LIVRE XII
AVÈNEMENT DE MOHAMMED II. — RENOUVELLEMENT DE LA PAIX AVEC LES PUISSANCES CIIKK- TIENNES. — CONSTRUCTION DU CHATEAU DEUROPE SUR LE BOSPHORE, ET FONTE DES GROS CANONS. — SIÈGE ET CONQUÊTE DE CONSTANTINOPLE.
Trois jours après la mort de Murad II , à Andrinople [5 février 1461], son fils Mohammed, âgé de vingt-un ans, en reçut la nouvelle à Magnésia, par un courrier qui lui apporta le message du grand vesir Chalil : « Oui m'aime me suive », s'écria Mohammed, en s'élançant sur un cheval arabe, et accompagné de coureurs et de porte-épées; le second jour, il arriva à Gallipoli [7 février]. Là, il s'arrêta deux jours pour attendre sa suite, et envoya un courrier à Andrinople, pour annoncer .«on arrivée dans la Chersonnèse. Sur la route, le peuple se pressait en foule de tous les points pour voir son nouveau maître. Les vesirs, les beglerbegs, les begs, les ulémas et les scheichs vinrent au-devant de lui à cheval [9 février] ; à un mille de la ville, ils quittèrent leurs montures, et le précédèrent en marchant à pied. Après un demi-mille, ils s'arrêtèrent, firent silence, puis poussèrent tous ensemble un grand gémissement en signe de douleur sur la mort du père ; le fils mit pied à terre, mêla ses larmes aux leurs, et leur donna sa main à baiser. Puis le cortège remonta à cheval, et l'accompagna jusque dans le sérail. Le lendemain, il s'assit sur le trône, entouré des vesirs et des grands. Le chef des eunuques, Schahin, et Ibrahim-Pascha se tenaient tout près de lui, Ishak-Pascha et le grand vesir Chalil à une certaine distance, le dernier bien pénétré de l'idée qu'auprès du jeune sultan, deux fois appelé par lui du trône à la retraite, il ne pouvait jouir d'une grande faveur. « Pourquoi », dit Mohammed, s'adressan au chef des eunuques, « pourquoi mes vesirs se trouventils ainsi éloignés ? appelle-les, et dis à Chalil qu'il prenne sa place accoutumée; quant à Ishak-
Pascha, comme gouverneur d'Anatolie, qu'il accompagne le corps de mon père à Brusa (1). » Aussitôt Chalil, comme grand vesir confirmé dans sa dignité, baisa la main du sultan, et li haie partit avec les dépouilles de Murad, m nant un pompeux convoi, et répandant 1 gent parmi les pauvres. Le premier soin de M' hammed fut ensuite de se défaire de son frèn Ahmed, pour nous servir de l'expression byzantine ; car ce frère était né sous la pourpre, delà princesse de Sinope, fille d'Isfendiaroghli, tandis que Mohammed était sorti du commerce de Murad avec une esclave. Le meurtre du fils de la princesse parut donc indispensable au nou4 veau sultan pour assurer son pouvoir. Tandis que la princesse de Sinope paraissait dans la salle du trône, versant des larmes devant Mohammed, celui-ci envoyait Ali, fils d'Ewrenos, d.ms le harem pour étouffer son frère Ahmed dans le bain (2). Le lendemain, le fils d'Ewrenos disparut, et la veuve de Murad, la princesse de Sinope, fut donnée pour épouse à un esclave du nom d'Ishak.
Mohammed aurait bien volontiers fait subir la même destinée à sa seconde belle-mère, la princesse servienne ; mais, craignant que le père de ce! te sultane, Georges, despote de Servie, ne vengeât un tel outrage par la guerre, il la renvo\ a à ce souverain, comblée d'honneurs et de présents, en lui assignant des revenus considérables pour vivre selon son rang, et offrant de renouveler la paix existante. En même temps parurent à Andrinople des envoyés de l'empereur
(1) Ducas, p. 127.
(2) ldriR,fol. 29.'