LIVRE XI
on le trouva dans le Champ-Rouge, à une heure de la rivière. On ne lui demandait que la soumission avec un tribut annuel de 10.000 ou 5,000 ducats; il rejeta toutes les propositions de Murad, qui , malade et humilié, leva le siège et revint à Andrinople.
Pendant l'hiver qui s'écoula entre la conquête de Sfetigrad et le siège de Croja, Murad eut la satisfaction de fixer la succession du trône de l'empire byzantin entre les prétendants. A la mort de l'empereur Jean, décédé sans enfant, Démétrins, quoique le plus jeune, étant né suis la pourpre, voulut disputer la couronne à Con-
Jstantin l'aîné. Le protovestiaire Phranzes fut envoyé pour la septième foi-; comme ambassadeur auprès du sultan, et il obtint plus de succès quedans ses missions précédentes : le sultan accueillit gracieusement la prière du député , qui fut comblé de présents (2), et le septième des Paléologues, le dernier des empereurs grecs, appelé Constantin comme le premier, monta sur le trône de Byzance par la grâce du sultan , dont le fils devait trois ans après l'ensevelir sous les ruines de sa capitale. Cette année Murad célébra aussi le mariage de son fils .Mohammed avec la princesse de Sulkadr (3). Suleiman-Beg, prince turkman de ce pays, avait cinq filles ; l'épouse de Chis --Aga fut envoyée afin d'en choisir une pour l'héritier du trône ottoman, et à la fiancée élue au nom du sultan pour son fils, elle remit l'anneau, gage de l'alliance. Pour la seconde fois celte dame se mit en route avec l'ambassadeur nuptial Saridsche- Pascha, afin de ramener la fiancée, qui fut accompagnée par les principaux personnages de son pays, escortant sa dot jusqu'à Brusa. Les j juges, les ulémas, les sclieichs vinrent au-devant de la princesse en pompeux cortège ; la noce fut célébrée à Andrinople au milieu de fêtes qui se prolongèrent pendant trois mois (4) [1450] , et Mohammed retourna dans son gouvernement à Magnésia vers la fin de l'année. Un mois après mourut Murad frappé d'apoplexie au milieu d'un festin, tandis qu'il se livrait au plaisir avec ses favoris dans une île du
(1) Barlelius, fol. 115.
(2) Phranzes, au commencement du me livre.
(3) Dans Ducas, 1. xxxm, p. 126.
(4) Ducas , I. xxxiii , p. 26 , de la moitié de septembre la moitié de décembre.
lac d' Andrinople, dans la quarante-neuvième année de sou àge(l).
Pendant trente ans Murad avait régné avec gloire et justice, dans la guerre et dans la paix, fidèle observateur de la parole donnée, vengeur impitoyable de la foi violée. Ainsi que Dioclétien et Charles V, il renonça au trône, non point comme eux affaibli de corps et d'esprit, par dégoût des affaires publiques et des discordes religieuses , mais dans la maturité de l'âge, dans la pleine posse-sion de ses forces(2), par amour du repos et des jouissances tranquilles auxquels il sut s'arracher, à l'aspect des dangers qui menaçaient la prospérité de l'empire ; et cette résolution il la prit deux fois, tellement favorisé par la fortune de son peuple et la sienne qu'il ne trouva aucun obstacle ni dans la volonté de son successeur, ni dans un manque de vigueur de sa part. Celte double abdication et ce triple avènement restent des exemples uniques dans l'histoire du monde, et les annales de l'empire ottoman ne nous montrent plus un seul sultan qui ait renoncé si librement au pouvoir, quoique plusieurs aient été forcés de le déposer. Charles V abandonna le monde et tous les plaisirs de la souveraineté pour s'enfoncer dans un cloilre; Dioclétien et Murad conservèrent les moyens de jouir grandement de la vie , au milieu de leurs palais et de leurs jardins, et ils décorèrent les lieux choisis par eux pour se livrer à leur repos philosophique. A Magnésia, dans la ville dont Artaxerxes avait donné les revenus à Thémistocle pour fournir son pain, où l'on ne voit plus aucun vestige de son tombeau ni de ses statues, le voyageur visite encore les ruines des palais et des jardins de Murad , comme les restes des édifices de Dioclétien à Salona. Mais l'architecture de l'empire grandissant des Ottomans offre moins de solidité, de goût que l'art romain en décadence, et les ruines du palais de Dioclétien â Salona, quoique plus anciennes de mille ans, surpassent d ■ beaucoup en grandeur imposante les débris de la résidence de Murad. Du moins des bosquets de tulipes étalent encore leurs brillantes couleurs
(1) 11 ne réj;na que trente ans et non pas trente-deux , comme le dit Chalcondylas.
(2) Dioclétien avait cinquante-neuf ans, Charles V cinquante-cinq , Murad quarante-neuf.
dans les beaux champs de Magnésia (1), où Scipion l'Asiatique triompha d'Antiochus de Syrie.
D'autres édifices de Murad se sont conservés jusqu'à nos jours dans toute la beauté de leur construction première. La mosquée d'Andrinople, fameuse sous le nom d'Udsch-Scherfeli (à trois galeries), est la première depuis la fondation de l'empire qui soit précédée d'un parvis (harem, c'est-à-dire enceinte sacrée). Ce harem est un carré formé par des colonnades,aumilieu duquel se trouve ordinairement un bassin d'eau pour les ablutions nécessaires avant la prière. La largeur du parvis est toujours celle de la mosquée; ordinairement elle surpasse la longueur qui se mesure à partir de la porte principale jusqu'au mihrab ou grand autel. Cinq grandes coupoles, couvertes en plomb, couronnent la mosquée, et vingt plus petites, la colonnade du parvis, où l'on entre par trois portes à la façade, correspondant aux trois portes de la façade de la mosquée. Aux quatre angles du parvis s'élèvent quatre minarets du haut desquels les muezins appellent les fidèles cinq fois par jour à la prière. De ces minarets, deux ont des galeries, un seul n'en a qu'une, le quatrième en a trois, l'une au-dessus de l'autre, comme des bagues sont passées autour du doigt; elle fut la première qui offrit cette construction dans l'empire ottoman. Depuis, plusieurs mosquées, surtout celles que les empereurs élevèrent à Constantinople, présentèrent un semblable ornement; mais le minaret delà mosquée de Murad II, à Andrinople, se distingue par une particularité dont l'architecture ottomane n'a pas un second exemple, trois escaliers différents en spirales et superposés conduisent du sol jusqu'au sommet de la tour , en sorte que trois personnes peuvent monter en même temps les unes au-dessus des autres, et entendre réciproquement le bruit de leurs pas, n'étant séparées que par l'épaisseur des degrés. Lorsque les muezins sont au complet, ils montent par les huit escaliers des huit galeries , entre lesquels ils se partagent un à un, et vont crier cinq fois par jour à l'heure de la prière : « Il n'y a d'autre Dieu que Dieu, et Mohammed est son prophète! à la
(1) Dschibannuma , p. 635.
prière! aux bonnes œuvres! Dieu est grand!» A cette mosquée furent attachées aussi des écoles et des cuisines de pauvres comme à d'autres temples antérieurs; mais un avantage qui la distingue encore , c'est que là fut fondée la première darul-hadis, ou école de la tradition; où le professeur chargé de la lecture recevait un traitement quotidien de 100 aspres. A Brusa, s'élève une autre mosquée de Murad II, du milieu des bosquets de cyprès qui recouvrent les tombeaux de ses épouses, de ses frères et de ses fils (1) Une cuisine des pauvres et une académie appellent sur sa mémoire les bénédictions des nécessiteux et des àraes des sciences. Le premier des sultans Murad construisit de grands ponts qui éterniseront son souvenir ; outre celui d'Erkène aux cent soixante-dix palées, il en bâtit un autre entre Salonique et Jenitschehr au-dessus d'un terrain marécageux, d'une longueur de plus d'un quart de lieue (2), un troisième près d'Angora , appelé Balikhiszar. Le péage de ce dernier était destiné à l'entretien des pauvres de la Mecque et de Médine, où le sultan envoyait avec la caravane annuelle de pèlerins, un présent de 3,500 ducats (3).
Tous ces travaux n'empêchèrent pas Murad de compléter l'organisation de son armée, et particulièrement celle des janitschares, dont la création lui est attribuée à tort par plusieurs historiens. Chalcondylas, son contemporain, nous a transmis des détails exacts et circonstanciés sur la formation du camp et de l'armée de ce sultan, où régnaient un ordre, une discipline réglés avec une intelligence admirable (4).
«La Porte du sultan comprend six à huit mille fantassins; il envoie des jeunes garçons captifs en Asie , pour y apprendre le turc deux ou trois ans. Quand ils connaissent la langue, il en place deux à trois mille sur la flotte à Gallipoli , pour s'y former au service de la marine; ils reçoivent tous les ans un vêtement et un sabre. De là ils sont appelés à la Porte du sultan avec une solde suffisante pour leur entretien, supérieure même à leurs besoins pour quelques-uns. Ils forment
(t) Voyagea Brusa , p. 53 ; Ewlia , I. n , fol. 207.
(2) Idris , v\ni<- récit de Murad 11; Seadeddin, dans Bi.u ii 1 1 i , p. 1 18.
(3) Aali , fol. 78.
(4) Chalcondylas , 1. v . p. 122 , édition de Paris.