E XI
La lutte avait duré trois jours :1a plaine de Kossova était couverte de sanglants débris, et les cadavres jetés dans la Sitniza la firent sortir de son lit (1); Hunyady s'échappa par la fuite, comme a la défaite de Warna, et il parvint à traverser le pa\ s du despote Georges, son ennemi, comme il avait auparavant traversé les États de Drakul, après avoir éprouvé cette fois des aventures romanesques. Les deux désastres deWarna et de Kossova obscurcirent la gloire militaire acquise par les victoires de Transylvanie et de Valac'nie, en deçà et au delà de l'Hceuius. Poussé par ses premiers succès à une trop grande confiance, sa témérité fut en partie la cause de ses revers. La bâtai Ile de Kossova n'eût pas été perdue, s'il avait attendu les secours promis de l'Albanie, que lui amenait Skander-Beg.
Ce contemporain de Hunyady, son rival de gloire, se dresse maintenant dans l'arène. Athlète généreux de 1 affranchissement des peuples, c'est lui désormais qui va provoquer notre admiration, et qui la fixera durant vingtcinq ans, pendant le reste du règne de Murad, et la première moitié de celui de Mohammed. Georges Castriota, le plus jeune fils de Jean Castriota. seigneur dVEmathia, lorsque l'armée triomphante de Murad pénétra pour la première fois en Épire (3), fut livré comme otage avec ses trois frères, pour entrer au service dans le sérail et auprès de la Sublime Porte. Distingué pour la beauté de ses formes , les grâces de sa personne et les qualités de son esprit, il fut circoncis, élevé dans la religion musulmane, et investi d'un sandschak a l'âge de dix-huit ans. Par la valeur qu'il déploya dans plusieurs combats singuliers, et par ses exploits, il gagna la plus haute faveur du sultan , et mérita d être appelé Iskender-Beg (prince Alexandre), surnom qui lui fut donné, non-seulement à cause du courage héroïque et de l'esprit ardent qui lui faisaient désirer, à l'âge de dixhuit ans, d'entreprendre, comme Alexandre de Macédoine, la conquête du monde, mais encore
quarante mille, comme plus baut cent cinquante mille, au lieu de quinze mille ; Engel , Histoire de Hongrie , p. 140.
(1) Bonfinius , dec. m , 1. vu , p. 474.
(2j Les 17, 18, 19 octobre.
(3) An de Jésus-Christ 1423 , non pas en 1413, comme le dit Sismondi, 1. x , p. 190.
parce que l'Épire, sa pairie, avait fourni les phalanges avec lesquelles le fils de Philippe avait doroplé l'Asie. Plus tard, la tradition ajouta l'éclat des fictions a la gloire du héros, et imagina un songe merveilleux de sa mère, lorsqu'elle le portail dans son sein. La princesse servienne Woisava , mère de Skander-Beg, enfanta en rêve un énorme serpent , dont la tête dévorait la Turquie , tandis que la queue battait les flols de la mer Adriatique (1). Cette fiction des historiens de Skander-Beg, pour jeter plus d'éclat sur la naissance de leur héros, ainsi qu'avaient fait ceux d'Alexandre , de Dschengis-Chan et de Timur, est plus excusable que le récit imaginaire d'exploits accomplis à l'assaut et à la conquête de villes d'Asie, qui avaient été conquises longtemps avant sa naissance; il faut moins la blâmer que les éloges donnés à la perfidie et à la cruauté qui signalèrent les premiers pas de Skander-Beg sur le théâtre de l'Europe. Dans la première bataille de la longue campagne, perdue par les Turcs, en 1443, Georges Gastriota, âgé de vingt-neuf ans, déserta les drapeaux auxquels il avait juré d'être fidèle , à neuf ans comme musulman , à dix-neuf ans en qualité de sandschak-beg. En menaçant de mort le secrétaire de Murad , il le contraignit à délivrer au commandant de Croja (Akhiszar) un ordre qui lui enjoignît de remettre la place au porteur du message comme à son successeur. L'ordre rédigé, le reis-efendi tomba aussitôt sous le cimeterre de Castriota , qui s'échappa heureusement avec son neveu Hamsa (2) L 10 novembre 1448]. Musulman comme lui, celui-ci ne fut baptisé que plus tard.
Sept jours après avoir quitté l'armée turque , Castriota se trouvait avec trois cents partisans, ramassés sur sa route, à la haute Dibra, c'est-àdire dans les montagnes qui, courant parallèlementàla merIonienne,bornentrillyrie romaine ou l'Albanieseptentrionale, et s'arrêtent au-dessus de la Dvina qui serpente à leur pied. Là , il laissa dans les bois les trois cents fugitifs et un nombre égal de montagnards de la Dibra , en attendant qu'il eut pris possession de Croja
(1) Barlet , 1. 1.
(2) Dans Barletius et tous peux qui écrivirent d'après lui , ce nom est écrit Amesa.
dont il leur ouvrirait les portes. La ruse réussit. Les six cents partisans furent introduits de nuit, et massacrèrent, au cri de liberté, la garnison turque, plongée dans un sommeil paisible (1). Quelques-uns seulement, qui parvinrent à se réfugier auprès de Castriota , furent épargnés, et il leur accorda la vie malgré leur refus de renoncer à l'islam, que lui-mèmeavait abjuré. L' mmolation de la garnison de Croja fut le signal du massacre des Turcs dans tous les villages environnants (2). Entre l'extrémité méridionale de la Dibra et la pointe septentrionale du Tomoros (3), où la route de Macédoine en Épire se partage pour traverser les deux chaînes, Castriota posta deux mille hommes; luimême parcourut la Dibra inférieure, c'est-à-dire la partie septentrionale de la montagne; puis il se rendit à Croja, où il convoqua en assemblée tousses parents et alliés, maîtres des villes de l'Épire, afin de délibérer avec eux sur les moyens d'affranchir le pays tout entier. Là, parurent ses neveux, fils de ses sœurs, ses beauxfrères , et de tous points accoururent des Épirotes armés , qui formèrent douze mille hommes. Ses principaux auxiliaires furent Uamsa et Moses Golento. Avec eux il concerta (4) la prise des villes encore occupées par les Turcs, et se mit rapidement à l'œuvre. Moses courut avec trois mille hommes devant Petrella (5), petite ville que sa situation sur une montagne escarpée rendait imprenable. La garnison accepta la capitulation qu'on lui jura, et se retira librement. Castriota lui fournit des chevaux, des vivres, et la fit reconduire sous forle escorte au delà des frontières. Ce bon traitement détermina les garnisons des autres places à une prompte reddition. Petralba (6), à une égale
(1) Barletius, p. 11.
(2) Jd., p. 12.
(3) Dans Barletius, le Tomoros est appelé Mocreus, qui doit être Moreus: avec l'article to , l'on arrive au nom actuel.
(4) Barletius,!. n , t. xu.
(5) Id., t. xiv. Pelrella ne doit pas être confondue avec Petralba (Berat) ni avecPetia ad S.-Nicolaum, sur la mer au-dessus de Durazzo.
{6) Petralba , en turc Arnaud Belgrad , est l'une des quatre villes qui, chez les Turcs, portent le nom de Belgrad , savoir : Belgrad en Servie ; Alba-Julia ou Stuhlweiszeuburg en Hongrie , Usluni Belgrad ; Alba Regalis en Transylvanie , et celle dont il est ici question.