croisade réunie contre les Turcs par le pape Eugène IV , grâce aux efforis du cardinal Julien, et qui se termina si dép'orablement l'année suivante. Depuis la bataille de Nicopolis, jamais tant de nations diverses de la chrétienté ne s'étaient a'liées pour combattre l'ennemi perpétuel de leur foi , et le nom du chef Jean de Hunyady éclipse complètement celui des capitaines chrétiens dans les guerres précédentes contre les Turcs. Des Hongrois, des Polonais, des Serviens , des Valaques et des croisés allemands composaient l'armée qui , le 22 juillet [1443], se mit en mouvement d'Ofen, et sous la conduite de Brankovich, allié actif et entreprenant , franchit le Danube près de Semendra. Ilunyady, avec douze mille cavaliers d'élite, entra en Servie, et pénétra par Kriussovaz et Schehrkoï jusqu'à Missa, ravageant tout sur son passage, tandis que le roi Wladislaus, accompagné du cardinal Julien , suivait avec vingt mille hommes à une distance de deux journées (2). La première grande bataille fut livrée près de Nissa, sur la Morava, et les détails les plus fidèles se trouvent dans le rapport adressé par le général lui-même cinq jours après à son collègue lewoiwode de Transylvanie, Nicolas d'Uilak [3 novembre 1443]. Trois colonnes turques conduites, la première, par Isa-Beg, fils d'Ewrenos, la seconde, par un beg inconnu, la troisième par Turachan-Beg, attaquèrent l'une après l'autre , et furent successivement repoussées. Dans le corps d'armée principal se trou-
(1) Kaîona, tire de Dlugosz, 1. xm, p. 277, et Engel, Histoire de Hongrie , I. m , p. 54 ; Bonfinius, dec. m , I. v, et Callimachus, de Pu(jas Varnensi, p. 445 , édit.de B3sle,p. 185.
(2) Krussovaz ou Alasschehr et Srhehrkoi , disent les historiens ottomans-. Neschri , fol. 186 ; Seadeddin, Bratutti , 1. il , p. 87 , Ssolaksade , Aali.