LIVRE XVII
compléter les armements, feignit de croire aux paroles de l'envoyé; et , afin d'assurer la route de ses chevaliers appelés d'Europe, il demanda de son côté que les Ottomans se désistassent de leur réclamation du tribut, et lui laissassent un délai de trois mois pour recueillir les opinions de Rome et de la chrétienté. Le renégat viut une seconde fois reproduire la demande d'une somme annuelle, sous le nom moins dur de présent : le grand maître rejeta cette condition avec la même fermeté; l'on n'en conclut pas moins une trêve garantissant la liberté du commerce, et qui fut confirmée par un second ambassadeur turc(l).
Se fiant peu à ce traité, le grand maître, dans la prévision d'hostilités prochaines, conclut la paix avec le sultan d'Egypte et avec le prince de Tunis ["28 octobre 1479], ayant soin de stipuler avec celui-ci la faculté d'exporter trente mille mesures de grain, en cas de besoin (2). Dans le chapitre de l'ordre, où se trouvaient de nombreux chevaliers accourus d'Europe , l'on confia au grand maître à l'unanimité, et sans réserve, l'administration des fonds et la conduite de la guerre pendant la durée de l'orage qui allait assaillir l'ordre. D'Aubusson choisit pour ses premiers soutiens le maître de l'hôpital, l'amiral , le chancelier et le trésorier de l'ordre ; nomma le grand prieur de Brandeburg, Rodolphe de Walenberg, général de la cavalerie; son propre frère , Antoine d'Aubusson, vicomte de Monteil, commandant supérieur des troupes, et prit aussitôt les mesures nécessaires pour découvrir les ouvrages extérieurs , en rasant les églises de Saint-Antoine et de >'otre-Dame-de-Phileremos, placées sur des hauteurs hors de la ville. Mohammed, averti de ces dispositions, et sans attendre l'achèvement de ces préparatifs, envoya, vers la fin de l'automne, son amiral Mesih-Pascha. avec une petite escadre , pour observer l'état des choses à Rhodes. Mesih-Pascha jeta l'ancre en face du château de Fano, mit a terre quelques troupes de sipahis ; mais le prieur de Brandeburg les força bientôt à se rembarquer. Alors l'amiral turc aborda à Tilo, île voisine appartenant aux chevaliers, mise par eux en bon état
(I; Verlol, I. vu, l. il , p. 102-165. J) /biil., p. 16*.
de défense , se flattant de surprendre le château : trompé dans son espoir, il se retira dans la baie de Physkos, aujourd'hui Fenika,afin d'y attendre le printemps, et l'arrivée de la grande flotte de Constantinople. Vers la fin d'avril , cet amiral mit à la voile des Dardanelles , se dirigeant sur la baie de Physkos , afin de prendre les troupes de débarquement réunies en ce lieu, et, le 23 mai 1480, cent soixante bâtiments turcs, grands et petits, parurent devant Rhodes.
Les principaux instigateurs , les instruments les plus actifs de cette entreprise de Mohammed contre Rhodes, étaient trois renégats, dont chacun présenta au sultan un plan des fortifications, et qui finirent tous trois par une mort digne de leur trahison: le premier, Antoine Meligallo, noble grec de Rhodes , avait espéré, en abjurant sa foi, ressaisir les biens qu'il avait dissipés ; le second , Démélrius Sofian, natif de Négrepont, avait été employé comme ambassadeur de Dschcm, auprès du grand maître. On l'accusait de magie et de passion pour les sciences occultes; enfin le dernier était un Allemand , appelé communément maître Georges, très versé dans les mathématiques, et ayant surtout une grande pratique de l'artillerie. Jadis, il avait habité Rhodes; mais, établi depuis un certain temps à Constantinople, avec sa femme et ses enfants, il était entré au service du sultan , qui le comblait de bienfaits. Ces trois renégats avaient maintes fois présenté à l'amiral de la flotte la conquête de Rhodes comme facile , parce que les ouvrages étaient ruinés et manquaient de défenseurs, que la garnison n'avait ni munitions de guerre , ni approvisionnements de bouche , et Mesih- Pascha 1rs conduisit devant le sultan , auquel ils remirent leurs plans des fortifications. Celui de l'Allemand fut trouvé le meilleur, et c'est d'après son étude que fut disposé le siège. Un examen attentif et minutieux des murailles et des boulevards de Rhodes, fait il y a trentetrois ans , permet de donner la description des lieux , avec les rectifications nécessaires pour rendre plus exact le plan de ce renégat allemand.
A la pointe la plus septentrionale de l'île est située la capitale du même nom. Deux langues de terre qui s'avancent dans la mer, en se re-
courbant aux extrémités, forment un port sûr, vaste et commode, que l'on a bien fortifié; une digue artificielle sépare le bassin destiné aux barques de la rade des grands vaisseaux. La langue de terre de gauche en entrant se trouve en dehors des murs de la ville, et c'est à son extrémité seulement que s'élève une tour appelée la lour des Anges. La langue de terre opposée , en se recourbant pour se rapprocher de la tour des Anges et former l'entrée du port, est comprise dans l'enceinte, et à son extrémité même s'élève la plus fameuse et la plus importante des tours de Rhodes, qui fut fortifiée d'abord par les Arabes, puis par les chevaliers de Saint-Jean , qui la consacrèrent à saint Nicolas. C'est pour cela que les Turcs l'appellent encore aujourd'hui tour des Arabes, et les chrétiens tour de saint Nicolas. Des deux cotés des langues de terre forment le port, et à l'extérieur, le terrain s'écarte ; à gauche il s'enfonce pour former une baie qui e.^t sablée; mais à droite ses courbes se développent et tracent un second port bien régulier, appelé le port des galères, dont l'entrée est protégée par des ouvrages de défense ; à la pointe même de la langue de terre il y a une tour, et sur la cote en face s'élève le château de saint Elme. Au fond du port principal se dressent de doubles murailles au point même où s'arrête la mer ; mais derrière le port des galères est un espace occupé par un faubourg en dehors des fortifications : c'est là que se trouve aujourd'hui la résidence du gouverneur. Comme dans ce siège! il n'est pas question des sept bastions dont la défense avait été confiée à des chevaliers de sept nations différentes , non plus que des portes de la ville , nous nous abstiendrons d'en parler ici , nous réservant d'en faire mention à l'occasion du second siège. Maintenant il nous faut seulement indiquer les hauteurs situées en dehors de la ville , et qui tiennent une place dans l'histoire du siège.
Phileremos, colline bien boisée , d'un aspect séduisant, s'élève à une demi-lieue au nord; on la nomme aujourd'hui Sunbullu ( couverte d'hyacinthes ). L'image de la mère de Dieu, objet d'un culte particulier dans cette retraite , avai t été transportée dans la ville avant le siège. A une lieue à l'ouest, A peu de distance de la mer, le terrain monte graduellement pour for-
mer la colline de Saint-Étienne au pied de laquelle la flotte ottomane vint jeter l'ancre; malgré la vaillante résistance de la garnison du fort , les moslims débarquèrent leur artillerie et leurs troupes qui se retranchèrent aussitôt sur la hauteur et tout autour. Deux jours après ils établirent trois énormes canons au pied des murailles, à un endroit où se trouvait une église consacrée à Saint-Antoine , et les pointèrent contre la tour de Saint-Nicolas. L'artillerie était dirigée par maître Georges, le seul des trois renégats qui vécût encore, car Meligallo avait été emporté plein de vigueur encore par une indisposition accidentelle pendant la traversée. Démétrius Sofiau était resté parmi les morts dans une escarmouche les premiers jours du siège. Quant à maître Georges, il devait trouver aussi sa digne récompense. Prenant l'apparence d'un déserteur repentant , il s'avança aux pieds des murailles , demandant qu'on le laissât entrer. Conduit devant le grand maître, il fit publiquement l'aveu de sa criminelle apostasie, et protesta de son profond repentir; mais à cette déclaration il joignit la peinture la plus vive des forces des assiégeants et de leur artillerie irrésistible. Il prétendit que les Turcs avaient là une armée de cent mille hommes, avec seize canons de dix-huit pieds de long lançant des boulets de neuf a onze palmes de circonférence. Le grand maître plaça le déserteur sous la garde de six soldats qui devaient observer attentivement tous ses mouvements, et lui donna le commandement d'une batterie à son choix sur les remparts. Déjà les Turcs avaient fait plus de trois cents décharges contre la tour de Saint-Nicolas qui , du côté de la terre, était largement ouverte; mais le grand maître fit fermer la brèche par de nouveaux fossés et une muraille de bois , confia la défense de ce point au commandant Caretti, de nation italienne, fit occuper par de l'infanterie et de la cavalerie le rempart qui conduit de la tour de Saint-Nicolas vers celle de Saint-Pierre dans la partie inférieure delà ville, et ordonna d'enfoncer des planches garnies de pointes de fer dans les parties moinscouvertespar les flotsdelamer, que l'ennemi aurait pu se hasarder à traverser à gué. La première attaque sur la tour que les Turcs tentèrent avec des transports amenés de la baie de Saint-Éticnne échoua complètement,