‹ Histoire de l'Empire ottoman (volume 2)Chapitre 128 sur 288 · LIVRE XI I · texte numérisé non relu

LIVRE XI I

gémissements des malheureux dépouillés de leurs biens, de leur liberté, el de leur honneur. Le temple d'Aja-Sofia, s'écrie Phranzes (1), le ciel terrestre de la sagesse divine, le trône céleste de la gloire divine, le second char entouré de chérubins du maître du monde, cette merveille de la terre élevée par Dieu lui-même, devint l'abomination de la désolation.»

Cependant, du coté du port, les Grecs conservaient une partie des murailles qui n'avait pas encore été attaquée, et ils restèrent à leur poste jusqu'à ce que les Turcs, qui pillaient la ville depuis deux heures, vinrent tomber sur leuis derrières ; en même temps ceux qui livraient l'assaut du dehors forcèrent l'entrée de la ville en venant de Petra, près de la porte actuelle du magasin à farine. A cette vue. les défenseurs |s'enfuireut aussi de ce point vers les maisons, où les Turcs avaient déjà porté la désolation. |Lc commandant grec Lucas Molaras fut pris en gagnant son habitation, ou bien lorsqu'il y était entré, et Urchan, petit-fils de Suleiman, au moyen duquel les Grecs s'étaient imaginé pouvoir effrayer le conquérant, en le présentant comme un prétendant au trône, se précipita du haut d'une tour plutôt que de se livrer aux Ottomans (2).

Ainsi succomba la ville aux sept collines, l'an-

« tique Byzance, 1125 ans après son agrandissement parle premier Constantin, le 28 mai 1453, dans le vingt-neuvième siège soutenu depuis sa fondation, à la suite de cinquante-trois jours d'attaques par les Turcs. Trois fois elle avait été assiégée par les Hellènes, sous Pausanias, Alcibiade, et Léon, général de Philippe de Macédoine; trois fois par des empereurs romains, Sévère, Maxime, Coustantin; deux fois par des re- Ibclles byzantins, Thomas ctTornicius;dcux fois par des empereurs byzantins, Alexis Comnène et Michel Paléologue ; deux fois par des krals des Bulgares, Paganus et Siméon; une fois par Ile chakan des Avares; une fois par le despote des Slaves, Krumus; une fois par les Busses, sous Askold et Dir; une fois par les Latins, sous le doge Dandolo ; sept fois par les Arabes ,

(1) Phranzes , p. 64.

(2) Ducas seul raconte la prise de Notaras et la mort d'Urchau de deux manières (p. 166 et 169). Ici l'on a préféré le récit qui s'accorde avec Clialcondylas.

TOM. i.

sous les généraux des chalifes; cinq fois par les Turcs ( deux fois sous Bajesid , puis sous Musa, Murad II et Mohammed H); et dans le cinquième siège entrepris par les Turcs, après avoir été auparavant enlevée sept fois par Pausanias (1), Alcibiade (2), septime Sévère, Constantin, Alexis, Dandolo et Michel Paléologue, elle devint la proie de Mohammed 11, septième souverain des Ottomans.

Cette dernière destinée, bien méritée par l'énervement moral, et l'abaissement de ses habitants et de ses souverains, devait être réservée à la maison des Paléologues, dont le premier avait jadis cherché protection et assistance contre sa patrie à la cour du prince turc, maître de l'Asie Mineure, et dont les successeurs, servant à la porte du sultan , se montrèrent comme mercenaires dans son armée, et conquirent des villes en son nom. Telle fut la reconnaissance du concours prêté aux armes turques, et le salaire du service dans le palais.

Mohammed n'avait pas pénétré dans la ville avec les assaillants; il avait attendu en dehors des murailles que lui parvînt la nouvelle qu'elle était entièrement au pouvoir des vainqueurs; il reçut cet avis vers le milieu du jour. Alors délivré de toute crainte et libre de toute incertitude, entouré de ses vesirs et de ses gardes du corps, il fit son entrée dans la capitale de l'empire détruit, el marcha droit vers la grande église;sautant de son cheval, pour en prendre possession à pied (3), il ne put contempler sans admiration les cent sept colonnes si magnifiques, les marbresaux couleurssi variées, rosesde Synada,ver(sdeLaconie,bleusdeLybie,noirsdupays des Celtes, blancs du Bosphore; les granits étoiles de Thcssalie, d'Epire, et d'Egypte; les porphyres de Sais; là s'élevaient les huit colonnes de porphyre du temple du Soleil, bâti par AurélienàBaalbeck, les huit colonnes vertes du temple de Diane d'Kphèse; les autres avaient été tirées du plus grand et du plus beau temple de Jupiter, A Cyzique, de ceux d'Alexandrie, d'Athènes et des Cyclades. Le regard du conquérant parcourut avec étonnement les galeries

(1) Cornélius Nepos , dans Pausanias.

(2) 76»/., dans Alcibiade.

(3) Ducas, c. xl. Ceci contredit bien les historiens européens qui font monter Mohammed achevai sur l'autel.

aériennes et les voûtes élancées, les images colossales des évangélisies cl des apôtres de la Vierge et de la croix, portant cetmot&Triomp/ie par ce signe , le tout représenté en mosaïque, et sur des vitraux coloriés et dorés. Plus son regard s'élançait, plus son ravissement croissait. En descendant de ces régions supérieures, il tomba sur un des soldats qui brisait les précieuses dalles de marbre dont les veines imitaient si liien des vagues, que des quatre portes de l'église des Mots paraissaient rouler, et figuraient les quatre fleuves du paradis. Mohammed frappa le barbare de son sabre , en disant : « .le vous ai abandonné l^s trésors de la ville; mais les édifices sont à moi ! » Le profanateur fut jeté hors du temple, à demi mort. Sur l'ordre du sultan, l'un de ses muezzins appela les fidèles à la prière , et pour proclamer ainsi le règne de l'islam , il se plaça sur l'estrade devant le saint des saints; pour Mohammed , il accomplit ses dévotions sur le grand autel (1). Ainsi fut inauguré, pour les musulmans, le temple de la Sagesse-Divine, maintenant souillé aux yeux des chrétiens. Selon les historiens byzantins, un ange avait donné le plan, le nom de cet édifice, et apporté du ciel l'argent pour son élevât ion. Fondée parConstantinle Grand, rebâtie par Théodose et Justinien, après qu'elle eut été deux fois incendiée dans des révoltes , et qu'elle eut été endommagée par un tremblement de terre, 1 église delà Sagesse- Divine était le théâtre des plus grandes pompes politiques, des plus saintes fêtes religieuses: elle servait aux couronnements, aux triomphes, aux mariages des empereurs, aux cérémonies publiques de l'Église, aux conciles ou réunions ecclésiastiques: c'était lesancluaire, non pas seulement de la capitale , mais de l'empire entier, le chef-d'œuvre d'architecture religieuse, qui n'avai t pas encore été surpassé dans toute la chrétienté. Comme les empereurs grecs terminaient jadis leur marche triomphale par une prière à Aja-Sofia, Mohammed commença la (irise de possessinnde la ville par saprièresurle grand autel de ce temple. Quant à l'image miraculeuse de la mère de Dieu, qui avait préservé le-; Grecs dans leurs plus grands dangers, et qui était regardée corami' le palladium de la ville, elle

(1) Ducas, c. H, p. 168

fut mise en pièces par les Turcs dans l'église où elle était exposée a l'adoration publique (1), et le riche couvent de la vierge Hodegetria. près de l'Acropolis , fut entièrement sacca;;é , ainsi que celui de Saint-Jean-Baptiste, sur le port. En quittant Aja-Sofia, transformée en mosquée, Mohammed fit amener le grand amiral, Lucas IVotaras (2): «Contemple, lui dit-il, ces monceaux de cadavres , ces masses de captifs, voilà le beau résultat de ton refus de rendre la ville.» iNotaras répondit que ni lui ni l'empereur n'avaient eu assez d'autorité pour déterminer If reddition de la ville, surtout après que l'em» pereur eut reçu des lettres par lesquelles 4 était encouragé à la résistance. Le soupçon di Mohammed tomba aussitôt sur Chalil-PaschaB mais, dissimulant pour le moment, il s'informa de l'empereur, demanda s'il s'était enfui sur quelque bâtiment; car cinq vaisseaux génois avaient été assez heureux pour sortir du porta pleines voiles; les autres étaient restés faute d'équipages assez nombreux (3). INotaras répondit qu'il n'eu savait rien, qu'il se trouvait 1 la porte du palais au moment où les Turcs avaient pénétré par la porte de Charsias. Dans | cet instant furent annoncés deux janitschares qui prétendaient avoir tué Constantin. Mohammed leur ordonna de chercher le corps et dJ lui apporter la tète. Ensuite il adressa à NotaH ras des paroles de consolation , fit chercher sa femme et ses enfants, leur fit donner à chacun 1 000 aspres , et promit à l'amiral de le laisser en possession des charges et des biens dont 3 jouissait sous l'empereur. Provoqué par ces fa* veurs, le misérable IVotaras présenta une liste des principaux dignitaires da la cour et fonc-, tionnaires de l'État ; Mohammed les fit chercher^ et compta 1000 aspres pour chaque tète de ce» personnages aux soldats entre les mains desquels ils étaient tombés. Notaras , congédié avec les marques de la plus grande faveur, rentra dans son palais, et pendant ce temps furent apposées au sultan les tètes d'L'rchan, petit-fils de Suleiman, et deConstantin ; toutes deux roulèrent à ses pieds. I.e cadavre du dernier possesseur du troue byzantin avait été reconnu dans

(1) Duras p. 162.

(3) Jt/irf., c. xi, p. 169.

(3) /bid.,c. xl, p. 170.

an monceau de morts, à ses brodequins de pourpre , sur lesquels étaient brodés des aigles d'or (1). Sur la place d'Augusteon, Constantin ivait jadis érigé une colonne en l'honneur de ;a mère Hélène; à la statue d'Hélène, l'empe- . -eur Théodose avait substitué la sienne, du Lwids de sept quintaux, en argent, posée sur I me colonne de plomb; l'empereur Justinien •emplaca la colonne de plomb par une colonne •'le porplivre , et il employa les sept quintaux de Ka statue d'argent à se faire fondre une statue I l'airain, qui le représentait supportant le globe ■iu monde avec la croix dans la main gauche, Intendant la droite en menaçant vers l'Orient liour annoncer la domination de l'empereur sur ■;ette partie du monde (2). C'est là que fut plantée la tète de Constantin (3). Par une iro- Ihie cruelle adressée au geste menaçant de l'antienne statue, la tèle du dernier empereur l;rec était sous les pieds mêmes du cheval de Wustinienle triomphateur, qui défendait, comme le dit Procope, aux ennemis de l'empire, arrivant de l'Orient , de s'avancer plus loin. Et l'on •■ait que le voeu adressé aux vainqueurs dans l'Orient était celui-ci : «Que les têtes de leurs ■mnemis roulent sous les pieds de leurs che- ■raux(4)! > Durant tout le jour la dépouille sau- Éjlanle resta ainsi exposée; le soir On enleva la Beau delà tête, ci le crâne fut envoyé dansles villes lisialiques , comme un trophée de la victoire ."> . ■linsi que la tète du malheureux Ladislaus avait ladis été envoyée A Brusa, après la bataille de ■Warna. On permit aux Grecs d'ensevelir le l'orps (6).

1 Le sort deGalatafut bien différent de celui •le Constant inople. Ce faubourg de la capitale, •mtouréde fortes murailles, placé sous le pouavoir des Génois, dont les Hottes couvraient alors la mer, et dont les soldats avaient aidé à la Idéfenscde la ville, négocia avec Mohammed, par lU'entremisc de son beau-frère et vesir Saganos- (fPascha, après le triomphe des Turcs; en offrant ■librement les clefs, Galata demanda d'être épar- I ignée, et l'obtint. Saganos fut chargé de recevoir

I (t) Phraiizes, 1. m, c. 9 , p. 64.

(2) Constant inople et le Bosphore ,1,1) p. 151 à 153.

(3) Ducas, c. lx, p. 169.

(4) Moiier's, firstjourney, p. 91.

(5) Ducas , c. xl , p. 169.

(6) Phranzes , 1. m , c. 9 , p. 64.

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