LIVRE XII
'Oussant en avant â coups de baguettes de fer et e nerfs de bœufs (1). Le sultan lui-même cmloyait tour à tour les flatteries et les menaces u'il appuyait de sa massue de fer (2). Des pier- , m lancées du haut des tours renversaient les
[Maillants ; le feu grégeois ruisselait des murs isque dans la mer, où il continuait à brûler, es échelles se brisaient; le feu de l'artillerie se toisait; la ville était enveloppée dans une laisse vapeur de poudre (3). Théophile Paléogue et Demetrius Cantacuzène repoussèrent Ig Turcs ; l'empereur à cheval encourageait les ens de ses paroles et de ses actions, lorsqu'une aile ou une flèche blessa Giustiniani au bras h à la cuisse (4) ; il pria l'eiuperrur de tenir bon, ndis qu'il allait seulement se rendre sur son ?rd pour se faire panser. L'empereur l'en- 9ge à ne pas faire attention a sa blessure , qui jt légère; mais Giustiniani ne se laisse point tenir. «Par où vous dégager pour gagner »tre bâtiment? demande l'empereur. Par ici, ré- >nd Giustiniani, là où Dieu même ouvre le chein aux Turcs. » Et en même temps il s'échappe rsGalata, oubliant sa gloire passée, sanssonrà la honte future. Son éloignement répandit découragement parmi les troupes, et Saganosscha, qui s'aperçut du trouble dans les rangs «assiégés, enflamma sesjanitschares d'une •uvelle ardeur. L'un d'eux, espèce de géant, immé Hasan-d'Ulubad, tenant de la main gaue son bouclier au-dessus de sa tète, et son bre de la droite, s'élance sur la muraille suivi trente compagnons. Les assiégés les repous- Qt vaillamment à coups de flèches et de irres; dix-huit janitschares sont renversés en ême temps, et plusieurs autres qu'Hasan avait traînés par son exemple , subissent le même t. Hasan lui-même, atteint d'une pierre ibeà terre; mais il se redresse à demi, et capable de se mettre debout, il se tient à •noux, le bouclier toujours au-dessus de sa e, jusqu'à ce que cette arme défensive lui
(1) Phranzes, p. 60.
'2) Ducas, I. xxxix , p. 160.
(3) Phranzes , I. m , c. 7 , p. 60.
(4) Selon Ducas , p. 160, par une balle à la partie pos- 'ieure du bras ; selon Phranzes, par une flèche ilans la
'isse gauche; d'après Leonardus Chiensis , au-dessous l'épaule.
échappe enlevée par une grêle de pierres , et il succombe accablé de traits (1).
Tandis que la porte de Saint-Romanus, contre laquelle était dirigée la principale attaque, était défendue si vaillamment, les Turcs avaient déjà pénétré dans la ville sur un autre point, par la porte de Bois, que l'on avait murée à cause des prophéties annonçant l'entrée de l'ennemi sous ce passage, et qui, la veille, sur un ordre de l'empereur, avait été ouverte, pour surprendre les assiégeants par une sortie inattendue (2). Cinquante Turcs forcèrent ce passage, et attaquèrent les assiégés par derrière (3). Alors, près de la porte de Romanus, un cri retentit, parti du port, que la ville était prise, et l'effroi frappa les rangs des alliés autour de l'empereur. Théophile Paléologue, Don Francesco de Tolède, l'Espagnol, et Jean le Dalmate, firent des prodiges de valeur; niais l'empereur vit que la résistance était vaine contre les flots d'ennemis qui avaient rompu toutes les digues. « J'aime mieux mourir que vivre (4)», s'écrie-t-il, en se précipitant tète baissée contre les assaillants; et se voyant abandonné des siens, qui avaient pris la fuile : « N'y aurait-il donc pas un chrétien, dit-il en gémissant, pour me couper la tèle (5)! » et aussitôt il tomba sous les coups de sabre de deux Turcs, dont l'un le frappa au visage, et l'autre par derrière (G); et le septième des Paléologues, Constantin Dragoses, le dernier des empereurs grecs, resta confondu parmi des monceaux de cadavres, après avoir succombé dans la défense de la ville du premier Constantin, de la capitale de l'empire byzantin fondé depuis dix siècles. Maintenant les Turcs entrèrent en masse du côté de la terre, par la porte de Charsiasou Kaligaria, après avoir franchi des remparts de cadavres, qui comblaient les fossés et remplissaient les brèches, massacrant les soldats qui s'enfuyaient, croyant qu'ils avaient affaire à une garnison de cinquante mille hommes. Deux mille victimes furent immolées ainsi.
(1) Phranzes , I. m , c. 7 , p. 62.
(2) Ducas , I. xxxix ,p. 159.
(3) /bid.. p. 150.
(4) Phranzes, p. 63.
(5) Ibid.
(6J Ducas, 1. xxxix, p. 161. D'après Cbalcondylas , Constantin fut aussi tué en fuyant.
jusqu'à ce que fût reconnue la véritable faiblesse des Grecs : alors s'arrêta l'effusion du sang. Si grande était l'ardeur des vainqueurs pour avoir fies esclaves des deuxsexes, don t la valeur pouvait exciter leur avidité, ou la beauté flatter leur luxure, qu'ils auraient cerlainement entraîné tous les êtres vivants chargés de fer , afin de satisfaire les deux passions qui les dominaient (1). Les victimes du premier emportement tombèrent presque toutes sans résistance : car les Turcs ne perdirent là que deux ou trois hommes (2). Tous les habitants s'enfuirent du côté du port, parce que l'ennemi ne s'était pas encore emparé de cei te partie; les cinquante Turcs entrés par la porte souterraine avaient été repoussés, et beaucoup de fuyards, en se précipitant par les portes ouvertes sur le port, parvinrent à se sauver sur des bâtiments grecs et génois. Les gardes, vovant cette presse énorme, et reconnaissant la cause, fermèrent les portes, dont ils jetèrent les clefs par-dessus les murailles, pleins de confiance superstitieuse dans une ancienne prophétie annonçant que les Turcs pénétreraient jusqu'au milieu de la ville, jusqu'à la place du Taureau (aujourd'hui Taukbasari), mais qu'ensuite ils seraient repoussés et chassés par les habitants (3).
Maintenant les masses de peuple refluaient des murs du pont vers la grande église d'Aja- Sofia, hommes, femmes, vieillards, enfants, moines, religieuses; ils s'imaginaient, pleins d'une aveugle foi dans une ancienne prophétie, que si 1 es Turcs parvenaient jusqu'à la colonne du grand Constantin, un ange descendrait du ciel, et remettant une épée nue dans la main d'un pauvre homme de la dernière classe, lui dirait: « Prends ce glaive, et venge le peuple de Dieu.» — Qu'aussitôt les Turcs tourneraient le dos, et seraient chassés par les Grecs de la ville et de l'Asie Mineure, et même refoulés jusque sur les frontières de la Perse (4). Ainsi bientôt la vaste église d'Aja-Sofia , avec tous ses porches et ses galeries, fulremplie de fugitifs ,qui, ayant fermé les portes, s'imaginaient trouver leur salut dans
(1) Ducas , 1. xxxix, p. 162.
(2) Turci suoruin très solummodo desiderarunt Ducas, I. xxxix, p. 16t.
(3) Chalcondylas , 1. vm , édit. de Basle,p. 124.
(4) Jusqu'J Monodendron ; Ducas , l. xxxix , p. 63.
un temple qu'ils avaient abandonné comme souillé depuis la réunion des églises. « Si dans ce moment, dit l'historien Ducas, un ange fût réellement descendu du ciel, et qu'il eût fait entendre ces paroles : Acceptez l'union des églises, et je disperserai vos ennemis, les Grecs n'auraient pas accepté ce symbole, et ils se seraient livrés aux Turcs plutôt qu'à l'Église romaine.» Tant était profonde la séparation causée par l'acte d'union ! Les Turcs rompirent à coups de hache les portes qui étaient fermées, et emmenèrent ce peuple tremblant en esclavage, comme des animaux destinés à la boucherie. Les hora- I mes furent attachés avec des cordes, les femmes ; liées deux à deux avec leurs ceintures, sans disj tinction d'âge ou de rang; l'archimandrite avec 1 son portier, la dame avec sa servante, le moine j avec la religieuse, selon le caprice des ravisseurs. L'église elle-même devint un théâtre d'abomi- ! nations. Les saintes images furent dépouillées de leurs ornements et mises en pièces; les vases d'or et d'argent furent enlevés, les vêtements sacerdotaux couvrirent les clos des chevaux ; le crucifix fut promené couvert d'un bonnet de janitschare (2). Les autels servirent de tables a manger, d'auges pour les chevaux, ou de lits de prostitution 3) : « Ainsi, dit Ducas, fut acJ complie la parole du prophète Amos : Je ml vengerai des autels de Bétel , dit le Seigueur; les cornes de la table des sacrifices seront jetées à terre ; je renverserai le palais à créneaux sur la maison de plaisance ; les habitations ornées d'ivoire seront anéanties, ainsi que beaucoup d'autres, dit le Seigneur (4). Vos fêtes, je les aurai en horreur, et je détournerai les yeux de vos sacrifices. Éloigne de moi le bruit de tes cantiques; je ne veux pas entendre les psaumes de tes instruments. La fin de mon peuple est arrivée, dit le Seigneur, je ne veux pas différer plus longtemps son châtiment, et ce jour-là les voûtes du temple retentiront de hurlements (5), dit le Seigneur. » En effet, les voûtes du plus grand temple de la chrétienté furent frappées par les éclats des bacchanales des ravisseurs, et par les
(1) Ducas , 1. xxxix , p. 63.
(2) LeonardusChiensis.
(3) Phranzes , p 63.
(4) Ducas , I. xxxix , p. 165; Amos , 1. m , p. 14-15.
(5) Amos,l. v,p, 21 , 23 ,etl. vm , p. 3.