LIVRE XI
marché, les oreilles bouchées, et les ouvrait tout A coup; les premiers mots qui venaient les frapperétaienl pour lui la sentence de la divinité(l). A la place du miroir divinatoire s'élève aujourd'hui l'église de Saint-André, et l'école placée sous la protection du même saint n'est pas loin de l'ancien temple de Cj bêle et d'Atys. Les malades courent en foule s'abreuver dans les flots de l'ancienne source de Cérès, pour obtenir la santé, grâce à la médiation de saint André; et I , ceux qui l'ont recouvrée en demandent la con- ! j servatiou par le même moyen (2). Les traces de j ; l'hippodrome subsistent encore (3) ; mais tout Il vestige a disparu du théâtre et de l'Odéon, qui Ij surpassaient tous les autres monuments de ce
I genre dans la Grèce, à l'exception de ceux d'A-
I I lhènes,élevésparHérodeAtticus('î). La croyance Ij A tous ces oracles s'est évanouie devant la lé- | gende de saint André, qui est resté seul en pos- I session du patronage de la ville.
Lorsque, vers le commencement du vme siè-
■ clc, les Slaves inondèrent le Péloponèse, qu'a-
■ gissant de concert avec des Sarrasins africains,
■ ils assiégèrent Patras, le premier martyr parut A la tète des combattants pour la délivrance de la place. La citadelle placée sur le sommet de la montagne, qui jadis était appelée Panachaieos, portait dans les derniers temps de l'empire byzantin le nom de Nouveau-Patras, et passait pour imprenable. Dans la division de l'empire byzantin, après la conquête de Constantinople par les Francs, Patras était échue aux Vénitiens ; elle ne leur avait été arrachée que tout récemment par le despote Constantin, qui, par cette conquête, avait agrandi et fortifié sa domination. Douze ans auparavant, alors que Constantin en faisait le siège, Murad lui avait adressé un message pour qu'il s'abstînt de cette entreprise, attendu que Patras voulait être tributaire de la Porte. Constantin gagna l'envoyé par des (présents, et répondit que les habitants de Pa- ,tras étant disposés A livrer la place aux Catalans, il agissait dans l'intérêt de son frère le sultan, s'il empêchait que cette ville, située au mi-
(1) Pausanias, 1. vu.
(2) Ibid., Spon, 1. h, p. 10; Pouqueville , 1. m, p. 504.
(3) Spon , 1. h , p. 9. (f) Pausanias , 1. vu
TOM. I
j lieu de sa despotie, ne tombât entre les mains de leurs ennemis communs. Mais bientôt après vinrent deux députés, l'un du sultan, et l'autre de Turachan, avec l'injonction d'abandonner Patras : « Ce magistrat, dit le despote, en montrant un de ses archontes, va se rendre aussitôt auprès de mon frère le grand sultan, afin de prendre ses ordres. » L'archonte, qu'il désignait ainsi du doigt, était alors son chambellan Georges Phrauzes, qui, après avoir vu sa famille soumise à tous les outrages de la barbarie turque, se mit dans un couvent de Corfou A décrire les malheurs de son temps; jusqu'A la fin de son ouvrage, il nous servira d'autorité comme témoin oculaire et narrateur fidèle des événements exclusivement relatifs aux Grecs, si l'on excepte quelques altérations de faits appartenant aux Turcs.
Phranzes et Marc Paléologue se rendirent auprès du grand vesir Ibrahim-Pascha , puis auprès du sultan ; mais il leur fut enjoint de restituer Patras à son ancien possesseur, et un envoyé de Murad les accompagna pour insister sur l'exécution de cet ordre : tout cela se passait avant la prise de The.ssalonique par Murad. Après cet événement, lorsqu -Turachan se trouvait devant Thèbes, Phranzes fut envoyé pour la seconde fois, par Constantin, comme ambassadeur auprès du général turc, pour faire valoir les droits de son maître sur Athènes et Thèbes. Le beglerbeg le reçut de la manière la plus artificieuse, lui présenta ses fils, et lui jura que s'il avait su tout cela auparavant, en raison de ses anciennes relations avec Phranzes, et paramour pour son maître le despote, il n'aurait pasopéré ce mouvement qu'il avait entrepris sans l'ordre du sultan ; qu'il n'aurait pas manqué de prétexte légitime pour rester dans ses quartiers; mais que maintenant il était trop tard. Ainsi, Phranzes revint de sa seconde ambassade comme de la première, sans avoir rien obtenu. Il fut encore chargé d'autres missions relatives à des négociations sur la succession au trône de Byzance. Lorsque l'empereur Jean appela ses frères Théodore et Démétrius A Constantinople, afin de s'entendre avec eux sur cette question, Phranzes fut envoyé par Constantin auprès du sultan; et trois ans après, quand Démétrius, soutenu par des troupes turques, menaça d'assiéger Byzance, Phranzes fut chargé d'une tri-
pie mission de Constantin, auprès de son frère Démétrius, auprès de L'empereur Jean, et auprès du sultan. Enfin, immédiatement avant l'ouverture de la dernière campagne des Hongrois, ce négociateur partit encore pour conférer alternativement avec 1 amiral vénitien Loredano, avec l'empereur, le roi de Hongrie et le sultan ; mais au moment de son arrivée a Constanlinople en novembre, la nouvelle du désastre de Warna rendait inutile la mission qui lui restait à remplir auprès du roi demeuré sur le champ de bataille, et du sultan triomphant. D'ailleurs, toute son agitation, tous ses mouvements, toutes ses tentatives sur l'< sprit de Murad et de Turachan n'avaient point empèchéle beglerbi g de prendre Thèbes, ni le sultan de renverser les fortifications de l'isthme ; et à l'incendie de Corinthe succéda bien ôl la dévastation de Patras. La plus grande partie des habitants s'étaient enfuis ; mais il en restait encore quatre mille : ceux-ci payèrent de la liberté leur stupide confiance dans le vainqueur, Lesjanitschares minèrent les murs de la citadelle, du haut desquels les Grecs versèrent des flots de poix fondue ; les assiégés remplirent les brèches et se fortifièrent de nouveau ; lorsqu'en uite Turcahan arriva avec toute l'armée chargée de butin, Murad leva le siège et conclut avec Constantin un traité en vertu duquel to;;t lePéloponèse devait être iributairedesTurcs(l). Soixante mille habitants de la province furent entraînés comme esclaves (2). Constantin, comme despote de Sparte, et son frère Thomas, comme despote d'Achaïe, paj èrent une capitation pour tous les sujets qu'on voulut bien leur laisser. Bientôt après, le tribut annuel des Ragusains fut élevé de 600 à 1,000 ducats, parce que ces républicains avaient, eu l'audace d'envoyer deux galères se réunir à la Hotte des croisés (3).
Au printemps de l'année suivante [1447], Murad poussa son armée contre l'Albanie; comme dix-huit mois auparavant il avait été rappelé de ces contrées, et que la guerre d'Albanie n'avait été suspendue que par une expédition des Hongrois, nous placerons ici d'a-
(1) Chalcondylas, 1. vu, p. 109.
(2) Ducas,xxxn, p. 125, et Chronicon, p. 199.
(3) Engel , Histoire de Raguse, p. 171; Gebhardi, Hr luire de Raguse, p. 535, an 1445.
bord cette campagne, en intervertissant l'ordre des faits, ;ifin de reprendre ensuite le récit principal pour ne plus 1 interrompre.
Hunyady se mil à la lèie de l'armée la plus belle et la mieux disciplinée que la Hongrie eût encore levée, comprenant plus de vingt-quatre mille hommes, dont huit mille Valaques, sous Dan, institué woiwode de Valachie à la place de Drakul, et deux mille arquebusiersalleraands et bohémiens; a^ec cette force, franchissant le Danube à l'endroit du pont de Trajan, près de Saint-Severin (1), il envahit la Servie, qui fut traitée en ennemie, parce que le despote, fidèle à son traité avec Murad, avait refusé les auxiliaires qu'on lui demandait. Dans la plaine de Kossova, illustrée depuis cinquante-neuf ans parla victoire de Murad 1er, et par sa mort sous le couteau de Vichi'lKobilovich,Hunyady se retrancha au milieu du mois d'octobre (2). L'ar- ' mée de Murad, forte de cent cinquante mille hommes (3), employa trois jours au passage de laSituiza, qui traverse le milieu delà plaine. Au lieu d'attendre derrière ses retranchements les secours des Albanais, Hunyady se laissa entraîner hors de son camp, et marcha au-devant de l'ennemi, près du village de Brod, au delà de la Silniza. Une vieille Serblienne lui prédit sa défaite, en gémissant et lui étalant les troupes innombrables de l'ennemi, qui avaient mis trois jours à passer la Sitniza, tandis que l'armée hongroise avait accompli ce mouvement en une journée (4). Murad envoya huit députés offrir encore une fois la paix, mais Hunyady refusa de les entendre.
La veille de saint Luc [17 octobre 1448], les deux armées prirent leurs positions. Les Turcs se rangèrent suivant leur ordre de bataille accoutumé : à droite, les Européens; à gauche, les Asiatiques; au milieu, lesjanitschares, devant lesquels un fossé d'abord, puis les chameaux, et ensuite les boucliers fixés en terre, formaient une triple ligne de défense. A la
(1) Thurocz , t. îv , c. 46. D'après Bonflnius, dec. m , I. vu, p. 470, une panie passa au-dessous de l'embouchure de la Morava, près de Kobi.
(2i Thurocz, dans Kaiona , 1. xm, p. 613; Ivanich , dans Srhwaiidiner, t. u , p. 57.
(3, Selon ( haUondylas , il n'y aurait eu que quinze mille hommes. C'est une erreur du copiste.
(4) Bonfmius , dec. m , 1. vu , p. 471 .
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droite de l'arme'e de Hunyady se postèrent les Hongrois et lesSzeklcrs; à la ;;auche, les auxiliaires valaques: au centre, les arbalétriers allemands et bohémiens, avec les Transylvains. Ce jour là, il n'y eut que des combats singuliers et des escarmouches entre les troupes légères; ce fut seu'ement le lendemain, \ers midi, que s'engagea l'action générale (1). Hunyady échelonna son armée par trente- huit petites divisions, tandis que Murad fit charger par grandes niasses. Jusqu'à la chute du jour, l'on combattit de part et d'autre avec une égale vaillance et des succès balancés. Hunyady espérait qu'à la nuit l'armée turque se di-perserait. Trompé dans son attente, il convoqua un conseil de guerre dans lequel un Turc, au service de la Hongrie, David, fils de Savvedschi , conseilla une attaque nocturne ; mais la tentative échoua: les janitschares répondirent au feu de l'ennemi, et restèrent inébranlables contre les charges les plus rudes A la naissance du jour [18 octobre Ï448J, la bataille recommença. Tandis que l'aile droite de Hunyady et l'aile gauche de Murad. c'est-à-dire, les Hongrois et les Asiatiques, étaient aux prises, les troupes d'Europe, sous la conduite de Turachan , tournèrent les Hongrois , qui dès lors eurent 1 ennemi en tète et à dos. Enfin, la victoire fut décidée par la trahison des Valaques, dont le chef, au milieu de l'action, envoya des députés à .Murad, présenta sescondilions par l'entremise du grand vesir Chalil. puis passa du côté des Ottomans. Vers le soir, Hunyady rallia autour de lui ses guerriers les plus dévoués, ordonna aux Allemands et à l'artillerie de se porter sur le point où se trouvaient Murad et les janitschares ; et pendant que s'opérait ce mouvement, il prit la fuite. Le lendemain [19 octobre], les Turcs s'élancèrent sur les bagages et l'artillerie que les Allemands et les Bohémiens défendirent avec un courage héroique (2). Dix-sept mille hommes de l'armée de Hunyady restèrent sur le champ de bataille, et parmi eux la fleur de la noblesse hongroise :Murad perdit le double de monde (3).
(1) Thurocz, Borifinius.
(2) Optimi et (orlissimi panonum,dit Ctaalcoudylas, ce que le Hongrois Eugel lui-même , iraduit par les Allemands ei les Bohémiens.
(3) D'après Chalcondylas , quatre mille , ce qui siguifie