LIVRE XVII
le protosebaste Théodore, qui chassa les Génois, et ramena Rhodes sous les lois de l'empire byzantin. Mais cette domination des Grecs fut passagère et sans force ; le gouverneur , seigneur de la Gualla, se révolta, se déclara indépendant , et en même temps des pirates turcs ravagèrent cette île , ainsi que celles de Chios, Samos, et autres dans l'Archipel.
Au milieu d'une telle confusion , Guillaume de Villaret, grand maître de l'ordre de Saint- Jean , prit la résolution de chasser les Turcs de Rhodes , de se saisir de l'île pour son compte. Son frère et successeur Foulques de Villaret suivit le plan conçu par lui, avec l'agrément de Clément V et de Philippe le Bel; il demanda l'investiture à l'empereur grec Andronicus, sous la condition de donner la chasse aux corsaires turcs ( 1 ) , et d'entretenir annuellement trois cents chevaliers. Comme les députés chargés de présenter ces propositions à Constantinople ne trouvèrent pas un accueil favorable, les chevaliers de Saint-Jean enlevèrent Rhodes d'assaut (2), et en moins de quatorze ans ils rangèrent sous leur obéissance les petites îles environnantes, telles que Nisiros, Leros, Ka" limnos, Episkopi, Simia et Kos (3).
La partie importante de ces conquêtes était Cos ou Longo, berceau d'Mippocrate et d'Apclles, renommée aussi par ses fruits et ses vins. Villaret la munit d'un château flanqué de quatre tours, et ses successeurs décorèrent l'évèché de Cos de magnifiques constructions en marbre (4). Le port, autrefois si commode , est aujourd'hui comblé; mais le voyageur est encore attiré par ses anciennes inscriptions grecques et par son magnifique platane, la merveille de l'Archipel (5). Après Cos venait Simia, riche en vins et en chèvres, fameuse encore aujourd'hui par ses plongeurs; alors elle avait des charpentiers qui construisaient des bâtiments avec une rapidité prodigieuse. Dans celte île le grand maître fît élever un phare du haut duquel les habitants faisaient des signaux pour donner avis à Rhodes de l'approche du
(1) Vertot , 1. iv ; Pachymeres , I. vu ,c. 30 , 31.
(2) Vertot , d'après Bernard Guido.
(3) Ibid., Lit.
(4) Ibid., l.iT.t.i.
(5) Voyage pittoresque de Cbo'tseuil Gouffier, t. v
danger. Episkopi retomba entre les mains des Turcs [1321], leur fut arrachée de nouveau par le commandant Gérard de Pino à la tète dune flotte de dix galères : tous les hommes en état de porter les armes furent massacrés ; on vendit comme esclaves les vieillards, les femmes, et les enfants.
Hélion de Villeneuve, successeur de Villaret, conquérant de Rhodes, répara les murs de la ville , qu'il fortifia au moyen d'un nouveau baslion élevé à ses frais, et il assura les moyens d'entretenir une nombreuse garnison permanente à Rhodes, et dans les îles en dépendant 1;. Dix ans après, le grand maître réunit les galères de l'ordre pour la première croisade générale contre les Turcs avec la marine du pape, de Venise et de Chypre, et les alliés enlevèrent Smyrne à 1 mur-Beg, seigneur d'Aidin [1343J. Le successeur dlléiion de Villeneuve , Dieu-Donné de Gozon , chevalier du Dragon, battit une flotte turque près d'Imbros (2) , entoura de murailles les faubourgs de Rhodes [13441, et prolongea dans la mer la jetée du port des galères (3). Les dépouilles du dragon, dont la mort lui valut son nom, furent suspendues comme un trophée au-dessus de la porte de la ville. Le grand maître Philibert de Naillac, appelé devant Mohammed lorsque le sultan, après la prise de Smyrne , eut détruit le château situé près de cette villeappartenant à l'ordre, demanda pour cette place une possession équivalente à prendre dans les Étals ottomans , et Mohammed lui abandonna le port d'Halicarnasse , dont Philibert s'était emparé déjà au nom de l'ordre, et qu'il avait protégé par un château [14141. Pour celleconslruction, le chevalier allemand Pierre Schlegelhold eut la barbarie d'employer les ruines du mausolée d'Artemise (4). A peine entré en dignité [1437], le grand maître JeanLaslic, informé par ses espions des projets hostiles du sultan d'Egypte, éleva de nouveaux ouvrages de défense (5). Le sultan des mameluks déclara qu'en vertu des droits antérieurs des Arabes qui avaient pos-
(1) Vertot, 1. v,p. 530.
(3) Ibid.
(4) Fontamis.
(5) Choiseuil Gnuffiei, I. i.
sérié Rhodes et Chypre, ces deux îles appartenaient à l'Egypte, l'nc flotte rie dix-huit galères, qui devait faire valoir de telles réclamations, prit la petite ile de Castelrosso . sur laquelle les chevaliers avaient bâti un château , et opéra un débarquement à Rhodes [25 septembre 1410 . sans être en état pour cette fois d'entreprendre un siège : mais quatre ans après août 14441 , une armée égyptienne rie dix-huit mille hommes prit (erre à Rhodes, et attaqua la ville durant quarante jours : ses efforts restèrent sans résultat (1).
l'eu de temps après la prise de Conslantinople [ 1 465] , Mohammed reçut , à Andrinople, les ambassadeurs ries princes rie l'Archipel : comme on ne vit paraître parmi eux aucun envoyé de Rhodes, et que le grand maître avait refusé le tribut réclamé par le sultan, la guerre fut déclarée à l'ordre , et une flotte de trente voiles ravagea la côte de Carie , les îles de Cos et de Rhodes, enlevant un riche butin et de nombreux prisonniers(2).Unesecondeexpéclition fut dirigée par Hamsa-Beg, sandschak-beg de Gallipoli,qui parut avec une flotte rie cent quatrevingts voiles, e' , après l'entreprise sur Lesbos et Chios, déjà racontée dès le commencement du règne de Mohammed, assiégea vainement, pendant vingt-deux jours, le château de Racherîa,à Cos (3), puis fut forcé, par l'effet des mines qu'avaient pratiquées les chevaliers, à lever le siège du château de Simia, et se vengea de ces affronts en ravageant Leros , Kalamos et Nisiros, appartenant à l'ordre. Les Turcs firent une descente près du village d'Archangelon, dans l'île de Rhodes, et enlevèrent de beaux enfants ries deux sexes. Le grand maître, Jacques de Milly, alors en guerre à lafos contre lesmameluks, les Turcs, et même avec les Vénitiens, qui bloquaient sa capitale avec une flotte de quarantedeux galères, voulut négocier la paix avec Mohammed : d'abord , le sultan refusa le saufconduil que lui demanda le prélat grec INumophylakos. pour le commandeur Sacconay (4); mais ensuite, méditant déjà la conquête de Trébisonde , il lui convint de voir régner le
(1) Vertot , 1. vi, t. h.
(2) Duras , c. uni , p. 181.
(3) Ibid.
k4; Vertot ,1. il, p. 127.
calme dans l'Archipel , et il accorda la garantie réclamée pour le négociateur de l'ordre. Le grand maître Raimond Zacosta envoya le maréchal Guillaume , commandeur de Villefranche, accompagné de deux Grecs, Rhodiens de naissance, à Constantinople; et, sans qu'il fût question du tribut, la première trêve des chevaliers de Saint-Jean avec les Ottomans fut signée pour deux années (1) [1461].
Deux fois encore le terme si court de la trêve fut reculé, avant qu'une nouvelle entreprise de pirates turcs vînt alarmer les habitants de Rhodes; mais, en 1467, trente galères débarquèrent sur l'île des troupes armées qui saccagèrent les châteaux deLindos, Héraclée, Drianda , Catauda , Archangelon et Neubourg (2). De nouveaux armements de la marine turque, destinés en apparence contre Rhodes, devaient en réalité favoriser le plan de conquête de l'Eubée , et les expéditions contre Venise laissaient Rhodes dans une tranquillité passagère, mais qui n'avait nulle garantie. Lorsque, bientôt après, la paix conclue avec les Vénitiens ouvrit d'un autre côté un vaste champ devenu plus libre pour les mouvements des flottes ottomanes , le grand maître Pierre d'Aubusson, pressentant le danger qui allait fondre sur lui , prit toutes les mesures pour se préserver : déjà, comme grand prieur d'Auvergne, et un peu avant la mort du dernier grand maître, Jean d'Ursino, il avait élevé du côté de la mer deux tours vers Limonia , et une troisième vers Sainte-Marguerite (3); mainlenaut, par des lettres solennelles, adressées à tous les grands prieurs (4) , il appela tous les chevaliers à Rhodes, pour venir défendre le boulevard de la religion. Mohammed envoya un espion, sous le titre d'ambassadeur au nom de sou fils Dschem , gouverneur de Karamanie : h' renégat grec Démétrius Sofian apporta l'offre d'une paix définitive, sous la condition d'un tribut annuel. Le grand maître, bien informé par ses espions de Constantinople que toutes ces démarches n'étaient que rusés, moyens détournés de gagner du temps pour
(1) Vertot, p. 131.
(2) Ibid. ,1. vu, t. il, p. 141.
(3J Ibid., I. vu, t. h, p. lji.
4) Ibid., tiré de Bosio , p. 10U.