LIVRE XII
la villeàmerci, et en même tempsd'annonceraux habitants l'ordre du sultan de se tenir sans mouvement, etdene passehasarder Amonter sur les vaisseaux impériaux qui seraient conduitsa Galata (1). Lorsque les bâtiments s'approchèrent , la m >sse du peuple se précipita néanmoins de ce côté, et, pour la faire retirer, les Turcs immolèrent quelques hommes. Les Grecs qui n'avaient pas encore été réduits en esclavage furent emmenés A Galata , où ils restèrent en liberté; Notaras, le dernier grand duc de l'empire byzantin, reçut la permission de. continuer d'habiter son palais dans la ville. Le lendemain, mercredi , 30 mai , Mohammed traversa la ville a cheval, et se rendit droit au palais du grand duc. Notaras sortit au-devant de lui, se jeta A ses pieds, et lui montra ses trésors, en ajoutant qu'il avait gardé tout cela pour le sultan. «Qui donc, demanda Mohammed, a remis ces trésors et la ville entre mes mains? — Dieu, répondit Notaras. — Eh bien, reprit Mohammed , c'est donc a Dieu et non pas à loi que j'en suis redevable.» Malgré la rudesse de ce langage, Mohammed se rendit auprès du lit de douleur de la grande duchesse , lui adressa des paroles de consolai ion , l'engagea à soigner sa santé. se fit présenter les fils de Notaras . qui se jetèrent à ses pieds, et parcourut ensuite la ville. Elle était désolée : les rues étaient désertes, les maisons vides ; quelques maraudeurs ciraient encore ça et là, cherchant les restes échappés au pillage, et fouillant partout avec leurs poignards. Après avoir visité la plus grande partie delà cité, le sultan entra dans le palais impérial , et en traversant toutes les salles désertes, il cita un vers persan qui s'appliquait, avec une triste vérité, ace spectacle de la grandeur tombée Non loin du palais fut préparé un festin splendide dans lequel Mohammed s'abandonna sans réserve au plaisir du vin. A demi plongé dans l'ivresse, il ordonna au chef des eunuques (3 de lui amener le plus jeune fils de Notaras, Agé seulement de quatorze ans, dont la beauté l'avait enflammé. Le père, désespéré, répondit au messager du tyran qu'il ne livrerait jamais de plein
(1) Ducas. c. vxxix , p. 16/.
(2) Jbid., 1. xl , p. 171; dans Chalcondylas , c'est l'échanson qui esl envoyé au lieu de l'eunuque.
gré son fils à de telles souillures , et que l'on pouvait plutôt lui envoyer le bourreau. L'eunuque revint avec cette réponse , et Mohammed envoya le bourreau pour lui amener Notaraset toute sa famille. Le malheureux vint avec ses fils et Cantacuzène. Le bourreau les laissa sur le seuil, à l'exception de l'objet des désirs du sultan, qui fut conduit comme une victime offorte a sa luxure, et aux autres il apporta la sentence de mort. Dans ce moment, Notaras retrouva l'élévation d'âme et d'esprit qu'il avait perdue, exhorta ses enfants à mourir en chrétiens, et termina par ces paroles :«Tu es juste, 6 Seigneur ! » Les fils furent décapités sous les yeux de leur père; il pria le bourreau de lui laisser quelques instants pour la prière, qu'il alla faire dans la chapelle voisine, puis il présenta la tète , et son corps tomba sur les cadavres encore chauds et saignants de ses fils. Leurs restes dépouillés furent jetés dehors, et demeurèrent sans sépulture. Les tètes furent présentées au tyran dans la salle du festin (1). La férocité naturelle de Mohammed fut encore enflammée par un étranger dont il aimait éperdument la tille, et . pour lui plaire , il ordonna le supplice de tous les Grecs auxquels il avait accordé la vie le jour précédent. Ils furent exécutés sur le Xerolophos, au pied de la colonne d'Arcadius (aujourd'hui Awret - Basari , le marché aux femmes): le baile vénitien et le consul espagnol, avec leurs fils, ne furent pas exceptés. Contareno , et dix autres nobles vénitiensauraientsubile même sort, s'ils n'avaient trouvé les moyens de racheter leur vie en donnant 7,000 ducats à Saganos-Pascha (2). Le cardinal Isidore avait été vendu comme esclave et transporté à Galata, d'où il parvint à s'échapper sur un vaisseau , et il déposa sa douleur sur la conquête de la capitale de l'empire byzantin dans une triste complainte qui est parvenue jusqu'à nous. Phranzes, le protovestiaire , l'historien, devint l'esclave du grand écuyer du sultan, avec toute sa famille. 11 réussit à s'échapper et à gagner le Péloponèse avec son épouse; quant à son fils et à sa fille, le grand écuyer dut les céder pour le harem du
(1) Ducas, I. XL, p. 172.
(2) Leonardus Chiensis.
sultau(l). Les plus beaux des jeunes garçons, les plus séduisantes des jeunes filles furent choisis pour les distractions de Mohammed ; le reste fut poussé en masse sur l'Asie et Andrinople (2). Tel fut le destin des Grecs qui n'avaient pas eu le courage de mourir dans la défense de leur capitale, en tombant noblement, comme le savant Théophile Paléologue , le vaillant Dalmate Jean, comme don Francisco de Tolède , qui combattirent en lions autour de la personne de l'empereur, et qui le couvrirent de leurs corps au milieu de la lutte et lorsqu'il fut mort (3). Les Candiotes s'étaient aussi vigoureusement maintenus du côté du port, entre les tours des empereurs Léon et Alexis, jusque vers le milieu du jour, au moment où les deux Génois, Paolo et Troilo Bochiardi, voyant la ' ville emportée, et les Turcs sur leurs derrières, cherchèrent leur propre sûreté en se retirant sur Galata (4). Giustiniani, qui le premier avait quitté la personne de l'empereur, et abandonné les murs en reculant devant une fin glorieuse, mourut bientôt après de honte et de regrets, ou peut-être de ses blessures (5).
Mohammed ne perdit pas de temps pour achever l'œuvre de la conquête , et le troisièniej| jour après la prise d'assaut, il fit partir l'armée ; et la flotte, voulant se livrer avec calme à lai méditation de ses vastes plans. Tels sont les traits avec lesquels l'historien Ducas a peint le départ de la flotte chargée de butin (6). « Le troisième jour après la prise delà ville, Mohammed ordonna que la flotte regagnât les contrées et les villes qui l'avaient fournie; elle'; était chargée jusqu'à s'enfoncer, et quel chargement ! vêtements précieux, vaisselle d'or et d'argent, vases d'airain, d'étain; prisonniers, prêtres et laïcs, moines et religieuses; tous les vaisseaux étaient encombrés. Les tentes dus camp étaient pleines de captifs et de butin comme celui qui vient d'être décrit. Au milieu des barbares, l'un se revêtait du costume sacerdotal , un autre menait des chiens accouplés
(t) Phranzes, !. iv , p.l.
(2) Ducas, 1. xi, p. 172.
(3) Phranzes , 1. m, c. 7 , p. 63.
(4) Ibid., p. 8.
(5) Phranzes , 1. m, c. 7 , p. 63.
(6) Ducas , I. xi , p. 176.