LIVRE XIV
il bras (1). Les Turcs furent défaits. Balaban échappa à grand'peine (2). Pour la troisième ois, le général ottoman revint avec une armée, t l'Albanais Jakub amena un autre corps de , roupes (3) ; mais avant que ces renforts pusent le joindre, Balaban fut forcé parSkander- 3egà une bataille. 11 plaça en avant l'infanterie, omposée des Asabes : à l'aile gauche, en face Je Tanusio-Topha , les cavaliers mercenaires, ippelés ulufedschis; à Zacharias Groppas, il ipposa les akindschis, et à Manuel Pek, les jaîifschares. Lui-même était à l'aile droite , à la I ète de l'élite de ses vétérans, qui formaient le ;aerfde son infanterie. Malgré toutes ces dispositions il fut défait complètement (4). Le jutin n'était pas encore partagé dans le camp, i lorsqu'un courrier, envoyé de Petralla , par Marniza, sœur de Skander-Beg, lui annonça que [''Albanais Jakub était parvenu, avec une armée de seize mille hommes, jusqu'à Bcrat, brûlant Lit massacrant tout sur son passage , et qu'il était [tnaintenant campé dans la petite Tyranna, près pe la rivière d'Argilata (5). Skander-Beg coullrut à la rencontre de Jakub. Les soldats furent Ibientôt aux prises; ce fut une lutte d'homme à (homme. Pénétrant à travers la mêlée la plus Bépaisse, le prince arriva jusqu'à Jakub, le perça de sa lance, et lui abattit la tète (6). A cet aspect, les Turcs prirent la fuite, laissant quatre Mmille des leurs sur le champ de bataille , et sis (mille prisonniers. Après avoir vengé par cette [•double victoire la perte de ses vaillants compagnons à l'issue de la vallée de Vachalia, Skander-Beg rentra triomphant dans Kroja (7).
Après ces échecs militaires, et deux vaines tentatives d'assassinat faites sur Skander-Beg, au moyen de meurtriers déguisés en néophytes chrétiens (8) , Mohammed se mit enfin eu marche lui-même pour l'Albanie, avec une armée de plus de cent mille hommes (9), et vint assié-
(1) Marini Barleti , fol. 210.
(2) Ibid.
(3) Ibid., fol. 212.
(4) Ibid., fol. 214.
(5) Ibid.. fol 215.
(6) Jbid., fol 216.
(7) Ibid., fol. 217 , fin du xie livre.
(8) Ibid., fol. 218 , commencement du xue livre.
(9) Barleli donne à Mohammed deux cent mille hommes,
ger Kroja (1). Harcelé sur tous les points par Skander-Beg, voyant succomber chaque jour ses meilleurs soldats , il se relira enfin , et il déchargea sa fureur sur les valeureux habitants du territoire chaonien de Chidna; attirés à force de promesses , ils s'étaient rendus à ce tyran , qui en fil immoler huit mille (2). Pour observer Kroja, il avait laissé Balaban avec quatrevingt mille hommes; celui-ci fit camper une partie de ses troupes sur une montagne qui dominait la ville (3), attendant les renforts que devait lui amener son frère Junis. Skander- Beg, bien informé, marcha toute la nuit audevant de Junis, le battit, et le fit prisonnier avec son fils Chisr : il les fit amener chargés de fers en vue de Balaban, et profita de la consternation des Turcs pour les attaquer avec fureur. Balaban , hors de lui , courut au pied des murailles presser les assiégés de ses promesses; mais blessé mortellement à la gorge , d'un coup de feu tiré par l'Albanais Georges Alexios, il fut rapporté dans le camp, et rendit l'âme devant sa tente. Les Turcs se retirèrent et ne s'arrêtèrent qu'à Tyranna, à huit milles de kroja. Skander-Beg fit de vains efforts pour contenir l'ardeur de ses troupes, qui voulurent poursuivre l'ennemi : au bout de trois jours de combats , après d'énormes pertes , les Turcs s'ouvrirent un passage; mais leurs garnisons, dispersées dans les places , furent prises ou passées par le tranchant du sabre (4).
Ne pouvant soumettre Kroja pour le moment, et voulant néanmoins tenir en bride les Albanais, Mohammed releva et fortifia l'ancienne ville des Valliniens, aujourd'hui Ilbeszan , siège d'un sandschak (5), et ruina Tschorli, que Skander-Beg avait fondée à peu de distance de Durazzo , sur le rivage de la mer (6). Bientôt après, Skander-Beg mourut à Alessio, l'ancienne Lyssus, dans la soixante-troisième année de son
et de plus quatre-vingt mille à Balaban , fol. 218, 1. v ,
(1) Barleti.
(2) /Mrf.,fol.219.
(3) Barleti nomme la montagne Cruinus, fol. 223.
(4) Fin du xne livre , fol. 225.
(5) Hadschi-Chalfa , Tables chronologiques ; Seadeddin, Idris , Neschri , Ssolaksade , Aali.
(6) Barleli, fol. 226 , nomme la ville Chiurilus.
âge, après avoir lutté victorieusement pendant trente ans contre les armées de Murad II et de Mohammed II, pour le salut de la foi et la liberté de sa patrie. Il ne porta point ses armes en conquérant . comme Pyrrhus , dans le cœur des États ennemis; et, plus grand que Genlius, il échappa au destin des vaincus : sa valeur, comme celle de ces deux rois et de ses compatriotes, fut un peu entachée de la cruauté albanaise. Dans la même année mourut aussi son voisin, Etienne Cosich, seigneur de l'Herzegovina,qui, engagé dans des querelles avec ses fils, avait envoyé le plus jeune , comme gage de sa fidélité , à la Porte , où il embrassa l'islam , devint le favori du sultan , et plus tard fut choisi par Bajesid II pour gendre et pour grand vesir; des d<ux autres, Wladislaus obtint , après la mort de Cosich. l'Herzegovina supérieure, et le second la partie inférieure; mais bientôt après, TVladislaus s"enfuit en Hongrie (1), et l'autre ne se maintint que peu de temps en possession de vieux châteaux, jusqu'à ce que tout le pays fût incorporé comme sandschak à l'empire ottoman , sous le nom allemand de duché (hersek i .
Le calme fie deux années qui, après la mort du prince de karamanie et de Skander-Beg, interrompit la suite rapide des triomphes du conquérant, et pendant lequel l'histoire n'a plus à inscrire ni pays ravagés, ni villes conquises, ni garnisons égorgées ou sciées, ce calme fut consacré par .Mohammed en partie à des armements maritimes, en partie à Ih construction du nouveau sérail : sur l'emplacement de l'Acropolis de l'ancienne Byzance,et, plus tard, du palais des empereurs, là où s'élevaient dans l'antiquité les temples de Pallas triomphante, de Neptune , de Bacchus et de Jupiier, d'Hécate et de Proserpine, et, sous la domination du christianisme, les églises des saints Démélrius et Minas, de Théodore Sergius et de la Sainte-Vierge; là même où se voyaient le palais Chalke, les salles des gardes avancées et des gardes du corps, avec leurs sept coupoles ;
(1) Spandugino, p. 54.
(2) Seadeddin , ldris , Neschri , Ssolaksade , Aali et Hadschi-Chalfa , dans sa Rumili , p. 174. Voy. aussi Engel , Histoire de Servie, p. 430, et Gebhardi , Histoire de Rnsni" . p. 472 •
où l'on admirait la chambre du trésor , ave l'horloge, les triclines des dix- neuf couviw de l'empereur, la salle du trône, toute res plandissante d'or, la salle de porphyre ot < les césars naissaient sur la pourpre; sur ce' mêmes lieux , consacrés par tant de souvenirs dans la huit-cent-soixante-douzième année d< l'hé;;ire , fut achevée la construction du nou veau sérail et de la Porte ottomane, présetl tant ces inscriptions : «Que Dieu éternise l'honneur du possesseur! — Que Dieu consolides; construction ! — Que Dieu fortifie ses fondements !(1; »
Tandis que se poursuivaient les armement;dans l'arsenal du nouveau port aux galères, la 1 cavalerie légère des akindschis franchissait la { frontière septentrionale de l'empire, et, parcourant la Sclavonie, la Carniole et la Styrie, 1 poussait même jusqu'à Cilly , n'épargnant ni les enfants, ni les vieillards, ni les champs, ni les vignes, massacrait plus de deux mille paysans avec leur bétail , et entraînait plus de vingt mille esclaves (2). La joie de ce succès fit- 1 cile fut tempérée par la perte de deux îles, et . de deux ports dont s'empara la flotte vénitienne i commandée par Nicoloo Canale. Ainos sur la côte de Thrace , Phocée sur le rivage d'Ionic, les] ilesd'lmbros et deLemnos furent saccagées par les troupes de débarquement, et Lustizza, dans le golfe de Patras , fut fortifiée (3). Les Vénitiens commencèrent ceshostilitésaprès d'inutiles I démarches pour le rétablissement de la paix.] Le juif David qu'ils avaient envoyé à Constan- 1 tinople afin de demander un sauf conduit pour Giov. Capellocommenégociateurdelapaixavait été repoussé durement parMahmud-Pascha (4).
Brûlant du désir de se venger des courses des Vénitiens par une grande entreprise,
(1) Constanliiiople et le Bosphore , 1. 1 , p. 197 , 221-
(2) D'après la chronique de Mœlk , 1469, Turci abtlucunl ex Sclavonia trigenta mille hominum ; dans la chronique de Marini Sauulo il est dit : 1469 , Allemania scorgada liai Tunhi fin a garicia ; Laugier, I. vu , p. 252.
(3) Letlere d'un segretario del S. S. Mala lesta, dans San -o\ ino , p. 249. Les historiens ottouiaus placent la conquête d'Ainos en 872 [1467].
(4; La courte chronique ottomane , dans Marini Sanulo.