‹ Histoire de l'Empire ottoman (volume 2)Chapitre 11 sur 288 · LIVRE IL · texte numérisé non relu

LIVRE IL

COMMENCEMENT DES OTTOMANS. — RÈGNE DOSMAN, PREMIER PRINCE DE CETTE DYNASTIE.

Dans le premier livre , nous avons rappelé brièvement l'origine et le berceau des Turcs , la dérivation de leur nom, leur division en troncs principaux et en branches collatérales , leur translation de l'est â l'ouest, la domination des Turkmans et desSeldschuks, depuis les bords de l'Oxus jusqu'aux rivages de la Méditerranée, faits obscurs en partie, perdus dans la nuit des temps ou dans l'immensité de l'espace, conservés seulement par les traditions orales, ou bien suivis moins distinctement, a cause de la rapidité du récit entraîné par la crainte d'un développement inutile. Le fleuve de l'histoire turque qui, parti des sources ténébreuses des traditions orales , s'était frayé péniblement une route étroite et resserrée à travers les troncs renversés, les branches entrelacées, maintenant grossi par la réunion de plusieurs affluents qui ont quitté leur nom pour prendre celui des Ottomans, va poursuivre librement son cours, et rouler ses flots limpides dans un lit vaste et libre.

L'empire ottoman fut véritablement fondé au commencement du treizième siècle de 1ère chrétienne, ou du huitième de l'hégire (hidschret) ; mais l'histoire des ancêtres d'Osman, le fondateur, commence avec Suleiman, son aïeul , et avec la translation de sa tribu de l'est à l'ouest, près d'un siècle auparavant, à l'époque de Dschengis-Chan.

Lorsque ce grand chef des Talares eut renversé l'empire de ChiKiresm , qui servait de digue avancée contre le débordement des Mongols, Suleiman-Schah , fils de Kaialp, de la faraill ■: Kaji, l'un des plus nobles des Oghtises, quitta le Chorasan, où il était établi avec sa tribu auprès de Mahan, et, emmenant avec lui cinquante mille personnes (1), il gagna l'Arménie où

(1) Neschri , fol. 19, d'après les Tables chronologiques

il se fixa auxenvirons d'Ersends-Chan et d'Achlath [1224J. Sept ans plus tard, après la mort de Dscheugis-Chau, et après que Chuaresm-Schah, vaincu par Alaeddin, le grand prince des Seldschuks d'Iconium, eut disparu, la grande tribu reprit le chemin de la patrie, suivant d'abord le cours de l'Euphrate, dans la direction d'Alep. Lorsque l'on voulut traverser le fleuve, près du château de Dschaabcr [1231], le cheval de Suleiman se précipita d'une rive escarpée, et le prince fut noyé dans les flots de l'Euphrate. Aujourd'hui, son tombeau, près du château de Dschaaber , s'appelle encore le tombeau des Turcs (Turkmesari) (1). Alors, toutes les familles ressemblées sous sa conduite se dispersèrent. Une partie demeura en Syrie, une autre prit la route de l'Asie Mineure, où leurs descendants, comme les Turkmans de Syrie et de Rum, errent encore aujourd'hui, avec leurs hordes, dans l'été, sur les hautes montagnes, et dans les plaines pendant l'hiver.

Des quatre fils de Suleiman, Sunkurtekin, Giintoghdi , Dundar et Ertoghrul , les deux premiers regagnèrent le Chorasan, leur patrie, les autres s'avancèrent avec quatre cents familles dans le Sùrmeli-Tschukur (fosse de Surmeli), vaste bassin a l'orient d'Erserum, et dans le Pasin-Owasi (2) (vallée de Pasin), l'ancienne Phasiana (3), d'où sortent l'Araxe cl le bras principal de l'Euphrate, le Murad ( l'Omiras de Pline) (4), pour se diriger, le premier à l'orient, et celui-ci a l'occident. De là, ils tournèrent à

d'Hadschi-( halfa. D'après Seadedrtin, l'émigration eut lieu cinq ans , et, selon Dschenabi, dix ans auparavant.

(1) Sead.ddin , fol. 8 ; Neschri , fol. 20.

(2) Neschri, fol. 20.

(3) Rennel's illustrations of the expédition of Cyrus, p. 213 et 227.

i' Ibid., p. 211.

l'ouest pour chercher asile et abri dans les États d'Alaeddin. Ils allaient donner au milieu de troupes qui étaient aux prises. Eucore éloigné du champ de bataille et sans pouvoir distinguer à qui appartenait la plus grande troupe, à qui la plus petite (1), Ertoghrul ( l'homme droit ) prit la résolution chevaleresque d'assister les plus faibles contre les plus nombreux. Son secours décida la victoire. Les vaincus étaient les Tatares mongols et le vainqueur Alaeddin, sultan des Seldschuks. Ertoghrul lui baisa la main comme au protecteur de son choix; Alaeddin lui donna un vêtement d'honneur et lui assigna pour séjour d'été les montagnes de Tumanidsch et d'Ermeni , pour séjour d'hiver les plaines autour de Sogud (le pâturage). D'après le récit de Seadeddin, Ertoghrul sollicita d'Alaeddin une demeure tranquille en échange de ses services qu'il lui fit offrir par son envoyé Sarujati-Sawedschi ; le sultan lui attribua d'abord les montagnes de Karadschatagh (monts noirs), sur la frontière occidentale d'Angora (2); et c'est après cette concession seulement qu'aurait été embrassée la généreuse résolution de prêter assistance au parti plus faible dans la bataille douteuse (3). Karadschahiszar, forteresse à quatre lieues d'Inoni, au nord de Kutahia, sur le fleuve Pursak (Thymbris), reconnaissait alors la souveraineté du sultan Alaeddin, quoiqu'elle fût habitée par des Grecs , ainsi que le château voisin de Biledschik. Ertoghrul, provoqué par les Grecs, sollicita et obtint du sultan la permission de marcher contre Karahiszar , et s'en empara (4). Ensuite, à la tète de quatre cent quarante cavaliers, avec lesquels il avait fait primitivement la charge décisive contre les Mongols, il combattit , pour le compte d'Alaeddin , dans la plaine de Brusa, entre cette ville et Jenitschehr, contre l'armée réunie des Grecs et

(1) Neschri , fol. 20, confirme cette résolution chevaleresque , d'après un ancien historien , Mewlana-Ajas , qui la tenait de la bouche de l'écuyer d'Urchan , lequel l'avait apprise de son père et de son grand-père. Aali met le récit dans la bouche d'Orchan ; Idris , fol. 12 ; Neschri.

(2) Seadeddin , fol. 8.

(3) Dschihannuma , p. €43.

(4)Dschihannuma, p. 675; Neschri. fol. 22; Aali,

fol. 9.

des Tatares d'Aktaw. A l'avant-garde de l'armée, immédiatement en avant du sultan, il plaça les Akindschi (1), les coureurs ou fourrageurs. Durant trois jours et trois nuits, il lutta avec les Grecs et les Tatares, au défilé d'Ermeni, les défit enfin, et les poursuivit au delà d'Ainegol, jusqu'au rivage de la mer où ils s'embarquèrent pour Gallipolis. Lorsqu'il reçut la nouvelle de cette victoire, Alaeddin se trouvait à Bosœni, aux environs d'Eskischehr (Dorylœum). En mémoire de l'avantage remporté par la cavalerie légère d'Osman à l'avantgarde, il changea le nom du district en celui de Sultan-OEni (front du sultan), et conféra un fief à Ertoghrul et à ses fils comme défenseurs des frontières de l'empire seldschukide. Seraidschik, situé dans l'État de Biledschik et de Karahiszar, alors soumis au sultan d'Iconium, leur fut assigné comme séjour d'hiver; on leur désigna les montagnes de Tumanidsch (Temnos) et d'Ermeni pour résidence en été (2).

Comme l'état du sultan d'OEni , qui forme aujourd'hui le Sandschak du même nom, fut le berceau de la puissance ottomane, quelques mots sur sa topographie ne seront pas inutiles pour aider à se guider dans la suite. Le Sandschak du sultan OEni , appelé aussi sultan Ogi , est environné par les limites de l'ancienne Phrygie-Epictetos. Les noms de ses juridictions et de ses lieux principaux sont autant de jalons et de bornes dans la plus ancienne histoire des Ottomans. Eskischehr, si fameuse dans l'histoire des croisades sous le nom de Dorylaeum , avec ses karavansérais, ses bains chauds, ses jardins et ses vignes , est le chef-lieu dont nous aurons occasion bientôt de parler avec détail, comme de la résidence et du lieu de la sépulture du scheich Edebali, beau-père d'Osman. Plus tard, nous nous étendrons aussi sur Sidi- Ghasi , lieu fameux de pèlerinage, renfermant le tombeau de Sid-Battal (seigneur des combats), le premier des héros chevaleresques liés par le fameux serment des Arabes , qui , trois siècles et demi avant le chevalier espagnol

(1) Sous le nom d'Akandschi, ils paraissent dans tous les historiens européens de l'histoire ottomane ; ils furent l'effroi de la Hongrie et de l'Allemagne durant deux siècles et demi.

(2) DansMannert, vi-in, p. 536 , Tschuinus, au lieu de Tumanidsch.

remplit l'Orient du bruit de ses exploits. Sogud, le Thébasion des Byzantins et le Ssfszaf des Arabes (1), longtemps la résidence d'ErtoghruI, où il fut ensuite enseveli, est situé sur la route des caravanes de pèlerins de Constantinople à la Mecque, entre Lefke (Leucai) et Eskischehr (Dorylœum), à neuf lieues au sud de la première ville, dix au nord de la seconde. A une demilieue de cet endroit, à gauche de la grande route, sur le chemin de Lefke, s'élève une chapelle au-dessus du tombeau d'ErtoghruI (2). Ce monument, aussi bien que les raisins des environs et les saucissons , ont rendu la localité célèbre dans tout l'empire ottoman (3). Outre les quatre villes ci-dessus nommées , le Sandschak comprend encore les châteaux de Karadschahiszar et de Biledschik (le Melangeia et le Belokoma des Byzantins), dont il sera question lors de leur conquête par Osman. Itburni ( nez de chien), village où se passèrent les premières années de la belle Malchatun, l'amante d'Osman, auprès de son père; enfin, les deux sièges de juridiction, Bosojuni ou Bosceni (front de glace) et Inœni (front de caverne); c'est à Bosœni qu'Alaeddin reçut la nouvelle de la victoire remportée par Ertoghrul sur les Tatares, ce qui fit donner à la contrée le nom de Front du Sultan. Inœni, situé au pied d'une montagne escarpée, d'où Osmaii s'élança vers ses premiers triomphes, doit son nom à ses nombreuses cavernes, d'un abord très-difficile, et qui n'ont encore été visitées par aucun voyageur européen (4). A l'est, se trouve Akbiik (moustache blanche), ainsi appelé de l'un des plus vaillants compagnons d'armes d'Osman, qui en fit la conquête. D'autres guerriers ont donné leurs noms à d'autres lieux de l'Asie Mineure. Ertoghrul avait trois fils, Osman, Gundusalp et Sarujati-Sawedschi, dont le premier était né en 657 de l'hégire, 1258 de l'ère chrétienne (5).

(1) Hadscbi-Chalfa, dans ses Tables chronologiques de l'année 181 [797] , fait mention de l'expédition de Harun-Al-Kahschid contre Sogud.

(2) Dschihannuma , p. 642.

(3) Menasikul-Hadscli , les Devoirs du Pèlerin , imprimés à Constanliuople , p. 28.

(4) Dschihannuma , p. 642.

(5) Hadschi-Chalfa , Tables chronologiques, dans la liste des sultans. Comme Osman , le fils aîné , n'avait, à la mort de sou père, que vingt-quatre ans, il est impos-

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