LIVRE II
Outre les deux faits d'armes déjà rapportés, contre les Mongols ou Tatares et la conquête de Karadschahiszar , .sous le règne du grand Alaeddin, outre l'établissement dans le Sandschak actuel du sultan OEni, outre la naissance et le mariage d'Osman , et la naissance de son fils Urchan, dans le large espace d'un demisiècle qui s'écoula entre l'origine du premier et du second Alaeddin, l'histoire ne dit plus rien des circonstances de la vie d'ErtoghruI ; mais la tradition orale, qui se lie au commencement de toute histoire et qui environne toujours d'un éclat mystérieux les premiers pas des fondateurs de dynasties, s'arrête avec amour au récit d'une apparition prophétique qui frappa le pieux Ertoghrul, et d'un songe qui annonça au jeune Osman ses destinées! L'invention et la disposition de ces circonstances appartenaient à l'esprit des Orientaux et des musulmans, et , suivant l'expression conservée de mohammed , « les apparitions nocturnes sont une partie du domaine des prophètes, et les bons rêves viennent de Dieu. »
Le songe d'ErtoghruI est d'une grande simplicité, à l'imitation de celui de Jacob auquel le Seigneur apparaît plus d'une fois dans le sommeil de la nuit pour lui annoncer les bénédictions qui tomberont sur sa race (1). Dans une de ses courses , il se trouvait logé de nuit chez un homme plein de piété. A l'heure du repos, le maître de la maison tira un livre d'une armoire placée derrière Ertoghrul, et le posa sur la place la plus élevée de la chambre. Ertoghrul ayant demandé ce que c'était que ce livre , le maître répondit que c'était la parole de Dieu annoncée aux hommes par le Prophète , le Koran. Après que chacun fut allé se coucher, Ertoghrul prit le saint livre et le lut toute la nuit jusqu'au matin : alors il se coucha un instant. Pendant le sommeil du matin , véritable moment des songes véridiques, il eut une apparition prophétique et entendit une voix qui lui dit : « Puisque tu as été pénétré d'un si profond respect pour ma parole éternelle , tes enfants et les enfants de tes enfants seront honorés dans les générations
sible que Sarujati, le second , ait été envoyé, soixante ans auparavant, ainsi que le dit Seadeddiu , par son père comme ambassadeur auprès d'Alaeddin.
(1) Genèse , xxvm, 1. xxxi.
à venir (1). » Le songe d'Osman , lorsqu'il allait épouser Malchatun (femme trésor), la fille si belle du pieux scheich Kdebali, est moins empreint de cette simplicité del'esprit patriarcal; il se rapproche plutôt du caractère de la tradition romanesque, et présente même déjà une teinte de circonstances historiques; il s'y trouve mêlés des scènes d'amour, des rivalités, des combats même, que l'on va voir se dérouler dans les États du sultan OEni (2) à nous déjà connus.
Un pieux et savant scheich d'Adana, dans le pays de Karaman, Edebali, après avoir achevé ses études des lois en Syrie, était venu s'établir à llburuni, village voisin d'Eskischelir, capitale actuelle du Sandschak de Sultanxni. Souvent Osman venait le visiter. Un soir qu'il aperçut la fille Malchatun, il se sentit transporté pour elle d'un violent amour; mais le père ne céda point à ses sollicitations pour obtenir Malchatun, parce qu'il se défiait de la durée des sentiments du jeune homme, et que, d'ailleurs, il regardait sa fille comme trop inférieure en condition a Osman. Osman se plaignit ; il confia les peines de son amour traversé à ses compagnons et à ses voisins, et parmi ceux-ci, au seigneur d'Eskischelir qui , enflammé par le récit de l'amant passionné, rechercha aussitôt la belle Malchatun et subit un refus. Redoutant le seigneur d'Eskischelir plus que le jeune Osman, Edebali passa des terres du premier sur celles de son ancien hùte, ou plutôt d'Erloghrul. De là des haines et des hostilités entre les deux rivaux. Un jour qu'Osman se trouvait comme hôte avec son frère Gundusalp chez son voisin et ami, le seigneur d'Inaeni , parut tout à coup le seigneur d'Eskischelir soutenu de son allié et voisin Michal-Kœse ( Michel à la barbe pointue), seigneur de Cninnenkia, château appuyé à l'Olympe, près d'Edrinos (3) ; ils sommèrent, les armes à la main, le maître du lieu de leur livrer Osman. Le seigneur d'lna;ni rejeta loin de lui cette violation de l'hospitalité.
(1) Aali, fol. 9 , Neschri , fol. 24, racontent ce songe ; mais ils l'attribuent ft Osman et non à Ertofihrul ; Levenklau, Histoire musulmane, p. 57, cite le même fait d'Ertoghrul , en y joignant le suivant d'Osman , p 58.
(2) Ncschri , fol. 21 et 26; Itliis de fol. 23 a 30.
(3) Edrinos e.st Adiiani ad OlyinpUim.
Osman et son frère Gundusalp, se confiant en Dieu , s'élancèrent du château, repoussèrent le seigneur d'Eskischelir, et firent prisonnier celui de Chirmenkia. Bientôt Kœse Michal se sentit attaché à son vainqueur par les liens de l'amitié; ■ il se soumit à lui avec un dévouement sincère et < profond ; et plus tard , quand Osman se trouva possesseur d'un trône indépendant, Krese Michal abandonna la foi de ses pères pour embrasser l'islam. Il fut l'un des plus fermes appuis du pouvoir grandissant d'Osman, et ses des--] cendants même, sous le nom des Michalogli, fils de Michal , se sont maintenus comme une famille riche et puissante dans les temps bien postérieurs de l'histoire ottomane. Nous aurons plus d'une fois occasion d'en parler. Osman avait donc gagné un ami; mais il n'avait pas encore obtenu la jeune fille tant désirée. Deux années encore s'écoulèrent (1) avant qu'il pût la posséder, avant que le père, touché par la constance de son amour, se laissât décider à interpréter un songe en faveur du jeune homme.
Une nuit , Osman , reçu comme hôte dans la maison d'Edebali , étant allé se mettre au lit plein de la patience qui, selon le proverbe arabe est la clef de la jouissance, tout occupé de l'obje de son amour, par lequel l'amant silencieux et résigné mérite presque la couronne du martyre , voilà que, sortant du monde mystérieux, une image vint frapper son œil fermé par le sommeil aux objets extérieurs, mais ouvert intérieurement. Il se voyait avec le scheich son hôte reposant étendus : De la poitrine d'Edebali s'élevait la lune qui , grandissant de plus en plus et s'approchant d'Osman, parvenue à la plénitude de son croissant , finit par descendre sur le sultan , et par se perdre dans son sein. Ensuite, de ses reins surgissait un arbre qui, s'élevant toujours , et croissant en vigueur et en beauté, étendait ses branches et ses rameaux de plus en plus au loin sur les terres et sur les mers , et jetait son ombre jusqu'aux dernières limites des trois parties de la terre; sous son abri, des montagnes comme le Caucase et l'Atlas, le Taurus et l'IIaemus, étaient comme les quatre colonnes de la tente éternelle; du milieu de ses racines sortaient le Tigre et l'Euphrate, le Nil et l'ister, qui étaient comme les ruisseaux arrosant le pied
(1) ldiis , fol. •:<}.