LIVRE XVI
tare, l'investit de la Crimée par la bannière et la queue de cheval (1), et le fit partir avec quelques troupes , destinées à protéger sa domination. Dans cette même année, les imams, les prédicateurs, et autres fonctionnaires de l'ordre spirituel , qui , jusqu'alors, avaient été places et congédiés au gré du caprice des directeurs, furent installés au moyen de diplômes du sultan, et il fut établi que leur dépositionne pourrait plus avoir lieu que sur l'ordre émané du souverain (2).
Après la chute de Kaffa et l'assujettissement de la Crimée, le besoin le plus pressant du conquérant fut d'aller venger les affronts que ses armes avaient subis dans la Moldavie el la Hongrie, par la bataille de Rakoviz, sur la Burlad, et par la perte de la place récemment construite de Sabacz. Parmi les bâtiments turcs qui transportaient, de Kaffa à Constant inople (3) les quinze cents jeunes nobles génois destinés à recevoir la circoncision et à entrer dans les rangs des janitschares, il y en eut un i monté par cinq cents de ces futurs néophytes i de l'islam dont ils se rendirent maîtres, et qu'ils •menèrent dans le port de Kilia, où ils furent accueillis (4). Ce fut encore un nouveau motif de vengeance contre la Moldavie. Aussitôt ' après la chute de Kaffa , un corps de l'armée 1 triomphante se porta rapidement sur la Bessarabie, et se saisit d'Àkkerman ou Bielgorod. Etienne, prince de Moldavie, et Casimir, roi de Pologne , cherchèrent à détourner, par des ambassades, l'orage qui allait fondre sur leurs frontières : le premier s'excusa en disant qu'il 1 avait été forcé de châtier ces. hordes de pillards qui étaient venus désoler ses liais l'année précédente; Casimir demanda que la guerre ne vint point frapper le prince de Moldavie, vassal de la Pologne, cl que le genre de satisfaction exigé de lui fût soumis a une réunion de
(1) Dschenabi. L'Histoire de la Cbersonèse taurique place . d'après Poyssonnel , t. n , p. 228-231 , celle investiture d.ms l'année 1478.
(2 Dschenabi , p. 120.
(S) Ubertus foliela . I. xi , p. 627 et 628; Bizarro gen., MR., I. xiv , p. 327; Agosiino Giustiniani, Annali di Genova, I. v, p. 'J20; Turco-Graeciae , Hist. pol., 1. 1 , p. 23.
(4) Histoire de l'Ukraine, xi.vni' partie de l'Histoire universelle, p. 39, el Eng., Histoire de la Valachie, p. 180. etdela Moldavie, p. 141.
commissaires turcs et polonais. Mohammed traita les envoyés moldaves avec mépris, leur fit enlever leurs chevaux, et les renvoya chez eux à pied (1); quant aux Polonais . il les retint près d'une année . jusqu'à ce qu'il fut prêt luimême à marcher contre la Moldavie (2).
Au printemps, l'armée fut rassemblée près d'Andrinople . et elle était déjà en pleine marche lorsqu'elle rencontra un nouvel envoyé polonais, Wurocimnvieki, près de Warna (3). Le sultan posa, comme dernière condition de la paix, le payement d'un tribut, l'extradition des prisonniers, et la remise de Kilia. Etienne ayant rejeté à plusieurs reprises de pareilles propositions, Mohammed fit pénétrer son armée en Moldavie par cinq ports. Dans la vallée Blanche, que les Moldaves appellent Rosboeni (4) , et les Turcs Agadsch-Denisi . la mer d'arbres, à cause des forêts épaisses qui la couvrent, fut livrée la grande bataille, le 26 juillet 1476 (5). Les janitschares, accoutumés à se précipiter le sabre à la main sur des batteries démasquées, fuient déconcertés par le feu partant de tous les points de la forêt . et se jetèrent par terre . en dépit de toutes les exhorta! ions de leur général, lesegbanbascbi Mohammed . aga de Trébisonde (6). Alors Mohammed dit à cechef : « Connue ces gens sont bientôt abattus! Est-ce là de la valeur ! » Puis, saisissant un bouclier, il lance son cheval dans la forêt. Cet exemple ranime les soldats; ils se relèvent , el se font jour à travers les arbres, le combat dura dans ces lieux depuis le lever du soleil jusqu'après midi 7 . Kiienne. renversé de cheval, eut peine à sauver sa vie 8 . Avec les têtes des morts les Turcs élevèrent des pyramides; le butin fut partagé: on laissa les nombreux troupeaux de porcs aux Yalaqurs, qui avaient combattu comme fidèles tributaires sous les étendards de Mohammed (9 . Le pays fut dévasté
(1) Engel , Histoire de la Moldavie , p. 140.
(2) Engel , p. 141 , d'après Dlugosz el Kramer.
(3) Dlugosz , dans Kalona , I. xvi , p. 2. i Engel, Histoire de Moldavie, p. 142.
(5) Engel, Histoire de Hongrie, I. m , p. 348. i<;i Seadeddin, dans Bratulti, I. n, p. 301 ; Ssolaks.ide. fol.61.
(7) Seadeddin, Ssolaksade, fol. 10,
(8) Dlugosz, dans kalona , I. xv . p. y. ;i Ssolaksade.
par le fer et par le feu ; on investit les places de Chotin et de Suczawa , niais sans pouvoir les prendre (1).
Tandis que Mohammed promenait la désolation sur la Moldavie, les frères Ali-Beg et lskandcr-Michaloghli faisaient des courses le long du Danube, dans la Hongrie; mais ils trouvèrent de dignes adversaires dans les frères Pierre et François Docy : à Bozazis,à trente milles de Semendra, sur le lieu même on, douze ans auparavant, Michel Szilagyi, l'oncle du roi Mathias, et Grégoire Labalhan, avaient été pris (2), les deux Docy vengèrent sur les Michalogblî cette perte si cruelle pour Mathias; à grand'peiue Ali-Beg put s'échapper sur la flotte appelée de Semendra ; les troupes turques furent presque toutes taillées en pièces. Au bruit des cris de victoire des vainqueurs, les prisonniers hongrois, qui étaient gardés dans une vallée voisine , rompirent leurs chaînes , tombèrent sur le camp turc , et s'enrichirent des dépouilles quoii y avait entassées. Il n'y eut pas un homme, un jeune garçon, une femme qui ne revînt à cheval, tenant en main une bête de somme chargée de butin (3) ; deux cent cinquante prisonniers et cinq drapeaux furent apportés comme trophées au roi Mathias, qui s'occupait alors des préparatifs de son mariage , et prenait des dispositions pour le siège de Semendra (4), car il faisait élever trois châteaux de bois devant la place (5). Pour empêcher le siège de Semendra, et appeler ailleurs l'attention du roi, Mohammed fit ravager, par les akindschis, la Dalmatie et la Croatie, et toute l'étendue de pays que devait traverser la fiancée de Mathias , Béatrix de Naples ; des troupeaux d'hommes et de bétail chassés pèle-mèle par les brigands (6), des églises et des couvents incendiés, des autels renversés et fumants, des prêtres égorgés, tel fut le spectacle offert à la princesse sur sa route à travers la Dalmatie. Chaque soir elle s'abritait toute tremblante derrière les ruines fumantes et arrosées de sang que les coureurs venaient de
(1) Dlugosz, dans Katona , I. xv , p. 10.
(2) Bonfinius , dec. iv, I. i , p. 544.
(3) Jbid., dec. iv, 1. iv , p. 582.
(4) Ibid.
(5) Ibid., p. 582.
(0) Ibid., p. 583.
quitter à peine . et elle ne pouvait s'avancer qu'en foulant des cadavres (1). Au delà de lai Drau , elle put à peu près se croire en sûreté. Après avoir ainsi éclairé le cortège nuptial à la lueur des châteaux et des bourgs, les akindschis saisirent le moment des noces pour franchir, par la plus grande rigueur de l'hiver, le Danube, recouvert d'une glace épaisse de quatorze pieds, et aller renverser de fond en comble les trois châteaux de bois que Mathias avait! élevés a Kulidseh (2), à l'endroit où la Morawa se jette dans le Danube.
Les ravages des coureurs eu Dalmatie et en Croatie n'étaient que le renouvellement des dévastations portées les années précédentes dans'j la Carinthie, la Carniole et la Styrie : en 1475, les Turcs se répandirent pour la troisième fois' sur la Carinthie; Georges Schenk rassembla eni toute hâte les hommes les plus déterminés du pays, dans la vallée d'Uz, près de Rann. et, tombant sur les Turcs , il en abattit deux cents] Mais, bientôt après, Ahmed-Pascha renforçai de douze mille hommes les envahisseurs , dès lors cinq fois plus nombreux que les Styriensa six mille des guerriers de Schenk perdirent la vie pour la défense de leur patrie et de leur foi \ cent vingt-quatre nobles furent emmenés en esclavage, et parmi eux se trouvaient SigisJ mond de Polheim, commandant de Radkersj burg, Guillaume de Saurau, Martin de Die' trichstein, Henri Prieschenk; au nombre des morts, on compta Christophe Rauber , Bernara d'Harrach, Christophe de Rottmansdorf, cl Martin Kapfensteiner. Quinze nobles parvinrent à s'ouvrir un passage , en combattant commfl des lions : il y avait , entre autres, Ostermann d'Auersperg, Gaspard et Christophe de Lamberg, et Georges Rauber. Le burgraf dt Cilly , Georges Hochenwarler, et Christian; Teufenbach , qui auraient pu sauver leur vie ew se rendant , repoussèrent ce moyen de salut, ef périrent d'une mort glorieuse. La ville de liann ne fut pas moins célèbre par la défense des Slyriens, que Radkersburg l'avait été cinquante-cinq ans auparavant par la défaite de.1 Turcs. L'année suivaute, où les deux Docy bat-' tirent les deux Michaloghli, les Turcs sortirent
(1) r.cmliniiis. p. 584.
(2) En turc Kowilowicb.