LIVRE XVII
: après une perte de sept cents morts, ils se rerèrent. Le grand maître rendit grâce à Dieu ids l'église où l'on avait placé l'image de otre-Dame de la retraite. Le jour suivant !esih-Pascha changea son plan, porta l'attaque i côté de terre, et fit battre le quartier des n'fs par huit gros canons. La neuvième pièce it dirigée de l'extrémité de la digue contre les (Oulins à vent placés à l'autre bout. Aussitôt s assiégés rasèrent les maisons des juifs, et «ployèrent les matériaux à élever un second mr intérieur, que le grand niaitre fit courir par un fossé, et qui servit de nouvel ivrage avancé. Chevaliers et paysans, ciiyens et marchands, femmes et jeunes filles, ms apportèrent des pierres, du bois et de la îaux, et poussèrent avec une ardeur extrême s travaux intérieurs, tandis que le canon tonut contre l'enceinte extérieure avec un fracas épouvantable, que le son fut entendu à Cos, cent railles à l'ouest, et jusqu'à Castelrosso à mt milles à l'est.
Des bombes furent laucées dans la ville, mais (usèrent peu de mal aux habitants : car s femmes et les enfants s'étaient réfugiés ans le château, où les projectiles ne tombaient lie rarement; et la garnison savait fort bien en garantir dans les caveaux des églises et les isemates. Les Turcs tentèrent dès lors la serade attaque sur la tour de Saint-Nicolas, au .oyen d'un pont de batelets qui, assez large sur que six hommes pussent passer de front, )mmencait à partir de l'angle de la langue de Treoù se trouvait la chapelle Saint-Antoine, t atteignait la tour de Saint - Nicolas. Ce «yen était indispensable , parce que la touille et même les murailles étaient inaccessibles a côté de la mer. Au moyen d'un câble fixé i pied des murs de la tour par une ancre, s Turcs étaient parvenus à faire remonter pont jusqu'à ce point auquel il touchait, lais dans la nuit le matelot anglais Gervasias oger plongea dans la mer, détacha l'ancre, le pont descendit avec les flots. Les Turcs remorquèrent avec des barques , s'appuyèrent la digue, et dans la nuit orageuse du 19 juin, s tentèrent un assaut en règle sur la tourSainticolas. Les batteries firent un feu terrible des ;ux côtés ; le pont de bateaux se rompit ; les «aillants furent engloutis avec quatre chaloupes
canonnières, et les radeaux d'abordage furent en partie incendiés. Depuis minuit jusqu'à dix heures du matin la lutte se prolongea sanglante et acharnée. Enfin les Turcs se retirèrent avec une perte de deux mille cinq cents hommes , parmi lesquels se trouvait Suleiman, sandschak-beg de Kasiemuni.
Repoussé dans cette attaque, Mesih-Pascha dirigea maintenant tout l'effort de son artillerie contre la partie de la ville se rattachant à la tour de Saint-Nicolas contre laquelle il venait d'échouer: trois mille cinq cents boulets finirent par ouvrir une large brèche au bastion des Italiens et au quartier des juifs. Les assiégés établirent une nouvelle machine qui lançait des quartiers de roc énormes sur les batteries ennemies, et que par ironie on appela le tribut. On la chargeait en partie avec les éclats des boulets de pierre jetés par l'ennemi , en partie avec les fragments de roches dont les assiégeants comblaient le fossé, et que l'on relirait au moyen de conduits souterrains , en sorte que les Turcs ne pouvaient s'expliquer comment ces fossés remplisse vidaient toujours. On porta aussi sur le rempart du soufre, de la poix et d'autres matières inflammables, des sacs remplis de fer haché et de poudre que l'on devait jeter, des masses de pierre arrondies que l'on devait faire rouler sur l'ennemi. Pierre d'Aubusson fit aussi amener devant lui maître Georges, et lui demanda des conseils et son concours dans cette pressante nécessité. Celuici proposa une nouvelle catapulte qui devait détruire tous les ouvrages de l'ennemi. Mais comme les projectiles lancés par cette machine, au lieu de tomber sur les batteries des Turcs, frappaient les murs de la ville, on soupçonna de plus en plus que le traître était toujours d'accord avec l'ennemi , et l'on fut confirmé dans cette idée par les aveux que lui arracha la torture. Innocent peut-être de cette seconde trahison dont il était accusé, Georges trouva sur la potence le châtiment si bien mérité par la première. 11 en fut peut-être de même de la culpabilité d'un déserteur suspect qui, appliqué à la question dès le commencement du siège, déclara que, sur l'ordre de Mesih-Pascha, il avait formé le projet d'empoisonner le grand maître.
Mesih-Pascha, voyant le peu de succès de ses
attaques, envoya un Grec au grand maître pour négocier la capitulation; mais ce messager revint sans avoir pu rien entamer. La fureur de Mesih-Pascha fut d'autant plus grande que son avarice et sa convoitise le poussaient à soustraire à l'armée le riche butin qu'elle se promettait, et à le réserver exclusivement pour le sultan et pour lui-même. Des ordres furent donnés pour un nouvel assaut, et dans le camp, on publia la promesse du pillage. Outre les préparatifs ordinaires, les Turcs se pourvurent encore de sacs pour mettre le butin, de cordes pour attacher les jeunes filles et les beaux garçons , et de huit mille pieux pour empaler tous les chevaliers et les soldats. Le camp turc retentit des cris à'Âlldh'! et de menaces de mort pendant toute la nuit. La veille , huit canons avaient fait un feu continuel sur le quartier des .juifs, et il avait été impossible de réparer pendant la nuit cette partie de murailles entièrement ruinée.
Le vendredi , '28 juillet 1480, le même jour que la flotte turque opérait un débarquement sur Otrante, au lever du soleil, un mortier donna le signal de l'assaut , et les Turcs s'élancèrent avec une impétuosité irrésistible sur les ruines des remparts. Deux mille cinq cents moslims occupèrent la brèche, et derrière eux toute l'armée, forte de quarante mille hommes, se pressait sur les fossés, sur la plage, et autour de la ville. On combattit des deux côtés avec la plus grande valeur; les assaillants, dit Seadeddin, s'élancèrent comme des lions déchaînés sur leur proie; et les assiégés, selon l'expression de Breidenbach, luttèrent comme les Machabées pourla religion et la liberté.Déjà l'étendard du Kapudan- Pascha était planté sur les créneaux des remparts, déjà quatre échelles aidaient les assaillants à descendre de vingt pieds de haut dans le quartier des juifs, lorsque Mesih-Pascha, qui regardait la ville comme acquise , fit proclamer par des crieurs sur le rempart que le pillage n'était pas accordé, que le trésor de Rhodes appartenait au sultan. A l'instant se refroidit l'ardeur des moslims; les troupes qui se trouvaient en dehors de la brèche refusèrent d'avancer pour soutenir celles qui avaient escaladé le rempart, et ceis dernières furent rcpjussécs par les chevaliers rangés en b.itaille aux pieds des murs. Les assiégés à leur tour se servirent des échel-
les des Turcs ; le grand maître monta sur lu ■ d'elles ; et la position enlevée par l'ennemi i reprise. La lutte la plus acharnée se prolonf;. durant deux heures ; les Turcs, forcés de céd| abandonnèrent leur drapeau avec un gra nombre de morts. Le peuple attribua ce clnr gemeut subit du mouvement de l'assaut une terreur panique causée par l'apparu i d'une croix d'or, d'une vierge rayonnante, i mée d'un bouclier et d'une lance, et d'un chai pion céleste, entouré d'un cortège lumineux la place où les bannières des seigneurs , de vierge et de saint Jean étaient plantées ; m. c'était véritablement le retrait de la promejj du pillage qui avait chassé les Turcs. Les hist) riens ottomans s'accordent tous à donner l|i varice du pascha et l'ardeur de l'armée po le butin comme les causes principales de la cj faite; mais Caoursin, vice-chancelier de l'ordii se tait sur cetie circonstance, pour ne pas 6 scurcir la gloire des chevaliers. Trois mille ciif cents cadavres qui couvraient les brèches I les fossés fureni brûlés ; pendant le siège , q, dura trois mois , les Turcs perdirent neuf mil morts , et comptèrent quinze mille blessés. M moment où ils embarquaient les soldats et I troupeaux enlevés dans le pays, arrivèrent del bâtiments napolitains, envoyés par le roi Fa dinand au secours des chevaliers, et apporta i l'annonce d'une escadre armée par le pape. L galères turques voulurent leur disputer le pa; sage: l'un des vaisseaux napolitains fut trt maliraité avant de pouvoir gagner le por l'autre se fit jour victorieusement à travers to( tes les galères ennemies, qui perdirent leurcot! mandant. Mesih-Pascha ramena les restes a l'armée vers la baie de Physkos , fit une vahj tentalivesur le fort de Petroniond'Halicarnass, appartenant aux chevaliers, et regagna trtsti ment Constantinople ; là il perdit sa dignité ( pascha à trois queues , redescendit au rang c| sandschak-beg , et fut envoyé à Gallipoli. Ilfii remplacé sur la liste des vesirs par Magnesj Tschelebi, qui avait jusqu'alors réuni les emploi de juge de l'armée d'Anatoli , et de celle A Rumili. Dès lors ces fonctions furent séparée; la place de juge de l'armée de Rumili fut cor férée au niollali Muszlihcddin Kastelani; mollah Radseh llasansadedut prononcer sur h délits des troupes d'Anatoli. Dans cette raèm
mëe du siège de Rhodes , moururent l'un des lus fameux légistes , et l'un des plus illustres ;heichs du règne de Mohammed : le mollah bosrew était l'auteur des Perles, ouvrage mdamental de la jurisprudence ottomane (1); utbeddin-Atlarsade était un des plus célèbres sciples duscheich Akschemscddin, qui avait ouvé le tombeau d'Ejub au siège de Constannople. Cette année 1480 est aussi marquée 'ar ("abolition de la dignité de Nakibul-Eschraf befdes émirs) ("2).
Au printemps suivant , les étendards du sulm furent plantés sur la côte asiatique, comme gne d'une expédition en Asie, sans que le but
0 fût connu de l'armée, car, suivant sa couirae, le conquérant ne déclara pas cette fois
: ncore quels étaient ses desseins. Ainsi l'on înorait si la campagne serait dirigée contre le ,'jltan d'Egypte , ou contre Rhodes pour aller ffacer la tache faite aux armes ottomanes par i levée du siège. L'armée s'avança de Skutari ersGebise; arrivée à Chunkiar-Tschairi(praiie impériale ), entre ces deux villes , elle fit "alte. Le sultan , dont la santé était chancelante
i lepuis quelque temps, avait espéré la rétablir u moyen d'une nouvelle conquête ; mais il lui allut s'arrêter, et il rendit l'àme non loin du arabeau d'Annibal, le jeudi 3 août 1481 , dans a trentième année de son règne, et la cinuante-deuxième de son âge, laissant le inonde lans l'incertitude sur la direction de sa derrière expédition. Le titre de conquérant par equel l'historien ottoman le distingue des aures sultans lui appartient plus qu'à tous, car
1 conquit la ville des Césars, la résidence des ultans, et il étendit l'empire dans toutes les lirections. Les écrivains européens, à l'imitaion de Spandugino , ont exagéré l'étendue de es conquêtes, et la grandeur de ses plans.
'•lohammed, disent-ils, a conquis deux empires, 'Matorze royaumes, et deux cents villes, et pour :aractérise r son génie , l'on écrivit ces paroles ur son tombeau : « Ma pensée était de soumettre Ihodes, et de subjuguer l'orgueilleuse Italie(3\» 1 conquit à la vérité les deux empires de Ry-
(1) Constitution et administration de l'empire ottoman, .i,p.9.
(2) Mouradjea d'Ohsson , I. iv, p. 562.
(3) Spapdugino , p. 6'J.